CHOC DES CIVILISATIONS :
VRAI OU FAUX DÉBAT ?

Joseph YACOUB

Professeur de Sciences Politiques à l'Institut des Droits de l'Homme de l'Université Catholique de Lyon
Spécialiste des minorités

Résumé

Article complet

Pour répondre à la question de savoir si le choc des civilisations est un vrai ou faux débat, il faut d'abord préciser le sens des termes civilisation et choc. Qu'est-ce qu'une civilisation? Les définitions sont multiples tributaires qu'elles sont de l'espace, du temps, des hommes qui les produisent et des disciplines scientifiques qui les conçoivent. Il faut dire qu'il n'y a pas de définition-standard mondialement agrée de ce concept. Chaque peuple a une idée à son sujet, qui peut varier selon les époques en raison de la multiplicité des paramètres introduits : histoire, géographie, anthropologie, sociologie, ethnologie, linguistique, théologie, mythologie, philosophie, économie... L'Europe par exemple est passée d'une conception unicitaire de la civilisation, la sienne, à l'époque des Lumières, à une perception multiple des cultures, des peuples et des langues. Sans s'arrêter sur l'étymologie du terme civilisation qui se réfère à la cité et à l'urbanité, par opposition à la ruralité et au monde sylvicole synonyme de sauvage (silvaticus), on peut, d'une manière schématique, dire que la civilisation est une culture (par opposition à nature) et le mode de vie d'une nation (way of life) produisant un ensemble de valeurs, de croyances et de conduites qui se sont formées dans un espace déterminé.

Quant au terme de choc, il est plus facile à définir. Il signifie contact violent, combat, conflit.

Y a-t-il donc un choc des civilisations ?

C'est une réalité de dire que notre planète est divisée et subdivisée en civilisations, religions et cultures. Bardesane, Elisée Reclus, Oswald Spengler et Arnold Toynbee l'ont montré dans leurs oeuvres. Deux historiens et géographes arabes du Xè siècle méritent d'être mentionnés pour la pertinence de leurs travaux à ce propos: al-Tabari et al-Massoudi. On y rajoutera volontiers Ibn-Khaldoun. Il existe des points communs propres à tel ou tel monde et espace civilisationnel : monde hindou, monde chinois, monde arabo-musulman, monde occidental, monde ouest-européen, monde est-européen, monde latino-américain, monde africain... Selon les appartenances, les questions et les priorités se posent différemment. Ici les droits de l'homme, ailleurs la question nationale et identitaire, plus loin le problème religieux. Autant de mondes spatio-temporels, humains et culturels, autant de représentations géopolitiques, d'imaginaires collectifs et de perceptions de la société et du monde.

Mais s'il existe des caractéristiques communes, cela ne veut pas dire que ces mondes sont homogènes. Pour ne citer que quelques uns, l'orthodoxie se décline au pluriel, de même que le catholicisme, ainsi que le protestantisme et l'islam. Au sein de chaque monde, il y a des sous-mondes. Il n'y a pas eu dans l'histoire deux ennemis plus féroces que l'empire byzantin et bulgare, pourtant adeptes tous les deux de la même obédience orthodoxe.

Cependant, les civilisations ne sont pas des entités abstraites, ni des blocs monolithiques. Elles s'incrustent dans l'espace, s''insèrent dans le temps, s'insinuent dans des rapports de force et sont colorées par les hommes qui les promeuvent, leurs ambitions et leur volonté de domination. Qui plus est, elles ont toujours été en contact et se sont influencées réciproquement. Les influences linguistiques mutuelles ont marqué un grand nombre de civilisations. La plupart des mots français qui commencent par les lettres y et z, sont d'origine étrangère. Dès lors, la civilisation et son élément religieux deviennent une dimension des conflits parmi d'autres paramètres.

Vu sous cet angle, l'humanité a toujours connu des <guerres de civilisation et de culture>. D'ailleurs, les manuels d'histoire des idées politiques et philosophiques en France restent très marqués par l'européocentrisme. Par exemple, on présente les luttes antiques entre la Grèce et la Perse (les guerres médiques) comme un conflit entre la démocratie et le despotisme. Il en est resté le Marathon! Par ailleurs, les civilisations entre elles n'ont pas toujours porté un regard neutre, encore moins objectif. Ce fut une course à l'hégémonie. Prenons l'exemple de la culture européenne face à l'Orient où l'européocentrisme prime. Il n'est pas exagéré de dire que la civilisation européenne se caractérise par une constante à savoir la tentative d'appropriation et d'annexion culturelle et linguistque des éléments intrus. D'un message sémitique et oriental, l'Eglise latine va occidentaliser le christianisme en le colorant de sa rationalité. C'est d'ailleurs à cette condition qu'elle se l'est appropriée et exportée ensuite en Afrique et en Asie, y compris dans son lieu de naissance. Au lieu de parler araméen, sa langue d'origine, le christianisme occidentalisé parlera longtemps latin, même en Afrique. Les textes d'Ernest Renan sont éloquents sur ces deux christianismes, à propos desquels il défend l'occidental. D'autre part, l'Europe libérale et marxiste a inventé le concept de <despotisme oriental> et <asiatique> avec Montesquieu et Karl Marx. Le continent asiatique, disent-ils, est soumis à l'arbitraire du prince. Féodal et arriéré, il est abruti par la religion. Aussi, son salut ne peut venir que de l'industrie et de la rupture avec ses traditions. Montesquieu présente l'idée de despotisme en donnant cette image des Indiens d'Amérique :<Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique.> Pour l'auteur de l'Esprit des Lois, la religion chrétienne est synonyme de modération, alors que l'islam se confond avec le fanatisme. Ecoutons-le :<Le gouvernement monarchique et tout gouvernement modéré s'allient mieux avec la religion chrétienne. [...] Le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane. La religion chrétienne est éloignée du pur despotisme; c'est que la douceur étant si recommandée dans l'Evangile, elle s'oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se ferait justice et exercerait ses cruautés.>. Il rajoute: < C'est la religion chrétienne qui, malgré la grandeur de l'empire et le vice du climat [...] a porté au milieu de l'Afrique les moeurs de l'Europe et ses lois.> La conception de l'islam chez les Encyclopédistes (XVIIIè siècle) n'en est pas moins négative. Cette Encyclopédie de Diderot considère le mahométisme comme un <fanatisme> et qualifie le prophète Mohammed d'<imposteur de la Mecque>. N'y a-t-il pas là un conflit de civilisations et une volonté de suprématie? Mais pour noyer l'aspect conflictuel, l'Europe a entrepris un gros travail intellectuel de déterritorialisation de sa culture en vue d'universaliser ses valeurs.

Aujourd'hui, plutôt que de parler de choc des civilisations, nous préférons insister sur les différences dans la perception des valeurs et de leur hiérarchie. Il y a incontestablement des valeurs universelles mais que les peuples s'approprient selon leur contexte et à leur rythme. Aussi, faut-il respecter leur évolution.

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