REGARDS CROISÉS SUR LES MANUELS
SCOLAIRES FRANÇAIS ET ALLEMANDS

Jean-Claude BOYER
Géographe, Université de Paris VIII

Alfred PLETSCH
Géographe, Université de Marburg, Allemagne

Résumé

Article complet

Sources et méthodes (J.-C. Boyer)

Cet exposé a pour point de départ une commission franco-allemande mise en place par l'Association française des professeurs d'histoire et géographie (APHG) et l'Institut Georg Eckert. L'APHG est une association corporative regroupant une part importante des enseignants français d'histoire et géographie dans l'enseignement secondaire et supérieur; elle édite la revue Historiens Géographes. L'Institut Georg Eckert, de Brunswick, est un centre international de recherches sur les manuels scolaires, fondé en 1951 et devenu un établissement de droit public en 1975 avec le soutien du Land de Basse-Saxe; il est actuellement parrainé par 11 Länder.

Ces deux organisations se sont associées dans une commission franco-allemande d'analyse des manuels scolaires, ayant pour objectifs de débusquer les incompréhensions, les inexactitudes et les idées reçues, et de formuler des recommandations aux auteurs de manuels. Elles considèrent en effet, à juste titre, que c'est à l'école que se forme l'image des pays étrangers et qu'une bonne entente entre les peuples passe par l'élimination des préjugés et des stéréotypes.

Les auteurs de la présente conférence, qui ont participé aux travaux de la commission de géographie, ont sélectionné un thème en relation avec le pays invité au FIG 2003 : quelle image de la France donnent les manuels allemands et quelle image de l'Allemagne donnent les manuels français ? En fonction des programmes, l'étude de l'autre pays intervient à différents niveaux du collège et /ou du lycée, mais elle est suffisamment présente pour que l'on puisse tirer quelques conclusions de portée générale, en recensant la production des principaux éditeurs de manuels scolaires.

Les manuels allemands seront étudiés par l'intervenant français, les manuels français par l'intervenant allemand : cette technique des "regards croisés" est la plus féconde, car elle permet de faire surgir des questions qui ne seraient pas nécessairement venues à l'esprit d'un commentateur appartenant à la même sphère culturelle que l'objet de son étude.

L'image de l'Allemagne dans les manuels français de géographie (A. Pletsch)

Avant de commencer la présentation des résultats de mes recherches, permettez-moi de citer quelques conclusions d'une première série d'analyses des manuels français effectuée par la Commission franco-allemande sur les manuels scolaires en 1985. Ayant scruté les chapitres concernant la République fédérale d'Allemagne dans les manuels de 4e et de 3e, la Commission a souligné dans son bilan les aspects suivants:
  1. Dans la plupart des cas l'image de la R.F.A. se limite à une présentation régionale de l'axe rhénan et de la Ruhr. La République fédérale d'Allemagne y apparaît essentiellement sous l'aspect d'un paysage économique, et plus particulièrement industriel. Ce n'est que rarement qu'on trouve d'autres exemples régionaux tel que le Schleswig-Holstein, la plaine du Nord, le Jura souabe, le Haut-Rhin ou la Forêt Noire. En général ces exemples régionaux sont présentés par des illustrations et parfois complétés par des textes brefs. Ces exemples sont souvent insérés dans la présentation du cadre physique de l'Europe.
  1. Comme les exemples régionaux, les aspects sectoriels se limitent aux domaines de l'économie et surtout de l'industrie. Dans les classes plus avancées les mots-clés concernant l'axe rhénan ou la Ruhr révèlent l'importance excessive accordée au secteur industriel, mais aussi à l'esprit discipliné des Allemands, à savoir: qualité des produits, ponctualité des livraisons à terme, bon service après-vente, groupements d'entreprises, automobilistes disciplinés, etc. Tandis que la présentation de la République fédérale d'Allemagne met l'accent sur l'industrie, celle de la République démocratique allemande se concentre sur l'agriculture.

La situation a certainement beaucoup changé depuis, ne serait-ce que parce que l'Allemagne n'est plus celle des années 80. La réunification des deux Allemagnes en 1990 a ouvert une nouvelle page de l'histoire du pays qui se présente dans un nouveau contexte spatial depuis cette date. En même temps les structures économiques et sociales ont considérablement changé. En plus, l'Allemagne a renforcé sa dimension européenne avec, de par sa situation géographique, un rôle de lien entre les pays de l'est et de l'ouest de ce continent.

Il y a donc plusieurs raisons de jeter un nouveau regard sur les manuels en usage en France à l'heure actuelle afin de pouvoir se faire une idée à quel point ils tiennent compte de ces changements. En rapport avec les programmes scolaires, les analyses ont porté sur les manuels de Quatrième et de Première/Terminale, ces deux phases étant celles où l'Allemagne fait partie du programme, ne serait-ce qu'en option à choisir parmi d'autres pays de l'Europe.

Au niveau de la Quatrième, les manuels suivants ont fait l'objet des analyses :

  • Histoire-Géographie 4e, Nathan, 2002

  • Histoire-Géographie 4e, Hachette, 2002

  • Histoire-Géographie 4e, Belin, 2002

  • Histoire-Géographie 4e, Magnard, 2002

  • Histoire-Géographie 4e, Hatier, 2002

Une première constatation me paraît pertinente : tous les manuels se sont nettement éloignés des stéréotypes ayant caractérisé la génération de manuels d'il y a deux décennies. L'Allemagne n'est plus (uniquement) le géant au cœur de l'Europe, bien que chez Nathan et Hatier cette notion soit encore retenue comme titre dans le chapitre sur l'économie allemande. Si la gamme des thèmes nous semble bien plus variée que dans les manuels des années 80, elle se limite néanmoins à quelques sujets principaux :
  • L'espace allemand d'hier et d'aujourd'hui, tenant compte de la situation spatiale avant et après la réunification du pays en 1990 et surtout de la réorganisation spatiale,

  • L'espace économique, avec des regards plus ou moins différenciés sur les structures régionales et tenant compte du fait qu'il y a aussi d'autres régions industrielles que celle de la Ruhr,

  • La population allemande, avec des regards particuliers sur la situation démographique et le rôle des immigrés,

  • Le cas de Berlin comme capitale (en mutation) ou de nouveau carrefour européen,

  • Les inégalités régionales.

En regardant de plus près, il y a quand même quelques nuances à mentionner. Ce qui surprend le plus est l'absence quasi totale (le livre de Hachette fait exception à la règle) du thème du cadre physique. Là, où ce sujet ne fait pas totalement défaut, son traitement se limite à la présentation cartographique dans un format timbre poste. Seul le livre de Hachette consacre deux pages aux paysages allemands avec un texte succinct accompagné de quelques illustrations et une carte satellite de l'Europe centrale.

Des divergences plus nettes apparaissent dans le traitement de l'espace économique. Tandis que quelques manuels (Nathan, Hatier) retiennent davantage l'image de la puissance économique allemande, d'autres (Hachette) reconnaissent qu'il s'agit plutôt d'une puissance économique ébranlée en tenant compte des difficultés du « modèle » allemand et du déséquilibre Est-Ouest. Ces derniers mettent à juste titre l'accent sur les relations transfrontalières de l'Allemagne dans une Europe nouvelle, soulignant le rôle essentiel qu'a joué l'Allemagne dans la construction européenne. Cet aspect de la coopération transfrontalière est particulièrement retenu dans le livre de Hachette. La Ruhr ne fait pas tout à fait défaut, mais si elle est prise en exemple, elle est plutôt considérée comme une région industrielle en reconversion (Belin), ce qui correspond beaucoup plus aux réalités actuelles que l'image d'un pays noir telle qu'elle existe encore dans beaucoup de têtes même en Allemagne.

Le traitement du sujet de la population (et de la société allemande) a également connu des modifications. L'allemand stéréotypé (discipline, ponctualité, bien organisé etc.) fait défaut pour être remplacé par une approche qui met à juste titre en relief les problèmes démographiques et sociaux de la population allemande. Surtout le fait étranger est retenu dans tous les manuels avec des interprétations parfois un peu douteuses si l'explication du phénomène se limite à quelques mots (p.e. « la richesse allemande attire les étrangers venus de Turquie », Nathan, p. 226). Néanmoins, les problèmes sont presque toujours suffisamment bien présentés grâce aux illustrations plus ou moins abondantes (exemple à suivre = Hachette).

Le cas de Berlin semble exercer une fascination incontestable puisqu'il ne manque dans aucun des manuels analysés. L'accent est aussi bien mis sur le rôle historique qu'actuel de cette capitale en mutation (Belin). Il me paraît particulièrement intéressant de souligner les nuances dans le vocabulaire utilisé pour caractériser le rôle de cette ville: tandis que les uns y voient la « Ville de province à l'échelle européenne » (Hachette) ou la ville avec l' « ambition d'être une métropole européenne » (Magnard), d'autres parlent du « nouveau carrefour européen » (Nathan) comme si c'était un fait accompli.

Les inégalités régionales font l'objet de textes et surtout d'illustrations plus ou moins explicites dans tous les manuels. Elles peuvent aussi bien être le thème d'un chapitre particulier (Hatier) que d'un paragraphe intégré dans d'autres thèmes (économie, population ou autres). Vu de l'extérieur, il est surprenant à quel point ce thème peut souffrir de généralisations surtout cartographiques. Ainsi une carte des grandes régions économiques (Nathan, P. 226) avec seulement trois catégories du P.I.B. doit forcément négliger les écarts pourtant considérables à l'intérieur du zonage proposé dans ce cas. Dans le même livre, dans une carte de l'organisation de l'espace allemand (Nathan, p. 231) la partie Nord-Ouest de l'Allemagne paraît exclusivement comme « Espace très industrialisé », négligeant le fait qu'il s'agit là plutôt de la région la plus agricole de l'Allemagne.

Sur un plan plus général, il est frappant de voir à quel point l'agencement didactique des manuels français diffère de celui des manuels allemands. Le rapport textes : illustrations est de loin à l'avantages des illustrations, les textes se limitant souvent à quelques phrases par page. Il faut, bien sûr, tenir compte du niveau intellectuel de la Quatrième, mais le danger de baser le traitement des thèmes plutôt sur les illustrations que sur les textes n'est certainement pas sans risques. Ceci nous paraît d'autant plus vrai que la qualité des illustrations n'est pas toujours convaincante, surtout à cause des généralisations parfois très osées. Il est évident que sur les quelques pages disponibles pour le traitement d'un pays (12 pages chez Nathan, Belin et Magnard) on ne peut pas se priver de présentations simplifiées.

Au niveau de la classe de Première, un seul manuel a pu être analysé, faute de disponibilité d'autres éditions. Il s'agit du manuel « L'Europe, la France 1res /ES,L/S », paru en 2003 chez Magnard. Retenons que, en ce qui concerne le programme de la Première, l'enseignement de l'Allemagne ne se fait qu'optionnellement dans le contexte du thème de l'Europe, et encore se trouve-t-elle à côté du Royaume-Uni qui peut être examiné alternativement selon le choix du professeur.

Mais même si le choix tombe sur l'Allemagne, les thèmes ne vont pas très loin. Il n'y a que 6 pages au total consacrées aux deux leçons sur « L'Allemagne, une territoire au cœur de l'Europe » et « L'Allemagne: la puissance ébranlée » ainsi qu'à un dossier « Volkswagen, une multinationale à la conquête de l'Europe ». Au centre de l'intérêt se trouve donc la nouvelle « centralité » de l'Allemagne en Europe qui est discutée dans le contexte de la puissance économique, exemplifié par la multinationale Volkswagen. Bien que succincts, les textes sont très bien élaborés et équilibrés, accompagnés de quelques cartes suffisamment détaillées et explicatives sans que les aspects abordés aillent au-delà du contexte économique. Le texte est loin de glorifier l'économie allemande et met l'accent plutôt sur les problèmes de celle-ci face au ralentissement économique mondial et aux nouveaux contrastes régionaux qui se sont accentués depuis la réunification en 1990.

Pour les classes Terminales, le traitement de l'Allemagne s'inscrit dans le contexte de la géographie de l'espace mondial. Selon le programme officiel (Bulletin officiel no 12, numéro spécial du 29. juin 1995), celui-ci doit être étudié à différentes échelles: échelle mondiale, échelle des continents, échelle des états. Pour ce qui est de cette dernière, le programme propose l'analyse de la puissance et du rayonnement des Etats-Unis, du Japon et de l'Allemagne, trois états considérés représentatifs des pôles dominants du monde d'aujourd'hui. Le sujet fait en même temps partie des épreuves de géographie au Baccalauréat, ce qui explique l'approfondissement des thèmes choisis.

Ainsi, l'Allemagne est traitée sur quelque 50 pages dans le manuel de Terminales L, ES, S chez Magnard (édition 2001). Le texte est structuré autour des trois grands thèmes suivants:

  • Allemagne: une nouvelle puissance est née

  • La troisième puissance économique mondiale ébranlée

  • Vers une nouvelle organisation du territoire allemand

Chacun de ces thèmes est subdivisé en quatre leçons et complété par un ou deux dossiers ainsi que des études de documents (cartes, diagrammes etc.) qui sont en même temps proposés comme sujet du BAC. A la première vue, le traitement des sujets est très fortement basé sur des textes de fond qui mettent en relief la problématique surtout économique et sociale de l'Allemagne actuelle. Les auteurs de ces textes sont loin de glorifier l'Allemagne, si l'on fait la comparaison avec les manuels des générations antérieures. Au contraire : ce sont plutôt les problèmes de cet Etat au cœur de l'Europe qui donnent le ton, si l'on en juge par les sous-titres comme « Quel territoire pour l'Allemagne », « Le choc de la réunification », « une société en proie au doute », « Les défis du XXIe siècle », « Le renversement du territoire », « L'Allemagne en marge », etc. Il est absolument impressionnant de voir avec quelle perspicacité les textes ont été formulés, basés sur un grand nombre de détails bien recherchés et mis dans des contextes spatiaux, régionaux, sociaux, selon le cas.

L'agencement didactique est exemplaire: les textes sont découpés en paragraphes bien digérables, les illustrations très explicatives avec un bon mélange entre cartes, diagrammes, photos, extraits de textes originaux à interpréter, etc. Les questions posées à la fin des chapitres sont bien formulées bien que quelquefois un peu triviales, mais ceci est peut-être seulement vrai du point de vue allemand. Sous cet angle, on a quelquefois aussi l'impression que, bien que la description de l'Allemagne dans son ensemble tienne compte des problèmes, l'importance future de cet Etat au cœur de l'Europe est surestimée. Cette impression, qu'on peut lire entre les lignes, reflète une certaine peur de la part des Français devant une Allemagne qui pourrait jouir plus que la France de ses atouts géographiques au cœur d'une Europe nouvelle.

Mais cette impression ne se confirme pas forcément dans l'analyse du manuel de Terminales de chez Hachette, paru en 2001, dont l'approche n'est pas tout à fait comparable à celle du cas précédent. La problématique du chapitre sur « L'Allemagne, une grande puissance » tourne autour de deux questions principales :

  • Quels sont les critères qui font de l'Allemagne une puissance économique majeure du monde contemporain ?, et

  • Comment cette puissance s'inscrit-elle dans l'espace allemand, européen et mondial ?

Bien que le nombre de pages soit inférieur au cas précédent (30 au lieu de 57), les questions pertinentes de l'Allemagne actuelle sont abordées de façon convaincante, avec une approche un peu plus traditionnelle, si l'on peut dire. Ceci dans le sens que les premières pages sont consacrées à une description plutôt classique du pays : développement historique du territoire, cadre physique, population. Se greffent sur cette base les textes sur les aspects économiques, sociaux et spatiaux de l'Allemagne actuelle, qui font le cœur de l'analyse et qui sont réunis dans les deux chapitres suivants :
  • Les composantes de la puissance allemande, et

  • Les aires de la puissance allemande

Comme dans le cas précédent, le texte de ces chapitres n'appelle pas de critiques. Ils n'ont apparemment été rédigés qu'après des recherches approfondies et des analyses sérieuses des sources disponibles et de haute actualité. Le chapitre sur les composantes de la puissance allemande part d'une analyse approfondie du « foyer humain allemand » avec ses atouts et ses défis (p.e. le fossé entre Wessis et Ossis, le problème de la violence contre les étrangers etc.), met ensuite l'accent sur « le territoire réuni et maîtrisé » pour en venir au bon (ou mauvais) fonctionnement de « L'entreprise Allemagne ». Après un quatrième sous-chapitre sur « La production de richesses » qui fait le point sur l'industrie et l'espace productif, la synthèse de ce chapitre se présente sous forme d'une carte sur l'organisation du territoire allemand et les dynamiques régionales. Cette carte sert en même temps de lien avec le chapitre sur « les aires de la puissance allemande », approche régionalisée qui met l'accent autant sur les disparités régionales actuelles que sur la puissance allemande en Europe et dans le monde. L'agencement didactique me paraît, une fois de plus, exemplaire.

Pour en venir à une conclusion provisoire, sans prétendre qu'elle soit exhaustive et en admettant qu'elle soit forcément subjective, il me semble que l'image de l'Allemagne telle qu'elle est projetée en Quatrième mérite très certainement quelques améliorations, surtout en vue d'un meilleur équilibre dans le choix des thèmes. Surtout à ce niveau il me paraît pertinent d'intégrer au moins quelques paragraphes sur l'espace physique sans lequel la compréhension des problèmes économiques et sociaux semble difficile. Par contre, au niveau de la Terminale les quelques exemples qui ont fait l'objet de cette analyse donnent certainement lieu de féliciter et les auteurs et les éditeurs pour l'excellent travail qu'ils ont réalisé ensemble.

L'image de la France dans les manuels allemands de géographie (J.-C. Boyer)

Examiner les manuels allemands est plus compliqué car chaque Land dispose d'une large autonomie pour la fixation de ses programmes scolaires. Nous trouvons donc non seulement des manuels par niveau et par éditeur mais aussi par Land ou par groupe de Länder. La France figure rarement en tant que telle dans les programmes scolaires allemands; il s'agit parfois d'une option (dans le cadre d'un choix entre la France et la Grande-Bretagne par exemple), souvent d'un traitement occasionnel dans un contexte thématique (la construction européenne notamment). En outre, cet enseignement intervient à des niveaux différents selon les Länder. C'est dire combien une généralisation est ici plus difficile que dans la démarche inverse (évaluation des manuels français). Cependant, en pratique, il existe quatre ou cinq "ateliers" de fabrication correspondant aux principaux éditeurs, avec des "modules" que l'on retrouve d'un manuel à l'autre. Dans un certain nombre de manuels, la France fait l'objet d'un chapitre distinct de 4 à 10 pages, illustrations comprises (d'une manière générale, ces manuels sont de faible volume et abondamment illustrés, surtout pour le collège). C'est sur ceux-là que j'ai appuyé mon analyse, sans avoir de certitudes quant à la portée de mes conclusions.

Le thème dominant est celui des inégalités de répartition de la population et des activités sur le territoire, inégalités qui sont parfois décrites comme continuant à s'accentuer. Lorsqu'il y a un titre au chapitre, autre que "la France, notre voisine", c'est "Paris et la province" ou "la France, centralisme et décentralisation". On trouve aussi des sous-titres tels que : " le cœur de la France bat à Paris", "le centre vit aux dépens de la province", "le no man's land (ou le vide humain) se trouve en France". Les deux situations extrêmes sont étudiées, l'agglomération parisienne d'une part, les régions rurales dépeuplées d'autre part (notamment le Massif central), la relation entre les deux étant clairement attribuée à l'exode rural.

La région parisienne fait toujours l'objet d'un développement spécifique, avec généralement une photographie de la Tour Eiffel; parfois un graphique indique le poids de Paris en France dans divers domaines (pourcentage de sièges sociaux, de chercheurs, d'étudiants, de journalistes...); parmi les sujets plus précis éventuellement abordés, on note La Défense, les villes nouvelles et Disneyland. La place accordée à la "France du vide" est plus variable, avec des photographies de vieillards, de maisons en ruines et des récits de boulangers faisant leur tournée pour desservir une clientèle qui diminue au fil des ans (il s'agit semble-t-il à l'origine d'un article paru dans le Frankfurter Rundschau en 1992 et qui relatait un cas réel; les différentes éditions brodent sur ce canevas, changeant éventuellement le nom du boulanger : "Dupont" faisant plus français que Michel Roussange !). L'insistance sur la centralisation parisienne constitue l'autre volet de cette approche; la décentralisation industrielle est parfois évoquée mais pas la décentralisation politique de 1982.

Les principaux autres sujets abordés appartiennent à deux grandes rubriques :

1- La variété des milieux naturels et des productions agricoles de la France; on a là affaire à une géographie traditionnelle, comportant parfois une connotation "touristique", l'accent étant mis sur des questions telles que le vignoble.

2- La diversité des situations économiques régionales, en relation avec l'aménagement du territoire. Il s'agit soit d'une représentation classique, soit de la reprise d'un schéma célèbre de Roger Brunet, qui montre que la France de province n'est pas seulement celle du "vide" mais qu'il existe aussi, notamment, des foyers de haute technologie en périphérie du territoire; un manuel consacre même quelques lignes à Sophia Antipolis.

Le choix des thèmes privilégiés s'explique à mon avis par deux facteurs:

1- Une volonté de "coller" aux centres d'intérêt des élèves, notamment des plus jeunes (la tonalité des manuels des petites classes est la plus "folklorique"). Un des manuels examinés publie les résultats d'une enquête auprès d'adolescents de Francfort (leur âge n'est pas indiqué), qui donne une bonne idée de ce qu'évoque pour eux la France : on remarque la prédominance de Paris, puis de la gastronomie et des stéréotypes. Alors que le manuel vante le jumelage de Francfort et de Lyon, qui date de 1960, la seule ville de province citée est Marseille, et tout à fait en queue de liste. D'une manière générale, les manuels de géographie allemands développent une vision assez "touristique" des pays étrangers, et la France n'y échappe pas. On notera toutefois que les hauts lieux de la fréquentation de vacances (mer ou montagne) sont rarement mentionnés.

2- La mise en évidence de ce qui est "différent" de l'Allemagne, donc suscite l'étonnement et appelle des explications. Les faibles densités (inexistantes en Allemagne à cette échelle) et la centralisation (aux antipodes du modèle fédéral) en sont les exemples les plus marquants. En revanche l'industrie n'a rien d'"exotique" pour un Allemand; dans ce domaine, la France est souvent abordée sous l'angle de l'artisanat plus que des activités modernes. Ainsi, pour illustrer l'essaimage des activités à l'étranger facilité par l'intégration européenne, un manuel évoque le cas d'une compagnie d'assurances allemande qui établit une succursale en France et... d'un boulanger de Colmar qui crée un second établissement à Fribourg en Brisgau, de l'autre côté de la frontière, pour alimenter en "baguettes" le marché allemand. A mentionner cependant, dans un manuel destiné à la Rhénanie-Westphalie, une longue comparaison, très pertinente, entre la Ruhr et la Lorraine. Un autre manuel destiné au même Land inclut dans le chapitre "France" une page sur "Longwy, un modèle de développement européen". Un autre publie une photographie du TGV.

On ne peut donc pas dire que l'approche soit uniquement archaïque ("Paris et le désert français" !); cependant, les traits traditionnels de la géographie de la France sont plus développés que les évolutions récentes. En raison de la conception générale des manuels allemands, le chapitre "France" apparaît plus comme une série de "flashes" que comme une étude construite, la volonté de "communication" l'emportant souvent sur le souci d'analyse scientifique approfondie.

Bilan de la comparaison (A. Pletsch)

Ce bilan peut être bref. Je me permets de reprendre la critique (bien que discrète) de mon co-intervenant sur l'approche quelque peu traditionnelle dans les manuels allemands lorsqu'ils traitent de la France. A quel point cette remarque est justifiée ressort d'une comparaison entre les manuels français et allemands sur la façon dont la France est traitée. Pour ne pas être trop sévère avec le côté allemand: il va de soi que l'approche ne peut pas être pareille, mais même dans une présentation qui se réduit à quelques pages les auteurs peuvent très certainement tenir compte des mutations profondes qu'a subies la France au cours des décennies passées au lieu de conserver les sujets qui tiennent toujours à cœur, comme l'éternel « Paris et le désert français ». On a constaté à juste titre que quelques stéréotypes sur la France ont du mal à mourir, y comprit la fameuse « banane bleue » qui semble fasciner les Allemands bien plus que les Français étant donné qu'elle ne manque dans aucun des manuels allemands, tandis qu'elle est rarement retenue dans les manuels français.

En ce qui concerne le traitement de l'Allemagne dans les manuels français, je suis un peu partagé. Si j'ai insisté sur quelques lacunes et négligences que j'ai cru trouver dans les livres de Quatrième, je suis en pleine admiration pour les livres du cycle supérieur, surtout ceux de Terminale. Je dirai même que quelques aspects tels que je les ai trouvés dans les livres qui ont fait l'objet de mon analyse mériteraient d'être attentivement observés par les auteurs et éditeurs allemands lorsqu'ils présentent leur propre pays.

Avec cette idée, que les regards croisés sur les concepts, contenus, l'agencement didactique, la présentation et bien d'autres aspects qui font la valeur de nos manuels scolaires ne peuvent qu'améliorer la qualité de ceux-ci, nous vous remercions de votre attention et de vos questions auxquelles nous prendrons plaisir à répondre.


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