LES ESPACES INCERTAINS DES BORDS DE L'EAU

Jacques BETHEMONT

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Le bord de l'eau peut être défini comme l'espace qui sépare le lit d'étiage d'un cours d'eau, de son lit en période de... De quoi au fait ? Plein bord ? Crues ordinaires ? Crues exceptionnelles ? L'incertitude propre à cet espace tantôt exondé et tantôt inondé selon des fréquences variables, implique le flou de la définition.

A l'état naturel, cet espace offre pourtant un ordonnancement correspondant dans la zone tempérée atlantique ou continentale à une séquence allant des sables et graviers dans la partie la plus fréquemment inondée, jusqu'aux espèces à bois dur comme le chêne qui prospère à la limite des plus hautes eaux, en passant par les aulnes et les peupliers de la zone intermédiaire, le tout encombré de viornes, d'épiphytes et d'une végétation enrichie par le limon et l'humus. Simple dans son principe, ce schéma altitudinal de la ripisylve se complexifie à proportion des faux bras et bras morts qui fragmentent ce qui constitue l'espace de liberté du cours d'eau.

Cet espace peu pénétrable constitue au premier chef un biotope d'une grande richesse végétale et animale, ce qui en fait une sorte de paradis pour les naturalistes en quête d'oligochètes, de castors ou de balbuzards. Mais c'est aussi un espace imprécis, une marge entre terre et eau qui peut être diversement appréciée selon le point de vue des acteurs, simples riverains ou aménageurs : un espace mal contrôlé donc dangereux, à tout le moins équivoque ; un espace ouvert au boisillage et au braconnage ; une marge en mal de récupération pour les aménageurs. C'est en tout état de cause un espace plus ou moins récessif selon la nature des lieux et les techniques de l'époque.

Un espace dangereux

Savoir jusqu'où l'eau montera en cas de crue ? La tentation est grande, en période de biostasie sans étiages ni crues excessifs des années durant, d'empiéter sur l'espace du fleuve. On trouvera donc des fermes au bord des lônes et des bas-quartiers proches de l'eau dans les agglomérations. Vienne une période où les crues vont se répétant et toutes ces appropriations foncières seront remises en cause. Rien d'étonnant donc si les bords de l'eau inspirent une méfiance qu symbolisent des créatures fantasmatiques et malfaisantes : tarasques, vouivres, dracs, mâchecroutes et autres contre lesquels il est toutefois possible de se prémunir en se plaçant sous la protection de bons petits saints comme Sainte Marthe qui fit rentrer la Tarasque dans le Rhône, Saint Michel qui terrasse les dragons en tous genres ou Saint Nicolas qui protège les mariniers et autres gens des bords de l'eau.

L'espace marginal, indécis et d'accès malcommode, est aussi un endroit dangereux parce que mal famé. C'est le lieu de parcours des marginaux, voir le lieu du crime. En limitant ce propos au Rhône à val de Lyon, le dépouillement des registres du Tribunal de Grande Instance de Valence dans les années qui couvrent la première moitié du XIXe siècle montre que ceux-ci font une large place aux crimes et délits perpétrés sur les rives du fleuve. Cela va des bagarres entre les « équipages » de mariniers (n'oublions pas qu'il fallait jusqu'à quatre-vingt chevaux et une trentaine d'hommes pour tirer un train de barques à la remontée et que de tels convois étaient menés par de rudes gaillards) jusqu'à la « malle à Gouffé » (épisode qui ne dit rien aux jeunes générations mais qui fit grand bruit en son temps, s'agissant d'un notaire véreux dont le corps dépecé fut jeté au Rhône dans une malle qui eut le tort de s'échouer sur les rives du fleuve1). Le discrédit qui s'attache aux bords de l'eau s'étend aux grèves urbaines. En témoignent, la place Grève, lieu des exécutions capitales dans le Paris de l'Ancien Régime, les Brotteaux de où furent fusillés les contre-révolutionnaires lyonnais, la Loire nantaise au temps de Carrier.

Un espace ouvert et permissif

Un espace marginal est normalement un espace ouvert dont les modestes richesses peuvent faire l'objet d'une exploitation plus ou moins organisée. Parmi les usages organisés, les pâturages communaux et même les cultures d'aubaine sur les laisses abandonnées par les hautes eaux. Sur la Loire, en contre-bas des levées, les vernes procuraient du bois de chauffe aux boulangers. Ailleurs, c'était l'osier qui faisait l'objet de coupes plus ou moins licites. Dans les pays danubiens, sous les régimes socialistes, le lit majeur du Danube – la lunca roumaine – constituait un espace de liberté soustrait aux contraintes collectives et aux rigueurs de la planification : on y cultivait du maïs qui alimentait des marchés parallèles, on y pêchait à l'épervier, on y trouvait même des briquetteries et des fours à chaux rustiques à l'usage des villageois.

Dans un contexte bien différent, la basse plaine du Mississippi n'est pas sans présenter ce même caractère d'occupation précaire. Les faux bras et les zones de confluence labiles peuvent occuper jusqu'à une centaine de kilomètres répartis sur les deux rives et à délimiter de véritables mésopotamies comme le Yazoo. Compte tenu du risque d'inondation, les Etats riverains et les lois fédérales de protection n'ont pas cours dans ces vastes espaces où coexistent de grandes exploitations et des tenures modestes, non cadastrées et exposées non seulement aux crues mais aux déprédations de multiples prédateurs dont certains sont protégés comme les alligators.

L'espace permissif tourne souvent à la sentine. Dans les grandes villes, une tradition maintenue jusqu'au milieu du XIXe siècle voulait que les abattoirs et les industries du cuir occupent les bords de l'eau : on y jetait le sang et la sanie des bêtes et les peaux macéraient dans l'eau avant décharnage. Si ces pratiques n'ont plus guère cours (encore que...), l'eau sert encore de dépotoir : on y jette les carcasses des voitures volées et les abords de mainte rivière servent d'exutoire aux déchets encombrants, baignoires percées ou machines à laver en fin de course.

De l'espace de repli à l'espace de sociabilité

Sur les rives incertaines des grands fleuves et mieux encore dans les plaines deltaïques, la marginalisation de l'espace a souvent permis le repli de groupes minoritaires persécutés. Tel est le cas des Lipovènes qui occupent le delta du Danube : un groupe de vieux croyants russes qui, pour échapper aux réformes de l'Eglise orthodoxes sous le règne de Pierre le Grand, trouvèrent refuge sur cet espace peu surveillé par les Turcs. Tel est également le cas des Acadiens déportés en 1755 par les Anglais dans le delta du Mississippi et qui survécurent discrètement dans les bayous. Dans l'un et l'autre cas, ces groupes marginaux sont des groupes récessifs parce que trop peu nombreux et trop dispersés pour établir une hiérarchie sociale autonome. Les migrations vers les villes et l'intégration aux groupes dominants font que le Russe dans un cas, le Français dans l'autre se maintiennent difficilement d'une génération à l'autre.

Sur un registre plus amène, les bords de l'eau offrent également un espace souvent accessible aux beaux jours. En Allemagne et dans toute l'Europe centrale, l'office du Dimanche s'ouvrait sur la Tanzwiese, prairie des bords de l'eau où un orchestre rustique faisait danser la jeunesse : c'était là que s'officialisaient pour la bonne cause les amours débutantes et cette pratique perdurait dans les communautés allemandes de Transylvanie en 1976. Ailleurs, les bords de l'eau abritent les robinsonnades des écoliers en rupture de classe, la référence aux aventures de Tom Sawyer sur l'île Jackson constituant le modèle du genre. Bien entendu, il n'y a pas loin de ces menus plaisirs à de multiples déviances, de sorte que même sous ses aspects les plus amènes, le bord de l'eau reste un espace marginal.

Un espace récessif

La morphologie fluviale, avec son alignement de bourrelets de défluvation, facilite l'emprise humaine et suggère l'endiguement. En fait, les volontés d'appropriation précèdent souvent la reconquête matérielle des laisses de crue. Les lits instables du Rhône furent très tôt assimilés à une propriété royale avant de devenir propriété de l'Etat. Les rois en faisaient dévolution à de grands personnages comme le duc de Noailles qui contrôlait les pêcheries et les coupes de bois dans la vallée du Rhône sous le règne de Louis XV. Par la suite, le lacis confus des lônes et des îles du Rhône fit l'objet de multiples accaparements discrets par simple extension des propriétés cadastrées en bordure du fleuve, jusqu'à la remise en ordre consécutive aux aménagements de la Compagnie Nationale du Rhône : on s'aperçut alors qu'une île cadastrée et payant des impôts sur 11 hectares en cultivait en fait plus de 30 pour lesquels son propriétaire réclamait des indemnités au titre de l'expropriation... le fisc opéra le redressement nécessaire et le contrevenant ne fut dédommagé que sur la base cadastrale initiale.

Ce passage de l'espace incertain à l'espace cadastré et de l'espace marginalisé à l'espace policé, longtemps limité en raison de la faiblesse des moyens techniques, s'est accéléré au XXe siècle avec l'apparition des grands engins de chantier, dragues, bouteurs et centrales à béton. Avant le Rhône, le delta du Po et le Bas Frioul avaient été bonifiés et c'est maintenant le Danube roumain qui voir se résorber la lunca. Au demeurant ces grands travaux n'assurent que rarement une sécurité totale aux riverains comme en témoigne lla submersion de la plaine de Pierrelatte en novembre 2002.

La ville et l'aquosité perdue et parfois recouvrée

L'aquosité2, ce sentiment de familiarité avec l'eau fut largement répandu aux époques pré-industrielle, quand les villes utilisaient l'eau pour assumer l'essentiel des transports et fournir l'énergie aux moulins et aux ateliers des fustiers. En témoignent les gravures et tableaux du musée Carnavalet à Paris, ceux du musée Gadagne à Lyon ou encore ceux du musée Calvet à Avignon : c'est sur les bords du Rhône que se déroulaient les processions dans la cité des papes et c'est sur les bords du Rhône que se tenait la foire de Beaucaire ; A Lyon, si le Rhône encore torrentiel ne retenait que les fours des briquetiers et les scieries travaillant les bois flottés depuis le haut-Rhône, il n'en allait pas de même pour la Saône. Le tableau de Nivard peint en 1804 montre des rampes qui établissent la continuité entre la rivière et la ville en rive droite. En rive gauche, le quai pavé accueille les barques qui apportent depuis Châlons les nouvelles et les articles de mode venus de Paris. Ce quai est le lieu des rencontre élégantes mais aussi le lieu où se concentrent de multiples activités, depuis la corderie jusqu'aux arracheurs de dents et aux tire-laines. Sur l'eau les « plattes » abritent les lavandières et d'autres barques sont plus simplement ce qu'on appelle par commodité des mauvais lieux (y aurait-il une relation entre bordel et bord de l'eau ?). A la même époque, les brotteaux du Rhône servent d'exutoire à une population qui souffre de l'entassement urbain : on y vient prendre l'air, chasser, jouer à la paume et jouir de baignades interdites, toutes activités minutieusement représentées dans le Plan scénographique de la ville. Et c'est essentiellement pour desservir des guinguettes, que sera construit le Pont Morand à la fin du XVIIIe siècle.

Cette familiarité avec l'eau que l'on retrouve dans toutes les villes, qu'il s'agisse de Lyon, de Paris ou du Caire ira en s'affadissant lorsque les ports fluviaux seront relayés par les gares de triage et que l'industrie quittera le centre ville pour des quartiers plus en aval. Les quais seront progressivement désertés jusqu'à ce qu'ils soient transformés en parkings automobiles ou en voies express. Et ce n'est qu'à des dates récentes qu'on observera un certain retour vers l'eau. En témoignent, à Paris le Parc Citroën et à Lyon le tout nouveau parc de Gerland. Mais ces espaces du bord de l'eau ne sont plus des espaces fonctionnels. Tout au plus des espaces de loisir. Il arrive même que l'espace de l'eau devienne plus simplement un espace urbain : Nantes a recouvert l'Erdre et comblé le quai de la Fosse qui donnait à la ville un cachet unique et Valencia a plus simplement détourné le Turia et transformé son lit en une suite de parcs agrémentés d'un centre des Congrès où s'est tenu en 2001 un colloque international sur la protection des fleuves.

Il ne resterait plus à Lyon que quelques clochards résidant sous les ponts pour nous rappeler que le bord de l'eau fut longtemps un espace marginal, n'était qu'à l'aplomb du bâtiment d'Interpol chaque été voit revenir des baigneurs qui prennent l'eau sous un panneau portant l'avis péremptoire : baignade interdite. Un avis qui relaie avec le même effet nul, un édit de 1740 faisant « défense à l'impudente jeunesse d'user des bains de rivière plus par esprit de libertinage que pour l'intérêt de sa santé ». Il ne faut donc pas désespérer des bords de l'eau qui restent et resteront ici ou là et sans doute longtemps des espaces de liberté.

 

1 Au moment de la rédaction de ce texte (novembre 2003), on recherche dans la Saône, à hauteur d'Albigny, la tête et les membres qui correspondraient à un tronc retrouvé dans les bois avoisinants : nil novi su sole ! (Journal Le Progrès, 17 novembre).

2 Ce terme, d'un usage autre fois très large mais réduit par le Littré à «  l'état de ce qui est aqueux » est relancé dans son acception première par André Guillerme à qui nous l'empruntons.

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 Actes 2003