TABLE RONDE

L'EAU, LE PARADIS, L'ENFER

Jacques BETHEMONT

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Deçà, delà, en haut, en bas, courant, jamais elle ne connaît de quiétude, pas plus dans sa course que dans sa nature, elle n'a rien à soi mais s'empare de tout, empruntant autant de natures diverses que sont divers les endroits traversés, comme le miroir accueille en soi autant d'images qu'il y a d'objets passant devant lui

Léonard de Vinci- Carnets C.A. 171
 

Remarques liminaires

Il n'y a pas de solution de continuité entre la sphère du réel et celle de l'imaginaire : il pleut, l'herbe pousse et l'homme fait de l'eau un symbole de vie et de fécondité ; il pleut encore, il pleut toujours, l'eau arrache la terre, noie quelques égarés et l'homme parle de déluge ou de colère divine. Cela dans des temps et des pays lointains comme dans le temps présent et un pays qui est le nôtre.

Sur les échelles de la perception : de l'idiographie à l'archétype

Au delà de ces valeurs communes et à un niveau moins général, qui serait celui des groupes ou même des individus, la perception de l'eau - celle d'un Chinois, celle d'un Inuit, celle d'un Touareg – ne peut pas être la même. Personnellement, j'ai eu dans ma prime jeunesse quelque difficulté à comprendre Bachelard. Si l'eau qui me servait de référence portait des rêves, c'était ceux de départs vers des ailleurs lointains (je n'avais pas lu Rimbaud pour autant) et pour le reste, nonobstant les brouillards de la Meuse, cette eau était charnelle et colorée, avec des trains de chalands, des remorqueurs lançant des escarbilles rouges dans des nuits d'hiver sans fin, des estaminets dont la porte ouverte laissait filtrer les senteurs mêlées des biscuits à la cannelle, du tabac et du genièvre de contrebande, à quoi s'ajoutaient les propos égrillards et les horions qu'échangeaient à la porte du bordel et dans des langues peu compréhensibles, les soldats de la garnison et les mariniers flamands. Tout cela bien loin de la  Meuse endormeuse  de Péguy ou de l'Aube de Bachelard pour qui  la plus belle des demeures serait au creux d'un vallon, au bord d'une eau vive, dans l'ombre courte des saules et des osières ».

Tout personnel qu'il soit, ce constat que tout un chacun peut reprendre à son compte dans la forme qui lui est propre, n'en est pas moins inscrit dans un système de représentations qui est celui d'un certain groupe à un moment et dans un espace donnés. D'autres groupes remplaceront l'image forte de la péniche flamande et de l'écluse par une pirogue, d'autres par une rizière ou un puits. Mais toutes ces représentations auront pour point commun l'eau et un certain nombre d'images ou de symboles qui se rattachent à cet élément et que tous les humains partagent. C'est ce radical commun, d'une eau à la fois familière, rêvée, sublimée et finalement exprimée à travers des symboles forts, des récits ou des gestes qui reconduisent d'une époque à l'autre et d'une civilisation à l'autre les mêmes schémas ayant valeur d'archétypes, que les thèmes croisés du paradis et de l'enfer permettent de retrouver.

Sur la nature de l'eau

Comme l'eau qui est bonne ou mauvaise, toutes les composantes de la nature sont sacralisables, l'arbre des palabres sur les rives du Sénégal, les térébinthes de Mamré, la terre sacrée de nos aïeux revisitée par Barrès ou la petite flamme du tabernacle chez les catholiques. Toutes sont également doubles, la terre peut être fertile ou stérile, l'air salubre ou méphitique et la flamme des autels conjure les flammes de l'Enfer. Quelle est alors la spécificité de l'eau ?

Elle est le seul des quatre éléments à se dire sur des modes non pas un mais pluriels : eaux douces et amères, chaudes et froides, courantes et stagnantes, pures et troubles. Elle est également le seul à revêtir à l'état naturel trois états, solide, liquide et gazeux. Elle est enfin l'élément qui unit le ciel et la terre à travers l'air, ou qui sourd de la terre pour aller vers la mer (passons sur l'endoreisme). Elle est par dessus tout, l'élément indispensable à la vie, celui qui assure la transition entre le minéral et le vivant. Elle est donc, dans toutes les cosmogonies, l'élément primordial, celui sur lequel s'ouvre la Genèse : il y avait des ténébres au-dessus de l'abîme, et le souffle de Dieu tournoyait au-dessus des eaux (G.I.1) ; celui sur lequel se referme l'Apocalypse : Il me montra un fleuve d'eau de la vie, limpide comme du cristal, sortant du trône de Dieu et de l'agneau (Apo.XXII.1) ; celui que Pline l'ancien met au-dessus des autres : hoc elementum ceteris omnibus imperat ; celui qui ouvre le cycle du zodiaque au portail des cathédrales : incipit aquarius.

Le Paradis et l'Enfer en miroir

De même que toute nappe d'eau calme se fait miroir et réplique en l'inversant le paysage qui la domine, cette précellence de l'eau ne va pas sans ambiguïté, voire sans ambivalence et à nombre d'images ou de symboles positifs répondent des symboles ou des images négatives ou dédoublées. Cette ambiguïté est perceptible dans les trois fonctions primordiales de l'eau en tant que principe fécondant, principe vital et principe sacralisant

Le principe fécondant

L'eau est, par excellence, le principe fécondant, le germe de toute chose. Comme telle elle est généralement associée à la féminité et à la lune. Pourtant, dans un processus ambigu et d'une cosmogonie à l'autre, ce principe aqueux et fécondant peut être féminin ou masculin : féminine, l'eau maternelle et laiteuse qu'évoque Bachelard en citant Edgar Poe et Saint-John Perse ; masculin, le sperme du dragon chinois ou malais incarné par l'Empereur, qui féconde rituellement la terre. Basée sur ce même principe de virilité aqueuse, la tradition aussi bien auvergnate que germanique ou mélanésienne, recommande aux jeunes filles de ne pas s'approcher des fontaines une fois la nuit tombée, crainte d'être fécondées par le principe viril de l'eau 1.

Savoir toutefois, si l'eau est seule en cause dans ce processus de fécondation ? La Bible nous enseigne (G. II-4.8) que si l'eau est le principe primordial, la terre en est le vecteur valorisant : Au jour où le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n'y avait encore aucun arbuste de la campagne sur la terre et aucune herbe de la campagne ne poussait encore ; car le Seigneur Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur le terre et il n'y avait pas d'homme pour la cultiver. Mais un flot montait de la terre et en arrosait toute la surface. Le Seigneur Dieu façonna l'homme de la poussière de la terre ; il insuffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant. Dans ce texte fondateur, l'eau est un principe premier mais ne donne la vie qu'à travers deux autres éléments la terre et le souffle qui symbolise l'air. On retrouve cette même association de l'eau du limon et du soleil dans d'autres cosmogonies comme celle qu'Ovide a mis en forme dans les Métamorphoses (I-415 sq.) : (une fois l'homme créé et le déluge passé) la terre engendra spontanément les autres animaux sous des formes diverses, après que l'eau restante se fut réchauffée aux rayons du soleil, qu'une forte chaleur eut accru le volume des marais humides et limoneux, puis que des germes fertiles nourris par un sol vivifiant, eurent, comme dans le ventre d'une mère, grandi, se transformant avec le temps2. Sans remettre en cause le primat de l'eau, la symbolique de ces récits incite donc à le relativiser ou plus exactement à insérer l'eau dans le tout du cosmos. Cette association complexe des éléments se retrouve également dans la cosmogonie chinoise (P. Gentelle emploie à ce propos le terme de « bouillie originelle »).

Le principe vital

L'eau est plus simplement, le principe vital, l'élément non plus fondateur mais quotidien et dont on ne peut se passer. Aussi bien, l'enfer est-il souvent symbolisé par la privation d'eau : dans la parabole du riche et du pauvre Lazare (Luc XVI-24), le riche tombé en enfer et en proie aux tourments vit de loin Abraham, et Lazare sur son sein. Il s'écria : Abraham mon père, aie compassion de moi ! Envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre dans ces flammes. Même opposition du feu de l'enfer et des jardins arrosés du paradis dans le Coran (LII-13).

Elément indispensable à la vie, l'eau sert souvent de truchement exprimant la bonté ou la colère de Dieu ou des dieux. Une colère qui se manifeste de façon absolue, brutale et unique dans le Déluge, présent dans toutes les cosmogonies3, l'épopée de Gilgamesh (tablette XI), la Bible (VI-5 et VIII-22), le Bhagavata Purana (VIII,XXIV,7 sq.), le Coran (LXIX entre autres) et même en Amérique du Sud, en Mélanésie et en Australie sans parler d'Ovide.

En dehors de cet épisode extrême qui s'achève tout de même dans la plupart des cosmogonies par un contrat de bonne entente entre Dieu(x) et l'humanité4, l'eau signifie tantôt la bonté de Dieu, tantôt sa colère : dans un premier temps qui est celui de la bénédiction de Dieu (Es. XLI-18), l'Eternel dit je ferai jaillir les fleuves sur les coteaux pelés et des sources au milieu des ravines, je transformerai le désert en étang et la terre aride en fontaines ; je mettrai dans le désert le cèdre, l'acacia, le myrte et l'olivier ; dans un second temps qui est celui de la malédiction de Dieu (Es. XLII-15), l'Eternel dit je vais dévaster montagnes et collines et, toute leur verdure, je la dessécherai ; je transformerai les fleuves en terre ferme et je mettrai les étangs à sec. On pourrait multiplier ces références en abîme dans la Bible tout comme le Coran, encore que celui-ci, s'il laisse place à la colère divine (XIII-12) insiste bien davantage sur le fait que toutes choses bonnes ont été crées par l'eau du ciel (e.g. XVI-10). Ces références ne sont pas simplement scripturales, elles sont présentes à l'esprit de bien des peuples : actuellement, les paysans égyptiens qui ont longtemps vécu dans la crainte de la sécheresse, usent et même abusent de l'eau du Nil régulée par le Haut-barrage en arguant que l'eau est un bienfait de Dieu et qu'on ne saurait abuser de ses bienfaits ; suite à ces apports excessifs, les sols se salinisent et ces mêmes paysans expliquent qu'Allah a maudit le barrage, à preuve l'apparition de ces efflorescences salines.

Principe vital, l'eau a toujours été utilisée pour guérir d'innombrables maux et les eaux thermales contemporaines ne font que succéder à de très anciennes pratiques où, la thérapie relevait non seulement de la médecine mais aussi du sacré. En témoignent les ex-votos exhumés des sources de la Seine et de bien autres lieux. Les comportements ou plutôt les esprits ont-ils beaucoup changé ? On peut en douter aussi bien d'après les ex-votos suspendus dans la grotte de Lourdes ou dans d'autres lieux sacrés, qu'au vu des slogans affichés sur les prospectus ou les étiquettes des bouteilles d'eau minérale. La plupart des stations, à l'instar de Vittel, proposent maintenant la remise en forme  qui conférera aux curistes une nouvelle jeunesse ; les étiquettes vantent souvent le retour à la nature garante de pureté5 (Roche des Ecrins : du massif des Ecrins culminant à plus de 4000 mètres, coule naturellement une eau pure et légère), elles font état d'éléments rares donc précieux (Volvic : Au cœur de la chaîne des Puys, Volvic est lentement filtrée par les roches volcaniques d'Auvergne qui l'enrichissent, jour après jour en précieux oligo-éléments) et elles peuvent même rendre jeunesse et beauté (Vichy Célestins : le teint Célestins, la beauté qui vient de l'intérieur). Rien d'étonnant donc, si elles confortent leur image par la légende (Quézac : la légende raconte qu'il y a mille ans, les eaux d'un terrible orage partirent au fond de la terre de Quézac où elles s'enrichirent des forces de la terre et de milliers de petites bulles volcaniques. On dit que quand cette eau rejaillirait, elle apporterait gaieté et longue vie à quiconque la boirait). A ce stade, l'élan publicitaire rejoint le mythe de la Fontaine de Jouvence, mainte fois décrite par les alchimistes et illustrée par des peintres aussi sérieux que Cranach et Ingres : côté cour, arrivent des vieux, rois et reines, guerriers fatigués, gens d'Eglise ou manants qui déambulent à grand'peine et franchissent tant bien que mal la margelle pour se métamorphoser de façon quasi instantanée en jouvenceaux, lesquels au sortir de l'eau prennent leurs ébats sur un pré fleuri.

A cette vision d'un âge d'or et d'une eau bienfaisante, il faut malheureusement opposer d'autres visions. Celle entre autres des eaux détournées ou des puits et citernes que l'on empoisonne depuis Sennachérib assiégeant Babylone, depuis la peste d'Athènes, depuis d'innombrables guerres et jusqu'au Plan Vigie Pirate. Celles aussi des « déluges » contemporains, car on parle régulièrement de déluge en évoquant les crues cévenoles ou la catastrophe de Vaison en oubliant que sous d'autres cieux, la tempête de 1970 a fait 500 000 morts dans le Bangladesh et que celle de 1994 en aurait fait près de 800 000.

Le principe sacralisant

L'eau est, par excellence, symbole de pureté. On ne peut pas, dit Bachelard, déposer l'idéal de pureté n'importe où, dans n'importe quelle matière. Si puissants que soient les rites de purification, il est normal qu'ils s'adressent à une matière qui puisse les symboliser. L'eau claire est une tentation constante pour le symbolisme de la pureté. Ce serait au demeurant une erreur de confondre l'eau lustrale et l'eau des hygiénistes et Bachelard, citant E.B. Tylor, nous fait observer qu'un Cafre qui se sent pur baigne dans sa crasse, alors qu'un Cafre propre sur lui confesse ainsi son impureté. Etant entendu que toutes les religions utilisent l'eau aux fins de purification, il importe toutefois de distinguer eau lustrale et eau baptismale.

L'eau lustrale a pour fonction le passage d'un état trivial à un état sacré : on ne peut prier ou se recueillir qu'après s'être purifié et le Coran mentionne l'indispensable rite de purification à quatorze reprises6. Le Lévitique et les Psaumes ne sont pas en reste et le rituel romain s'ouvre sur la formule de purification du Psaume LI-9 : Ote mon péché avec l'hysope et je serai pur ; lave moi et je serai plus blanc que la neige7. Précisons que l'hysope avec ses feuilles nombreuses, petites et serrées absorbe facilement l'eau et qu'un bouquet d'hysope se prête facilement à l'aspersion. Dans les églises catholiques, le bénitier qui précède la nef répond à ce même besoin de purification. Il est vrai que le Diable se cache parfois dans un bénitier : il se cache en tout cas, sous la forme d'un serpent dans le fond d'un bénitier de l'Eglise de Guimiliau.

Toutes les eaux n'ont peut-être pas la même vertu purificatrice ou alors elles ne l'ont que pour un moment. C'est le cas des eaux de source canadiennes qui se parent de vertus tonifiantes au matin de Pâques et, dans des temps pas très lointains, la bouteille « d'eau de Pâques », renouvelée d'année en année, figurait dans ce qui tenait lieu de pharmacie familiale8. Limousines ou bretonnes, les fontaines sacrées proches des enclos paroissiaux dispensaient également leurs vertus de façon efficace à condition d'être recueillies le jour de la fête du Saint. Moyennant quoi Saint Jean-Baptiste guérit les migraines à Landugen-en-Duault le 24 juin, Saint Egarec guérit les verrues le 14 mars à Kerlouan et Saint Colomban s'avère souverain contre les maladies neurologiques si l'eau de sa fontaine est recueillie à Brédily le 21 novembre, etc. Passons sur Lourdes et son eau miraculeuse simplement dérivée du Gave. L'Islam n'est pas en reste et les pèlerins ramènent de La Mecque l'eau miraculeuse de la Fontaine Zem Zem

L'eau baptismale n'est pas simplement purifiante. Elle constitue un rite de passage fortement explicité par Jean Chrysostome cité par M. Eliade : Quand nous plongeons notre tête dans l'eau, comme dans un sépulcre, le vieil homme est immergé, enseveli tout entier ; quand nous sortons de l'eau, le nouvel homme apparaît simultanément. Il y a là, le passage d'un état originel impur, à un état régénéré et purifié par l'eau en passant par un stade d'immersion assimilé à une mort. Insistons sur ce renversement, ce passage de l'impureté originelle à la pureté en passant par une mort symbolique. L'eau assume dans le baptême une fonction de passage entre un état à valeur négative et un état à valeur positive, entre la mort et la vie. Cette symbolique trouve l'une de ses plus belle représentations dans une icône de Roublev consacrée au baptême du Christ9 : Jean le Prodrome baptise, mais la couleur noire de l'eau du Jourdain annonce la mort du Christ. Or, dans cette eau symbole de mort, nagent des poissons qui sont le symbole de la vie et de la résurrection.

L'eau et le passage

Cette valeur de passage dépasse la symbolique du baptême et semble le propre de l'eau puisqu'on la retrouve à travers de multiples représentations.

Passe l'eau, passe le temps

La plus évidente est incontestablement l'image du temps qui passe, tout comme l'eau qui ne peut être retenue que pour un temps et qui finit par s'écouler : jamais Achille ne se baignera deux fois dans le même fleuve. Cette fusion de l'eau et du temps symbolisée par le fleuve, s'exprime sur de multiples registres où l'eau en tant qu'élément symbolise la vie en soi, tandis que son inéluctable écoulement (O Temps suspends ton vol) symbolise le temps qui passe et donc le cours de la vie. Une symbolique mainte fois reprise pour le meilleur (Sous le pont Mirabeau coule Seine et nos amours) et pour le pire, ce pire étant fortement exprimé par- entre autres - un peintre américain, Thomas Cole10 au demeurant fort estimable en tant que paysagiste mais qui eut la faiblesse de répondre à une commande moralisante sur Le voyage de la vie. S'en suivent quatre tableaux édifiants, Enfance, Jeunesse, Age adulte, Vieillesse, qui présentent quatre fois le même groupe : un fleuve qui court de la source à l'océan, un ange tutélaire qui volète deçà-delà et une barque sur laquelle navigue ou plus précisément dérive le héros. Cette barque qui émerge d'une caverne utérine, porte un enfant candide et dérive au long d'un ruisseau aux rives aimablement fleuries. Par la suite, jeune, triomphant, ambitieux, le héros adolescent prendra le gouvernail en évoquant l'avenir radieux. Hélas, il devra affronter les périls de la vie sous forme de rapides sous un ciel d'orage et, finalement, devenu chenu et dérivant sur une barque passablement délabrée, il achèvera sa course dans le sombre océan qu'illuminent – tout de même – des rayons de soleil perçant à travers de lourds nuages.

Mieux inspiré, Goethe a saisi dans Mahomets Gesang, l'opposition de part et d'autre de la chute d'eau, entre le torrent sauvage issu des glaciers et le ruisseau paisible qui arrose la prairie et actionne la roue du moulin. Ce poème inspiré par le Staubbach de Lauterbrunnen, symbolise le passage à travers une crise – la chute – entre la jeunesse tumultueuse du Sturm und Drang et le calme de l'âge mûr qui fut celui du Goethe olympien, ministre d'Etat et conseiller du Prince. Est-il besoin de souligner que ce thème de la cascade et de la rupture dans le cours de la vie n'est pas simplement allemand et qu'on le retrouve d'un siècle à l'autre dans la peinture chinoise de Chen Tchéou à K'ieou Ying et de celui-ci à Che-t'ao. De souligner également que les cascades ont longtemps été et restent encore en Afrique comme en Amérique du Sud des lieux de culte et qu'elles gardent leur pouvoir onirique ainsi qu'en témoigne leur fréquentation touristique.

Si le cours du fleuve, source, rapide, chute et estuaire figure le cours de la vie, il n'est pas seul en cause : le lac est souvent pris comme symbole de pureté mais aussi comme symbole du temps immobile ou du temps sublimé, par exemple dans le tableau de Konrad Witz où le Christ marche sur les eaux du Léman. Le puits peut être symbole d'exclusion lorsque son usage est réservé à des ayants droits bien définis ; il peut être également la voie la plus directe vers l'enfer via le suicide des vieilles femmes dans la Bretagne d'autrefois ; il peut enfin et surtout être le lieu de rencontre où se nouent les alliances et les fiançailles depuis le puits de Laban ou Jacob rencontre Rachel (G. 29-1-14), jusqu'à une coutume qui fut longtemps ritualisée dans les campagnes françaises.

L'autre rive

Le passage d'une rive à l'autre n'est pas moins riche de symboles. Symboles parfois très simples comme celui de la relation hostile ou amicale entre les deux rives (en témoignent les bagarres de conscrits ou les joutes fluviales qui opposent les deux rives du Rhône) mais surtout très forts lorsqu'une rive est celle des vivants et l'autre celle des morts : un symbole aussi vieux que le Styx mais dont la représentation est parfois terrifiante comme dans le récit homérique (Odyssée, Chant XI), parfois ambiguë comme dans le tableau de Patinir qui se trouve au Prado, parfois élégiaque comme dans la Vierge du Chancelier Rollin où Van Eyck oppose à une rive besogneuse, une rive toute vouée à des églises et des couvents nimbés d'une lumière irréelle. Ce passage d'une rive à l'autre, de la liberté de la vie, à l'esclavage et à la mort se retrouve enfin, dans sa forme la plus dépouillée et peut-être la plus poignante dans le chant des mariniers de la Caroline qui faisaient passer les esclaves des îles de quarantaine vers les auction blocks. Un chant apparemment énigmatique, Michael, row this boat ashore, mais qui va de la fatalité du passage vers les plantations à la promesse du passage de l'esclavage qui est une mort à l'autre rive du Jourdain qui offrira la vie éternelle.

Sur un registre moins lugubre, l'image du pont est souvent synonyme de la solidarité entre deux rives, mais le pont peut également relier la rive des contraintes sociales à la rive de l'émancipation : su'l' pont du Nord un bal y est donné. Et la ritournelle du batelier savoyard, Gai gai faut passer l'eau, invite explicitement les jeunes filles à jeter leur bonnet par dessus les moulins. Sur le mode trivial, le pont Morand, le second construit à Lyon sur le Rhône à l'amont de la Guillotière, assuma longtemps et pour l'essentiel, le passage d'une ville étroitement corsetée, guindée et moralement sourcilleuse, vers les guinguettes et les bosquets discrets de la rive gauche.

La destruction d'un pont n'est pas moins symbolique : la guerre des Balkans a vu la destruction du pont de Mostar qui reliait la rive chrétienne à la ville musulmane et la reconstruction en cours de ce pont a peut-être valeur de symbole.

La navigation nocturne de la barque solaire

Dans la plupart de ces représentations figure une barque dont la plus ancienne se situe dans l'une ou l'autre des tombes de la Vallée des Rois. Cette barque funéraire transporte le défunt dans une navigation nocturne vers le lointain pays où le soleil se repose et assure au navigateur une vie éternelle. Cette même barque est aussi la nef de Caron ou d'Hadès ou encore le navire du Hollandais Volant en quête d'un inaccessible repos.

Arrêtons-nous sur la symbolique égyptienne qui est sans doute la plus riche. La barque vogue sur une eau nocturne qui est celle de la mort mais elle enrobe le défunt, le protège, le conduit de l'ouest nocturne vers le monde d'où le soleil renaîtra à l'est, ce voyage de l'ombre à la lumière symbolisant le plus ancien des mythes, celui de l'Eternel retour.

La barque n'est donc pas un simple véhicule. Elle est surtout abri et transfert. Elle se fait arche pour porter Noë et le bestiaire dont dépend le renouveau de la terre une fois le temps du Déluge passé. Mais que font Noë et les siens durant le temps suspendu de leur navigation ? Rien, sans doute. Ils sont comme dans un cocon, dans un ventre maternel, dans un Nirvana qui est peut-être une image du Paradis. Lamartine, cité par Bachelard11 évoque à propos d'une barque oisive doucement bercée par le vent, une des plus mystérieuse volupté de la nature. Et Bachelard de soutenir que la barque romantique est à certains égards un berceau reconquis. Longues heures insouciantes et tranquilles, longues heures où couchés au fond de la barque solitaire nous contemplons le ciel à quels souvenirs nous rendez-vous ? Toutes les images sont absentes, le ciel est vide, mais le mouvement est là, vivant, sans heurt, rythmé.L'eau nous porte. L'eau nous berce. L'eau nous endort. L'eau nous rend notre mère.

Soit et voilà sans doute une image simple et concrète de ce qui pourrait être l'approche d'un paradis sur terre. Mais les rêves les plus régressifs peuvent être féconds : c'est en somnolant dans sa barque que Maupassant a conçu Les Contes de la Bécasse ; et c'est en rêvant dans une barque bercée par un petit lac alpin qu'Héroult, le plus paresseux des ingénieurs de génie, a conçu le four qui porte son nom et qui a révolutionné l'industrie de l'aluminium.

Démons et merveilles

La barque du Styx a son nocher et l'Arche ne signifierait rien hors la présence de Noë. Bonne ou mauvaise, l'eau ne peut se passer de représentations animées. Disons le d'entrée de jeu, ces créatures de l'eau – pour ne rien dire des hommes de l'eau car ceci est une autre histoire – sont rarement bienveillantes : les nymphes d'Arthémis – divinité aquatique et nocturne – participent gaiement à la chasse d'Actéon changé en cerf et, dans la cosmogonie grecque, les Néréides font figure de sales garces, tout comme les Gorgones qui sont également filles de l'eau. Non moins nocifs, les oiseaux du lac Stymphale ou l'Hydre de Lerne qui seront éliminés par le héros solaire, Héraclès.

Ces créatures de l'eau se retrouvent aussi bien dans le folklore nordique avec le Roi des Aulnes et les Nixes que dans le folklore français avec la Tarasque sortie du Rhône à chaque crue, la Vouivre qui se cache dans les marais du Jura, le Drac dauphinois, la Coulobre de la Fontaine de Vaucluse ou le Machecroûte qui somnole au fond du Rhône juste en dessous de pont de la Guillotière. Ces « dragons de la pluie12 », créatures infernales qui se manifestent lors des crues ou dont l'haleine pernicieuse provoque la fièvre des marais, sont heureusement combattus par tous les saints du Paradis dont Sainte Marthe qui apprivoise la Tarasque et la renvoie dans son lit ou Saint Michel spécialiste des dragons. Au besoin et faute de saints dûment répertoriés, l'imagination populaire crée des personnages propitiatoires comme ce Saint Christophe qui, bien que son existence ne soit pas reconnue par l'Eglise, protège toujours les voyageurs.

Mais au fond, ces créatures de l'eau sont-elles totalement mauvaises et infernales ? Déjà, les Néréides qui étaient jeunes et belles ont été chantées par les poètes et Pline l'Ancien vouait un culte aux divinités bienveillantes des fontaines : nulla fons sin sacra. Plus près de nous, certaines de ces créatures ont fait d'honnêtes fortunes comme la fée Mélusine qui, bien que dotée d'une queue de poisson fit un beau mariage dont fut issue la famille des Lusignan, comtes poitevins qui furent aussi rois de Chypre. Quant au Roi des Aulnes, réapproprié par Michel Tournier, il finira par périr dans un marais en sauvant un enfant d'Israël.

Ce cycle qui fait passer les créatures de l'eau d'un vecteur négatif à un vecteur positif sur l'échelle des valeurs morales pourrait servir de conclusion à cette brève recension des variations de l'eau entre Enfer et Paradis : le passage de l'un à l'autre est plus immédiat que nous ne le pensons de façon convenue et il existe entre eux toute une série de glissements ou de cycles symbolisés par l'alternance des cycles diurnes et nocturnes de l'eau. Il faut cependant aller plus loin.

L'éternel retour des mythes

Qu'un écrivain moderne s'empare d'un mythe comme le fait Michel Tournier13 montre que les mythes - et donc en ce qui concerne notre propos, les mythes de l'eau - gardent toute leur vigueur. Et cela à tel point, que des acteurs modernes les reprennent à leur compte sans vergogne, si ce n'est de façon inconsciente. Nasser inaugurant le barrage d'Assouan se compare au pharaon Ménès, devenu un personnage mythique pour avoir construit le premier barrage et la première digue sur le Nil. Sur le Rhône, Gilbert Tournier qui fut l'un des grands protagoniste des aménagements rhodanien compare le fleuve à un taureau sauvage qui aurait longtemps ruiné ses riverains avant d'être dompté et « harnaché » par l'Ingénieur, personnage devenu mythique puisqu'il reprend le rôle de Mithra, le héros taurochtone dont les autels jalonnent la vallée. Actuellement, les travaux des ingénieurs-taurochtones sont vivement contestés par des écologistes qui se réclament de façon consciente ou inconsciente, du mythe de Gaïa, la Terre Mère féconde en lutte contre Ouranos qui symbolise la rupture des cycles de la nature. Et que dire du mythe prométhéen auquel se rattachent tout naturellement la problématique et l'éthique du nucléaire ?

Mais en quoi la lecture des mythes qui ne saurait se réclamer de la logique cartésienne, pourrait-elle intéresser la Géographie ? La réponse n'est pas évidente mais, ressort de notre propos, l'idée que le recours au mythe conjugué avec l'analyse des représentations permet de mettre en évidence un ensemble de valeurs qui, sans être scientifiques n'en sont pas moins communes à l'ensemble de l'humanité. Il va cependant de soi que le recours conscient ou inconscient aux archétypes peut être plus ou moins heureux : heureux, lorsque Augustin Berque assume la distinction entre le topos et la chora dans l'analyse paysagère ; heureux lorsque Eric Dardel, s'inspirant de Do Kamo pose les bases d'une Géographie culturelle. Discutable lorsque des climatologues prolongent des courbes de température ou de niveau moyen des eaux et parlent non pas d'oscillation climatique mais de changement climatique en se référant inconsciemment au mythe du déluge et aux vieilles terreurs des Gaulois qui craignaient que le ciel leur tombe sur la tête. De leur côté les hydrologues ne sont pas en reste dans leurs recherches sur la qualité (entendons par là la pureté) de l'eau ou lorsqu'ils définissent soit l'espace de liberté d'un cours d'eau, soit l'opportunité d'un grand aménagement, en se référant dans un cas au mythe rousseauiste du retour à la nature et dans l'autre au mythe prométhéen de la maîtrise des éléments. Et c'est sans doute dans le recours inconscient et l'association de ces deux mythes opposés que se situent une partie des enjeux de la discipline, de sorte que nous aurions sans doute intérêt à relire avec attention l'œuvre de Gilbert Durand14 pour qui le mythe n'est plus un fantasme gratuit que l'on subordonne au perceptif et au rationnel. C'est une res réelle, qu'on peut manipuler pour le meilleur comme pour le pire. Pouvons-nous espérer qu'une Mythodologie appliquée à la géographie nous ouvre les arcanes del'unité du temps, de la continuité de l'espace et du métasystème des relations qui doivent exister entre l'Homme et la Nature.

1 Sur l'Auvergne ou la Bretagne : P. Sébillot (1907, réed.2002) Le folklore de France, T.II. Sur la tradition germanique, A. Dieterich (1925) : Mutter Erde, ein Versuch über Volksreligion ; sur la tradition mélanésienne, B. Malinowski (1929) : La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie (trad. S. Jankelevich, Payot, 1970).

2 Cité dans la traduction de D. Robert, ed. Actes Sud.


3 Cf. M. Eliade, Traité d'Histoire des religions, Paris, Payot 1953, rééd. 1983.

4 G. VIII-22. Tant que la terre subsistera / les semailles et la moisson / le froid et la chaleur / l'été et l'hiver / le jour et la nuit ne cesseront pas.

5 D'après Ph. Reyt, Formes et paysages de l'eau dans le bassin de la Loire, Lille, Septentrion.

6 Référence faite à l'index que donne R. Blachère dans sa traduction du Coran (Maisonneuve et Larose 1999)

7 Dans la Vulgate, Ps. L-9 : Asperges me hyssopo et mundabor, lavabis me et super nivem dealbabor. Voir également Ex.XII-21 et Jean XIX-28 et XIX-36.

8 D'après Guy Mercier, Université Laval, communication orale.

9 Andreï Roublev, Le baptème, icône 124x93 cm, Musée russe, Saint-Pétersbourg. Thème repris à l'identique sur un panneau du monastère de Dionysos au Mont Athos.

10 Thomas Cole (1801-1848), Le voyage de la vie, suite de quatre toiles, Washington, National Gallery of Art. La reproduction de ces tableaux figure dans le catalogue de l'exposition Un nouveau monde : chefs-d'œuvres de la peinture américaine 1760-1910, Paris, 1984, Editions de la Réunion des musées nationaux.

11 G. Bachelard, L'eau et les rêves, Paris, Corti, p. 178

12 Ph. Reyt (2000) « Les dragons de la pluie », Cahiers de Géographie du Québec

13 Succédant en cela à Julien Gracq, Jean Cocteau et bien d'autres.

14 G. Durand, : P. 46 dans Introduction à la mythologie, Paris, Albin Michel, 1996. Du même auteur, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Bordas, 1960 (11 e édition, Dunod, 1992).

 

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