L'EAU ET LE SACRÉ

Jacques BETHEMONT

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

On ne peut pas déposer l'idéal de pureté n'importe où, dans n'importe quelle matière. Si puissants que soient les rites de purification, il est normal qu'ils s'adressent à une matière qui puisse les symboliser. L'eau claire est une tentation constante pour le symbolisme facile de la pureté. Chaque homme trouve sans guide, sans convention sociale, cette image naturelle.

G. Bachelard, L'eau et les rêves

Hoc elementum ceteris omnibus imperat
 

Pline H.N. XXXI-1

L'eau et le sacré, position et proposition

 

Il en va de l'eau comme de tous les éléments, elle symbolise comme la terre, l'air et le feu, le meilleur et le pire. La source, symbole de pureté pourrait symboliser le meilleur et le marais infesté de miasmes le pire, n'était que le marais peut être le refuge des groupes persécutés et que la source qui tarit en été fournit des symboles faciles tant à l'inconstance qu'à la stérilité. Ambiguïté et ambivalence donc.

Ce principe admis et le présent propos étant centré sur le sacré, il faut opérer d'entrée de jeu la distinction entre trois fonctions tant matérielles que symboliques de l'eau : à l'état pur elle lave, efface, nettoie ; associée au limon, à la farine ou la chaux, elle est le constituant de base de tout ce qui se pétrit, nourrit, abrite, vit et croît ; enfin et surtout elle est, sous le signe du Verseau, l'élément qui unit l'air et la terre, qu'elle soit pluie ou source et elle tient la première place dans le cycle du zodiaque : incipit aquarius. Ces trois fonctions vont se retrouver sur les deux plans du concret avec la fonction sociale de l'eau, de l'imaginaire avec sa fonction symbolique.

Il faut toutefois prendre en compte une différence essentielle entre les sociétés traditionnelles et les sociétés modernes, s'agissant de la relation entre le quotidien et le sacré. Alors que ces deux registres se veulent distincts dans les sociétés modernes (ou plus exactement se voudraient car les mythes participent de l'éternel retour), ils sont (ou étaient) rarement disjoints dans les sociétés traditionnelles. Le passage de l'un à l'autre se faisait dans le cadre de pratiques coutumières qui confortaient le lien social, soit autour d'un lieu, soit dans le cadre d'une action collective. L'eau n'est pas seule en cause dans ce système de relations entre un élément et une communauté mais elle est chargée de fortes connotations qui confèrent une forte valeur symbolique aux pratiques quotidiennes. Péguy a bien senti ce cheminement du quotidien au sacré lorsqu'il évoque :


... les pauvres honneurs des maisons paternelles

Car elles sont le corps et l'essai de la maison de Dieu.

 

La source, mélange du sacré et du profane


Rien n'exprime mieux ce mélange du sacré et du profane que la source : elle n'est pas faite de main d'homme mais jaillit des entrailles de la terre, ce qui fait d'elle un don, grâce de Dieu ou cadeau d'une divinité chtonienne selon le lieu et les époques. Cadeau d'autant plus précieux qu'il est source de toute vie. La source est donc sacrée et Pline l'Ancien demandant que l'on entoure les sources de ses domaines du plus profond respect, précise à ce propos, nulla fons sine sacrum.

Ce culte des sources est à l'origine des nymphées romains, temples bâtis sur le site où l'eau des sources passe du registre chtonien au registre utilitaire. L'un des plus beaux de ceux que nous ont légué les Romains est celui de Zaghouan, au départ de l'aqueduc de Carthage, dans un site désert et ombragé : une grande vaque, un autel, une statuaire en débris. Ces eaux sont dotées de toutes sortes de vertus et si le site d'une colonie se situe à proximité d'une source comme à Nîmes, le nymphée s'ouvre sur un therme. Les Gaulois n'étaient pas en reste et leurs plus belles sources, entre autres celle de la Seine, étaient à la fois objet de culte et centre d'hydrothérapie, bien que l'eau de la Seine n'ait rien d'une eau thermale ou minérale. Quelques sources gardent le souvenir de ces anciennes croyances comme cette Fontaine de Jouvence qui se trouve dans la Forêt de Paimpont, autrefois hantée par l'enchanteur Merlin.

Cette tradition de la source sacrée s'est perpétuée et les sources des dieux et des fées sont devenues les sources des Saintes et Saints, que l'on retrouve en tous lieux, en Bretagne comme dans les Balkans. Elles gardent les mêmes vertus curatrices que par le passé, qu'il s'agisse de Saint Nicodème qui guérit les femmes stériles et les hommes impuissants à Baud, de Saint Egarec qui guérit la surdité à Kerlouan ou tout simplement de Notre-Dame qui guérit tout et même le reste à Rumengol, toutes références prises en Bretagne mais que l'on retrouverait peu ou prou dans bien d'autres lieux.

A fortiori, les sources d'où jaillissent des eaux thermales ou minérales ont-elles été tenues pour sacrées : le dieu Borvos est à l'origine des eaux de Bourbon et au Japon, les sources de Beppu sortent directement d'un enfer bienveillant. Certes, ni Vichy ni Marienbad ne sont aujourd'hui considérés comme des lieux sacrés mais les réminiscences sont nombreuses. En témoignent les réclames qui vantent les mérites de ces stations : Vittel se réfère à la fontaine de Jouvence, un vitrail égrillard du casino d'Aix-les-Bains montre « les eaux guérissant l'Amour blessé » et un spot publicitaire nous assure en 2003 qu'en des temps lointains un pauvre bossu qui n'engendrait que des filles, s'en fut boire les eaux de Quézac grâce auxquelles il se redressa et forgeat force garçons.

Il se pourrait bien que la plus pure des sources sorte non de la terre mais du ciel. C'est en tout cas ce que pensent les Saints hommes qui vont se purifier dans les eaux glacées des sources du Gange à plus de 4000 mètres. Eaux célestes, purifiées par la glace et sans contact avec les souillures terrestres.

 

Symbolique des instruments de l'eau


Si la source reste le symbole du passage du sacré au profane et du profane au sacré, les artefacts humains, le puits, la fontaine, le lavoir et le pont, s'ils s'inscrivent sur un registre plus simple, n'en sont pas moins riches de symboles.

Le puits

Il peut être à la fois source de discorde, lorsque celui qui l'a creusé s'en réserve l'usage, mais il peut être également l'œuvre de la collectivité et devient alors gage d'union. C'est encore ce qui se passe dans l'Aïr et le Tibesti où chaque source est la propriété exclusive et incessible d'un groupe, étant toutefois entendu que ce droit peut être partagé dans le cadre d'une alliance. Ce droit de propriété existe déjà dans la Bible, lorsqu'Abraham entre en conflit avec Abimelec « au sujet d'un puits d'eau dont s'étaient emparés de force les erviteurs d'Abimélec » (G.XXI-25). Mais c'est également autour d'un puits, qu'Isaac rencontrera Rebecca et fera alliance avec Bethuel (G.XXIV).

La fontaine

Entendons par là, non pas la source sacrée mais le monument utilitaire et souvent édilitaire qui fut longtemps d'usage quotidien. Lieu de la convivialité par excellence, lieu de sociabilité féminine, la fontaine a souvent une valeur symbolique. En Suisse, elle est placée sous la protection du Römer, statue guerrière qui porte les armes de la ville. Dans les pays méditerranéens, elle perpétue souvent la mémoire d'un évergète ou d'un édile : le tour de ville de Pernes-les-Fontaines ou mieux encore celui de Rome ne laissent rien ignorer de la petite histoire d'une bourgade ou d'une capitale. A Kairouan, la fontaine des Aghlabides exalte la puissance du souverain, alors que les innombrables fontaines d'Istanbul disent la bonté de souverains comme Murat III ou Ahmet III. Les ablutions rituelles exigent la présence d'une fontaine dans la cour de chaque mosquée et le Coran dit bien que construire une fontaine c'est s'attirer la bénédiction d'Allah. Les Chrétiens ont aussi leurs fontaines à la fois quotidiennes et propitiatoires comme celle de Santa Lucia qui garantit une bonne vue au marins napolitains ou le Puits de Moïse qui offre son eau tout un chacun tout en annonçant par la douleur des prophètes, la Passion du Christ. La symbolique sacrée s'étend même à la République comme en témoigne, entre autres, la fontaine de la Place de la Nation dominée par une Marianne triomphante.

Le lavoir

De prime abord, le lavoir est rien moins que sacré. C'est un lieu où s'échangeaient des propos égrillards, où l'analyse des sanies appelait les commentaires cruels du « tribunal du lavoir ». Et pourtant... la tradition voulait autrefois que l'on fit la grande lessive au printemps, la purification du linge allant de pair avec la reviviscence des corps. De façon symbolique, cette purification du linge associait les quatre éléments puisqu'elle impliquait l'usage de la cendre et de l'eau bouillante avant le séchage au grand vent de l'été. Une symbolique simple qui s'est perdue avec la machine à laver.

Le pont

Quel lien plus symbolique que le pont qui relie deux rives ? Sa construction fut longtemps sacrée, s'agissant d'un ouvrage savant mais dont la réalisation était si difficile et dangereuse qu'elle n'était pas concevable sans l'aide de Dieu. En témoignent la légende de Saint-Bénézet et le souvenir à Pont-Saint-Esprit, de ces Frères pontifes qui descendaient chaque matin vers le Rhône au chant du Veni creator. A Mostar, le pont unissait traditionnellement le quartier musulman et le quartier chrétien et sa destruction a marqué de façon symbolique la rupture entre les deux communautés. Savoir si sa reconstruction symbolisera leur réconciliation ?

Symbolique des lieux de l'eau

L'imaginaire s'est emparé très tôt et de façon permanente des lieux de l'eau : si la source est symbole de pureté, le lac symbolise le temps immobile, intemporel qui autorise Konrad Witz à représenter le Christ marchant sur les eaux dans le cadre du Léman. Et le passage d'une rive à l'autre, de la vie à la mort ou de la vie terrestre à la vie éternelle se retrouve aussi bien chez les Egyptiens que chez les Grecs et les Latins et finalement dans la symbolique chrétienne qui s'est emparée très tôt du passage d'une rive à l'autre (Mat. XIX-1 et Marc IV-35). De son côté, le marais a fourni à John Bunyan, l'image des tentations auxquelles le Chrétien est exposé. Enfin, la cascade est symbole de rupture et Goethe a opposé dans Mahomets Gesang, la cascade qui sépare le torrent fougueux image de la jeunesse, du cours d'eau utile, symbole de l'âge mur (ou si l'on réfère le temps du Sturm und Drang, de l'Olympien). A cela s'ajoute, bien entendu, l'image du fleuve qui de sa source à l'infini de la mer, symbolise le cours de la vie.

Parmi les temps de l'eau, l'étiage et la sécheresse symbolisent la colère de Dieu et pour implorer la pluie, signe de la clémence divine, il existe des cérémonies propitiatoires, la dans de la pluie chez les Indiens Hopis, les rogations dans les campagnes catholiques. De son côté, le Déluge – et donc les grandes crues – symbolise la colère purificatrice de Dieu.

Du sacré à l'archétype


Source, fontaine, cascade ou cours d'eau, l'eau est, par excellence, le support du sacré, sinon de façon universelle, du moins dans la plupart des cultures non pas uniquement dans la cosmogonie des trois religions monothéistes mais aussi dans certaines de celles qui les ont précédées ou leurs sont parallèles. On ne peut s'empêcher sur ce point de faire le rapprochement entre les Métamorphoses et la Genèse. Chez Ovide (I. 313-450), la terre dépeuplée après le déluge sera régénérée par Deucalion et son épouse Pyrrha par le mélange des éléments : le limon échauffé par le soleil et amolli par l'eau primale. Dans la Genèse, si l'eau reste le principe primordial (G. I. 2), l'homme est créé (G. II.7) par le souffle de Dieu façonnant le limon boueux. Et c'est une source qui donne naissance au jardin d'Eden d'où sort un fleuve qui se divise en quatre bras (G. II. 8-11). C'est cette source et ce jardin d'Eden que les hommes s'efforcent de retrouver dans les sources terrestres qui sont à la fois un témoignage de la bonté de Dieu et une image de la source par excellence, la Fontaine de Jouvence qui se trouve au milieu du jardin perdu à jamais.

Reporté dans la vie courante, le registre du sacré englobe deux fonctions, la fonction lustrale que partagent les trois religions monothéiste et la fonction baptismale qui est proprement chrétienne. La fonction lustrale, symbole de purification précède dans le monde musulman, non seulement la prière mais la plupart des actes de la vie quotidienne. On la retrouve dans la religion juive avec le bain rituel. Dans la religion catholique, elle concerne aussi bien le fidèle qui se purifie avec l'eau bénite en entrant dans l'église, que l'officiant qui récite, avant l'Office, le Psaume 51 : Purifie moi avec l'hysope et je serai pur, Lave moi et je serai plus blanc que la neige. Le sacrement baptismal ne symbolique pas seulement l'entrée du baptisé dans la communauté chrétienne. Dans la cérémonie orthodoxe comme dans les communautés baptistes, le baptisé est plongé entièrement dans l'eau : une immersion qui symbolise la mort du vieil homme et une émersion qui introduit à une vie nouvelle.

La continuité des symboles et des pratiques dans le temps comme dans l'espace mérite réflexion. L'usage chrétien de l'eau ne reconduit-il pas des pratiques immémoriales, ne recouvre-t-il pas des valeurs universelles, autant dire des archétypes ? Si la question peut être posée dans le cadre de la pensée géographique, pour autant la réponse n'est pas simple. Qu'il me soit simplement permis d'évoquer les temps lointains (c'était en 1963) où mon maître Le Lannou m'ayant associé à l'enquête d'Edgar Morin sur Plozévet, m'avait prié de faire un compte rendu à une date et en un lieu précis : le dernier samedi de juillet au Vieux-Marché de Ploaret et à six heures du soir. La date et le lieu ne me disaient rien et j'ai été fort surpris de me retrouver dans une procession où alternaient les psalmodies du Coran et les gwerz bretonnes. Il n'est pas question ici de gloser sur le pèlerinage des Sept-Dormants dont je n'ai sans doute pas pleinement profité ce jour-là, mon compte-rendu à Le Lannou s'étant fait sur le mode processionnel, un cierge à la main et dans un état assez proche de l'exaspération1. C'est tout de même ce jour là que j'ai compris ce que pouvait être un archétype : procession faite, des femmes, bouteilles en main se dirigeaient vers la crypte de la chapelle en dépit des objurgations du Recteur qui hurlait que la fontaine sacrée n'était pas sous la crypte mais dans la prairie voisine. Vains efforts, les pélerines allaient vers la crypte. Une crypte étonnante, faite d'un dolmen qui supportait la chapelle. Et sous ce dolmen, un bourbis d'eau suintante que recueillaient ces dames, lesquelles m'expliquèrent obligeamment que cette eau était souveraine pour toutes sortes de maladies. Ainsi, en surface une chapelle catholique, sous la chapelle un monument druidique et sous le dolmen une eau primale (sur le coup je l'ai pensée en allemand : Urwasser), une eau archétypale qui unissait le monde moderne à ce qu'il pouvait y avoir de plus primitif, de plus primordial : une eau archétypale. Cette version bretonne de l'apologue de Jung mérite réflexion, tout d'abord parce qu'elle est emblématique d'une formidable continuité des mentalités et des pratiques, mais aussi parce qu'elle est emblématique de ce besoin de rapprochement sous le signe du sacré, de la terre et de ceux que Le Lannou appelait fort proprement les hommes-habitants. Les mouvements environnementalistes et certains courants de l'altermondialisme s'inscrivent dans cette même mouvance et il est somme toute rassurant de constater qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil.

1 Il est certain que Maurice Le Lannou et moi n'avons pas vu la même chose ce soir là. Cf. « La légende des sept dormants » pp. 135-140 in Le déménagement du territoire, Paris, Le Seuil, 1967. J'ai mis moi-même un certain temps à comprendre le cadeau pas tout à fait involontaire qu'il m'avait fait alors. Toujours est-il que par la suite, le pèlerinage des Sept-Dormants a nourri une réflexion personnelle qui est toujours actuelle.

 

Haut de la page 

Retour au menu général

 Actes 2003