L'ALIMENTATION EN EAU POTABLE
D'UNE MÉTROPOLE INDIENNE (CHENNAI) :

UNE LUTTE COÛTEUSE POUR QUEL DÉVELOPPEMENT ?

Sandrine BRISSET

Doctorante en géographie de la santé
Université de Rouen
Sandrinebrisset@aol.com

Résumé

Article complet

Malgré la réorientation de la Décennie internationale de l'eau potable et de l'assainissement (DIEPA) lancée en 19811, les réformes parallèles et les capitaux déployés, la situation hydrique dans le monde en développement et surtout dans ses métropoles n'a jamais été aussi paroxystique. Non pas en terme d'accès à l'eau potable et d'assainissement, où là les progrès bien qu'inférieurs aux objectifs prévus initialement ont été considérables, mais surtout de pénurie exacerbée et de détérioration de la qualité hydrique. A tel point que l'on parle désormais de crise émergente de l'eau potable2, avec à la clé des maladies concomitantes de plus en plus prégnantes. La recrudescence des affections liées à la gestion de l'eau au sens large3 et en particulier des manifestations diarrhéiques (choléra - gastro-entérites aiguës), constitue à ce titre un indicateur révélateur. Avec plus de 20 millions de morts par an, les gastro-entérites infectieuses occupent de fait la 1ère place des pathologies majeures (Monjour, 2002) et les épidémiques diarrhéiques d'une gravité exceptionnelle se multiplient. Elles sont d'ailleurs aujourd'hui considérées comme la pire des catastrophes socio-sanitaires des zones pauvres. Comme le souligne très pertinemment M.H. Zerah (1999), "ce n'est peut-être pas directement de la contrainte financière que viendront les difficultés futures des villes (...)" en développement "en ce qui concerne l'alimentation en eau, mais bien plus des problèmes environnementaux".

Faute de moyens financiers, elles font massivement appel au secteur privé depuis le début des années 90, pour tenter de réguler une crise hydrique de plus en plus patente. Les solutions adoptées, avec plus ou moins de succès, sont diverses allant du "pseudo semi-public" (modèle français) au "pur privé" (modèle chilien)4 ou privilégiant le partenariat public/privé5. Elles peuvent soulever de vives protestations en raison de l'augmentation consécutive du prix de l'eau et même entraîner la déprivatisation de la fourniture d'eau, comme à Cochabamba (Bolivie)6. Tout ceci souligne la difficulté d'améliorer la gestion hydrique dans les pays en développement et de fournir de l'eau à une majorité des habitants, en particulier aux plus défavorisés. A l'heure d'une "vision mondiale de l'eau", il est important de spécifier qu'il n'existe pas de solution universelle au problème complexe de l'eau.

A travers la voie empruntée par la 4ème métropole indienne, Chennai, située en Inde méridionale, sur le littoral nord-est de l'état du Tamil Nadu (Fig. 1), particulièrement affecté par le manque d'eau, nous rappellerons l'enjeu d'une bonne connaissance des spécificités locales. Avant toute chose, nous tenterons de comprendre les mécanismes qui régissent les choix de développement. Pourquoi en définitive, le projet d'alimentation de la ville par les eaux de la Krishna, détournées sur 500 kilomètres, se concrétise à un moment où les grands aménagements hydrauliques sont autant soumis à controverses (1ère partie) ? En 1991, Chennai occupe toujours le 1er rang des métropoles indiennes à problèmes, avec notamment le plus bas niveau de desserte (68 litres au quotidien par personne) et la plus faible réception journalière en eau municipale (3 heures). En période sèche, l'eau ne coule plus qu'un jour sur deux et la disponibilité quotidienne tombe même à 32 litres par habitant, voire 26 lppj dans la banlieue ou même 8 lppj dans certains quartiers. Il s'agit là de moyennes et ces chiffres globaux cachent bien sûr une réalité beaucoup plus contrastée. Les carences de l'hydraulique urbaine peuvent se résumer ainsi : une eau de boisson de plus en plus sujette à caution sans aucune autre alternative, des stratégies d'approvisionnement très vulnérables en période de sécheresse, une soif d'eau exacerbée et des ressources régionales non négligeables, mais bien incapables de soutenir le développement de l'agglomération. Voilà certainement de quoi lancer le Telugu Ganga, selon l'appellation officielle, surtout dans un contexte de sécheresses à répétition. Nous verrons que ce vieux projet7 se concrétise en fait dans un climat bien particulier.

D'ici 2011, 930 millions de litres d'eau supplémentaires desserviront quotidiennement l'agglomération, au coût minimal de 290 millions d'Euros, ce qui ne sera pas sans conséquence notamment sur le prix de l'eau au robinet. Concrètement, les années 90, correspondent donc à la matérialisation de la première phase du Telugu Ganga et à l'arrivée progressive de 400 millions de litres d'eau supplémentaires.

Malgré des réservoirs pleins en amont et une dotation domestique journalière plus généreuse (103 litres par habitant en 2002 contre 68 litres, 10 ans auparavant), les problèmes hydriques et les maladies concomitantes se sont intensifiés (2ème partie). On ne s'attendait certes pas à une solution immédiate, puisque l'accroissement des ressources implique une redéfinition des différents acteurs en présence et une modification du mode de gestion antérieur. De là cependant, à ce que les quantités d'eau supplémentaires renforcent l'instabilité sanitaire et alimentent uniquement une minorité des habitants, sans résoudre pour autant le problème des pauvres peu connectés à l'eau municipale. Contrairement aux espoirs, le Telugu Ganga ne permettra nullement, de combler la soif d'eau de l'agglomération, encore moins d'enrayer les flambées d'affections hydriques. Même si la nouveauté n'est pas toujours synonyme d'améliorations (Brooks, 2002) à court terme, nous verrons que Chennai a néanmoins emprunté une voie originale, en développant un "partenariat public/privé décentralisé"8 et une gestion beaucoup plus intégrée de l'eau (3ème partie). En définitive, n'est-ce pas là que se situe le véritable changement, voire l'enjeu immédiat ?

Au delà de la controverse des grands aménagements hydrauliques

Même si au regard du contexte régional (90 % de l'eau de surface et 60 % de l'eau souterraine déjà utilisés) et des sécheresses répétées, le projet de la Krishna semble inéluctable, encore faut-il rester prudent, puisqu'il résulte d'un lent processus historique et qu'il est lancé dans un contexte politico-climatique bien particulier, en pleine période de réformes du secteur de l'eau.

Le Telugu Ganga : dépassement de la question de choix

En Inde, les pénuries hydriques sont liées à l'ingérence des services publics, plutôt qu'à l'insuffisance des ressources (Ruet, 2001). Difficile pourtant dans le cas de Chennai, construite sur des alluvions lagunaires aux potentialités hydriques dérisoires, de minimiser le manque d'eau chronique, comme d'ailleurs l'impact d'une gestion bien obsolète pour une métropole de plus de 7.5 millions d'habitants. Malgré l'extension de son rayonnement hydraulique, elle dépend toujours essentiellement des ressources souterraines, renflouées par la pluviosité annuelle, plus exactement par la mousson du nord-est (60 % des pluies d'oct. à décembre) et n'assouvit qu'à peine 1/3 de ses besoins9. Or, comme le soulignait déjà Jacques Dupuis dés les années 60, "il n'y a plus d'eau dans la région". A l'égide de nombreuses villes en développement, Chennai a donc atteint les limites de son alimentation en eau régionale. D'une façon générale, la demande hydrique a augmenté beaucoup plus vite que le volume d'eau distribué d'ailleurs essentiellement absorbé (presque 70 %) par la ville principale. La population a en effet quadruplé depuis les années 50, alors que la disponibilité en eau municipale a seulement doublé. L'écosystème côtier a également été fragilisé par un développement mal géré, des équipements urbains mis en place au coup par coup et un étalement tentaculaire.

C'est dans ce contexte qu'a été lancé en 1983 le projet de la Krishna, pour tenter de combler le déficit hydrique de la capitale tamoule et d'enrayer les épidémies calquées tantôt sur le manque d'eau, tantôt sur les inondations. L'eau de la Krishna, détournée sur 500 km depuis l'état d'Andhra Pradesh est progressivement stockée dans les 3 réservoirs terminaux (Poondi - Red-Hills - Chembarambakkam), puis amenée jusqu'aux divers points de distribution de la capitale (Fig. 2). Avant de se lancer dans le vaste projet de la Krishna, il aurait été judicieux de "tirer le meilleur partie de l'eau à disposition" (Brooks, 2002), en stockant au maximum les pluies concentrées sur une très courte période. Dans cette région au climat qualifié de semi-aride malgré des totaux pluviométriques supérieurs à 1000 mm, les excédents sont de fait rejetés à la mer, faute de drainage adéquat et de capacités de stockage suffisantes, alors que la métropole manque d'eau une grande partie de l'année. Il aurait fallu auparavant réaménager le système ancien des tanks10, ce qui aurait également permis de recharger les aquifères surexploités. On ne cherchera cependant à réguler au maximum la pluviosité qu'à la fin des années 90, après avoir subi plusieurs inondations catastrophiques, amplifiées par l'arrivée de l'eau de la Krishna.

Que Chennai ait privilégié les transferts d'eau sur longue distance n'est cependant guère surprenant, compte tenu du caractère très aléatoire de la pluviosité annelle et de la fréquence des sécheresses dans la région. Non seulement les sources d'alimentation de la capitale ne sont pas pérennes, mais l'insuffisance des ressources hydriques régionales exclut toute réserve d'eau d'une année sur l'autre. Une seule année déficitaire peut même entraîner l'arrêt de tout le système d'eau municipale et plonger la ville dans une situation désastreuse, comme en 1987 et 1993, où il fut même question d'évacuer une partie des habitants. Fait crucial, le Telugu Ganga devrait considérablement allonger le calendrier pluvial et amoindrir l'intensité des sécheresses. Conformément à l'écoulement de la Krishna, les réservoirs d'alimentation de la capitale sont en effet remplis de juillet à octobre et de janvier à avril. La période sèche (mars à mai) très problématique par sa durée et son intensité devrait ainsi être restreinte et la mousson du sud-ouest "intensifiée" (Fig. 3).

Concrétisation dans un contexte bien particulier et modification du mode de gestion antérieur

Véritable enjeu pour Chennai et sa région, le projet de la Krishna n'a pourtant été lancé qu'en 1983, après des années d'âpres négociations. Le retour du Congrès sur le devant de la scène politique tamoule pourrait bien être l'événement responsable de la mise en route de cet ouvrage. C'est en effet sur l'initiative d'Indira Gandhi, alors Premier Ministre de l'Inde que les trois états donateurs (Maharashtra, Karnataka, Andhra Pradesh) s'accordèrent en 1976 pour acheminer l'eau de la Krishna (400 mlj par état) jusqu'à Chennai et qu'il a débuté lorsqu'elle retrouve son poste dans les années 80. Cette période correspond également à un flottement de la politique tamoule, puis au renversement du "dravidianisme" classique11, avec Jayalalitha Jayaram (A.D.M.K), femme d'origine brahmane, élue au poste de 1er Ministre du Tamil Nadu et donc au retour du congrès sur la scène politique, synonyme d'une intervention étatique et centralisée renforcée. Les trois dates clé du Telugu Ganga (entente entre les 3 Etats donateurs en 1976 - signature du projet en 1983 - inauguration en 1996), soulignent ces imbrications "gé-eau-politiques" exacerbées par un contexte de pénurie d'eau potable et le rapprochement vis à vis du Centre12, indispensable dans le cas de grands aménagements hydrauliques.

Lorsqu'il s'agit d'acheminement sur longue distance et de transferts d'eau d'une région à une autre, la gestion n'est plus du tout la même. Il y a en fait modification des pouvoirs antérieurs, comme des formes d'arbitrage autour de l'eau et dans le cas d'un pays comme l'Inde en pleine restructuration du secteur hydrique, priorité accordée à l'eau potable13, modification des modes de gestion centralisés, régionalisation des ressources hydriques et redéfinition du rôle des états, comme des différents acteurs en présence. Grâce au 74ème amendement à la Constitution indienne (1992), la responsabilité des autorités locales (Municipalités, Corporations, Panchayats, Agence d'eau municipale dans le cas de certaines métropoles) a par ailleurs été accentuée. Les états, chargés constitutionnellement de l'eau, doivent renforcer le pouvoir des élus municipaux et aider à équilibrer les finances municipales. L'objectif est en quelque sorte d'inverser la méthode de planification14 qui doit partir des municipalités pour remonter vers les états et ensuite vers le Gouvernement Central (Zerah, 1999).

D'un côté, on s'oriente donc vers une régionalisation, voire une nationalisation des ressources hydriques au travers des bassins hydrologiques15, de l'autre vers une municipalisation de l'eau potable. Comme le souligne très pertinemment H. Coing (1986), il y a dorénavant dissociation entre la gestion (Bassin/Gouvernement central) et la distribution de l'eau  (Municipalité/Agence de l'eau/état)16. Dans le cas du Tamil Nadu, particulièrement affecté par le manque d'eau, la planification régionale est effectivement devenue une condition sine qua non de gestion de la rareté. Il fut d'ailleurs le premier état de l'Inde à être décomposé dés juillet 1994, en 17 bassins hydrologiques. Fait crucial, ces frontières naturelles régionales ne correspondent plus aux limites administratives ou politiques étatiques. Cette différence est capitale puisque le niveau de pouvoir n'est plus le même, ce qui peut bien sûr générer divers conflits d'intérêts (Bassins/états/ Municipalités) que soulignent les disputes à propos de l'eau de la Krishna17.

Chennai est en fait passée d'une exploitation intensive des ressources en eau de son arrière pays à une gestion plus complexe inter-étatique, avec risque de conflits. La métropole s'alimente désormais dans trois Bassins hydrologiques, celui de Chennai (le plus gros consommateur tamoul d'eau domestique après le Bassin de la Cauvery), celui de la Palar et depuis 97 celui de la Krishna, soit dans les états du Tamil Nadu et de l'Andhra Pradesh. Les trois états traversés par les eaux de la Krishna se sont effectivement engagés à fournir 1200 mlj d'eau de la Krishna (soit, 400 mlj par état)18 à Chennai très éprouvée par le manque d'eau, grâce à la construction du canal Telugu Ganga. Des conflits surgirent ensuite lorsque l'Andhra Pradesh décréta d'utiliser ce même canal pour irriguer les terres sèches du Rayalaseema, soit une partie du bassin de la Pennar. Le Karnataka et le Maharashtra ont même rejeté le projet soutenant que l'Andhra Pradesh avait déjà dépassé la quantité d'eau qui lui avait été allouée et que le Telugu Ganga lui permettrait en fait d'élargir ses droits sur l'eau au travers d'utilisations prioritaires. Malgré ces différents, le projet de la Krishna a été poursuivi. La métropole se retrouve donc au cœur de conflits inter étatiques et l'on peut se demander si les 1200 mlj d'eau de la Krishna alloués dés 1976, ne seront pas avec le temps soumis à controverses, surtout que l'écoulement de la rivière aurait été surestimé et que les futures projets de développement dépasseront largement la capacité de la Krishna. En 1999, le Karnataka fit d'ailleurs savoir qu'il reconsidérerait ses 400 mlj en faveur de Chennai si le Tamil Nadu ne stoppait pas ses objections concernant la Cauvery (The Hindu, 18-2-99), un autre bassin majeur très marqué par les conflits d'eau inter étatiques. Tous ces différents risquent fort de retarder la finalisation du Telugu Ganga. Au delà, les disputes autour de l'eau de la Krishna soulignent une fois de plus la difficulté de l'état central à gérer nationalement les grands fleuves, puisque chaque état continue à réagir selon ses propres disponibilités hydriques.

Loin d'apporter une solution à court terme, le Telugu Ganga I a au contraire renforcé les problèmes hydriques et les maladies concomitantes. De quoi raviver en somme la controverse des grands aménagements hydrauliques jugés trop déstabilisants et dénoncer la primauté des nouvelles infrastructures par rapport à la maintenance de l'existant.

L'heure de la désillusion

"Aucune ville au monde ne serait confrontée à des problèmes hydriques d'une telle magnitude" (UNICEF, 1997, p.1). Voilà qui résume admirablement la situation paradoxale dans laquelle s'est retrouvée Chennai au cours des années 90. L'instabilité sanitaire s'est accentuée, alors que les efforts et les investissements se sont multipliés pour améliorer la desserte en eau municipale et endiguer la dégradation de tout l'environnement local. Cependant, l'accent a surtout été mis sur la distribution moderne et sur la ville principale. Or, l'agence municipale, plus communément appelée la Métro19, fournit à peine 45 % de l'eau utilisée et une grande partie est même délivrée par camions citernes dans les zones non raccordées ou situées en fin de réseau. Au total, plus de 55 % de la population utilisent exclusivement le puits ou la pompe manuelle, d'avantage encore en été et paradoxalement depuis l'arrivée de l'eau de la Krishna.

Renforcement de l'instabilité sanitaire

Dans cette quête de l'eau, la plus grosse erreur n'est-elle pas en fait d'avoir uniquement considéré le manque d'eau, en oubliant qu'une eau de mauvaise qualité est tout aussi préjudiciable sinon plus. Pour certains, la détérioration hydrique pourrait même précipiter la crise mondiale de l'eau (Biswat et al., 2003). La contamination des aquifères constitue désormais un véritable défi dans nombre de villes en développement. En Inde, presque 44 millions de personnes (soit, presque la moitié de la population) souffriraient de pollution hydrique (Nigam et al., 1997). Le phénomène n'est certes pas unique, mais particulièrement intense à Chennai au cours de la décennie 90 et dangereux surtout pour une zone fortement consommatrice en eau souterraine.

L'absorption d'eau contaminée serait même devenue la principale cause de morbidité (Vasudha, 1996). Les années 90 sont de fait marquées par la reviviscence20 particulière des maladies liées à la gestion hydrique et par une aggravation des épidémies de choléra, comme des diarrhées aiguës (Tableau 1). Les gastro-entérites infectieuses constituent le signe pathologique le plus significatif de cette dégradation environnementale, de même que la ré-émergence d'affections traceuses. En octobre 92, la 1ère manifestation épidémique de choléra 0139 affecte les chennaiites durant presque 21 mois. Les années 96-97 enregistrent une morbidité diarrhéique excessive et des pics de leptospirose21 que les pluies excessives ne suffisent guère à expliquer. Quand à la dengue, elle s'est intensifiée en 2001, parallèlement à l'accroissement du stockage de l'eau potable dans des réservoirs non fermés, véritables terrains de prédilection pour la reproduction des moustiques, vecteur de cette maladie. Ces trois pics successifs suivent les principales phases du Telugu Ganga, soit la préparation de la métropole à la réception de la nouvelle ressource, son arrivée proprement dite et l'émergence d'une nouvelle hydraulique urbaine (Fig. 4).

Les 1er cas de choléra O139 ont de fait émergé en pleine période de travaux sur le cours de la Korttalaiyar, surtout destinés à renflouer la paléorivière22, largement mise à contribution dans l'alimentation de la capitale tamoule. De même, le pic de gastro-entérites de 96-97 entoure l'arrivée de l'eau de la Krishna. Le Telugu Ganga I a bien été inauguré dés juin 96, un mois après le retour de M. Karunanidhi (DMK) au poste de 1er Ministre du Tamil Nadu, mais le transfert fut immédiatement interrompu en raison de pertes trop importantes (The Hindu, 04/07/98). Au moment des élections municipales d'octobre 96, Chennai a tout simplement bénéficié de pluies de mousson et n'a reçu l'eau de la Krishna qu'à partir de juillet 97. Le système, incapable de gérer la dotation journalière supplémentaire, a alors été complètement dépassé. Globalement, l'alimentation est devenue plus erratique, faute d'une pression suffisante, d'une extension importante du réseau et d'une multiplication des connexions à la Métro. Parallèlement à l'apport d'eau supplémentaire, les fuites se sont accrues, au même titre que les infiltrations d'eaux usées. La Métro aurait donc dû auparavant consolider le double réseau intermédiaire (alimentation - évacuation), à l'origine de la détérioration qualitative et quantitative de l'eau municipale. La "capacité d'assimilation" de la métropole a ensuite été complètement dépassée fin 97, sous l'effet combiné des pluies et de l'irruption de l'eau de la Krishna, à tel point que les médias parlent même de chaos (The Hindu, 29/11/97). Difficile cependant de décaler le transfert de la nouvelle ressource, en raison des comptes à rendre aux bayeurs de fonds, comme à la société elle-même, mais surtout politiquement moins attractif. Parallèlement à l'accroissement de l'eau distribuée, il aurait fallu pratiquer le traitement à tire préventif et non pas une fois la contamination décelée. L'excès de chlore étant cancérigène par accumulation, la Métro a longtemps refusé de renforcer le traitement. De même, les réservoirs de stockage ne sont pas nettoyés régulièrement et l'addition de chlore reste chez les particuliers une pratique peu courante.

D'avantage d'eau pour une minorité

Des progrès considérables ont certes été réalisés à tous les niveaux de la gestion (amenée - stockage - traitement - distribution - évacuation). Aujourd'hui, la ville serait même dotée d'un réseau complet et l'eau municipale quadrillerait 98 % de sa superficie, contre 86 % à Delhi et 66 % à Calcutta (Ruet et al., 2002). Le nombre de connexions domestiques a quant à lui plus que doublé en une dizaine d'années, fait qui matérialise l'espoir que les chennaiites très éprouvés par les sécheresses ont placé dans le Telugu Ganga. Bien que la fourniture d'eau ait pratiquement été multipliée par deux en une dizaine d'années, seule une minorité des habitants et pas toujours les plus défavorisés, en ont bénéficié.

D'un côté, la distribution domestique a augmenté dans les aires qui étaient déjà bien desservies, celles localisées à proximité des principales stations de distribution par exemple et avec elle, la consommation hydrique et le stockage. N'oublions pas en effet que malgré les progrès réalisés, l'eau au robinet ne coule pas plus de 4 heures par jour au maximum. Elle est donc de plus en plus stockée afin de pallier les intermittences de l'alimentation, ce qui restreint les quantités disponibles pour les autres.

A l'opposé, les problèmes d'eau se sont intensifiés pour nombre d'habitants. Non seulement certaines rues autrefois bien alimentées ne reçoivent plus d'eau, faute de pressions suffisantes ou d'un pompage excessif en amont, mais la Métro n'affrète plus de camions citernes dans ces aires bien raccordées au réseau municipal, dans lesquelles la réception est devenue aléatoire. Quant aux ressources souterraines surexploitées, elles ne peuvent plus assouvir les besoins minimaux. En divers endroits, nombre de puits se sont même taris ou sont devenus totalement impropres à la consommation. Dans cette 1ère phase du Telugu Ganga, l'eau municipale largement subventionnée par les organismes internationaux, alimente avant tout les ménages les mieux raccordés à la Métro, ceux qui ont également pu investir dans des stratégies de stockage, qui achètent des jerricans, voire des bouteilles d'eau ou qui en cas de besoin paient l'eau privée moins cher en se faisant livrer des volumes plus importants. En rechargeant certains aquifères, l'arrivée de l'eau de la Krishna a également permis de dégager des quantités d'eau exploitables par le secteur privé et a même donné un nouvel élan à ce marché parallèle (compagnies de vente d'eau par camions citernes, en bouteilles, en jerricans ou en sachets). Aujourd'hui, plus de 40 % de la fourniture d'eau relèveraient même du secteur privé.

En 10 ans, le prix de l'eau au robinet a par ailleurs fortement augmenté, surtout pour les familles sans compteur (Tableau 2) et seules les classes moyennes et supérieures peuvent assumer cette hausse. L'agence municipale a certes multiplié ses actions en faveur des plus défavorisés, ainsi que le nombre de points d'eau publics. Des usines de désalement installées et entretenues par des organismes privés alimentent quelques quartiers défavorisés. Cette méthode est cependant très onéreuse surtout pour de petits périmètres desservis (de 0.59 à 0.88 € par kilolitre) et de l'eau réservée à tous les besoins. Elle souligne néanmoins l'importance des solutions à petites échelles, reprises par les organisations non gouvernementales (Exonera en particulier) et les associations de quartiers en pleine expansion. En définitive, les mesures mises en place concernent peu les pauvres faiblement connectés au réseau, pire ils paient souvent très chère une eau de mauvaise qualité, surtout en période sèche. On pourrait certes en dire autant de nombreuses villes en développement ou comme à Lima, le coût de revient de l'eau pour une famille pauvre est 20 fois supérieur à ce que dépense une famille de classe moyenne (Briscoe, 1993, p. 10). Dans le cas de Chennai, nous touchons cependant le cœur du malaise, puisque le problème de ceux n'ayant que faiblement accès aux infrastructures de base ne sera traité que fin 90. Or, les économiquement faibles représentent 60 % des chennaiites (MMDA, 1994) et 40 % résident dans des slums répertoriés.

  • Les plus défavorisés : les oubliés du développement 

Ce sont pourtant les plus pauvres qui dépendent le plus de l'eau publique. Ils ne peuvent effectivement pas débourser d'avantage pour un litre d'eau minérale (0.24 €) que pour un litre de lait (0.20 €) et ne font que marginalement appel au marché hydrique privé, en moyenne 5 fois plus chers que l'eau municipale. Dans la ville principale, ils sont soit raccordés à l'eau municipale (connexions publiques le plus souvent) ou desservis par camions citernes affrétés par la Métro et utilisent l'eau souterraine (pompes manuelles ou puits publics) pour les autres besoins domestiques.

Les deux exemples suivants sont très révélateurs des transformations actuelles, comme des problèmes grandissants de ces zones marginales. Les 544 familles (soit, 2200 personnes), vivant à Trevelyan Basin, un bidonville situé au nord-est de la capitale, disposent de 16 pompes manuelles publiques pour l'eau de boisson et de 3 pour l'eau souterraine peu consommée, car salée. Presque la moitié de ces familles possède désormais une connexion individuelle, dont la plupart a été installée peu avant l'arrivée de l'eau de la Krishna. Un choix onéreux pour ces ménages sans compteur, puisque l'eau revient à 1.10 € /mois (contre 0.45 € à Delhi), alors que le revenu mensuel moyen n'excède guère les 55 . Quelle fierté pourtant d'avoir une facture d'eau à son nom et surtout quel gain de temps, puisque le robinet à domicile permet d'échapper aux longues files d'attente. N'oublions pas en effet que l'eau municipale n'est disponible que 4 heures par jour (de 4 heures à 7 heures du matin dans ce quartier) et qu'elle est par ailleurs devenue plus erratique depuis l'arrivée de l'eau de la Krishna. Or, la métro n'affrète plus de camion citerne dans cette zone jugée bien raccordée, sauf en été. Dans ce cas, les habitants doivent verser 1 centimes d'€ au chauffeur, alors que l'eau est théoriquement délivrée gratuitement.

A Aatru Nagar, un autre bidonville situé au sud-ouest de la ville, le long du cours d'eau de l'Adyar, la prégnance de l'eau et le manque d'hygiène sont très forts, de part la proximité de la rivière, l'absence totale d'évacuation des eaux usées ou de collecte des déchets. L'eau de la rivière très polluée est utilisée pour laver le linge, pour se baigner et ses berges comme lieu de défécation, puisqu'il n'y a aucun sanitaire. Sur pressions politiques, la Métro y a installé en 1997  (soit, l'année de l'arrivée effective de l'eau de la Krishna à Chennai), un double robinet  et en 1991 une pompe manuelle pour les usages courants. Les 397 familles d'intouchables (soit, plus de 1500 personnes) que nous y avons recensé, disposent uniquement de 2 points d'eau publics, un pour la boisson et un autre pour les besoins domestiques. Il s'agit là d'une amélioration importante dans la vie quotidienne de ces familles pauvres (au salaire mensuel moyen d'à peine 33 Euros), puisqu'elles devaient auparavant parcourir plusieurs kilomètres au quotidien pour s'approvisionner en eau domestique.

En définitive, ce que certains ont appelé "le miracle de la Métro" a fortement accru les inégalités sociales. Malgré les efforts, nombre de slums dispose toujours en moyenne de moins de 40 litres par habitant et reste des poches d'extrême pauvreté avec peu ou pas de services de base. Même si le Telugu Ganga I a accru le mal développement par des effets délétères et introduit de nouvelles tendances hydrauliques épidémiologiquement non neutres, il est malgré tout exagéré de parler de véritable fiasco, surtout au regard de la voie particulière dans laquelle Chennai s'est engagée. Il a en effet fallu aux pays développés plusieurs siècles pour satisfaire les besoins de ses habitants, améliorer la qualité de l'eau distribuée et développer une gestion hydrique plus intégrée.

Une voie intermédiaire

Malgré l'arrivée de l'eau de la Krishna, Chennai se trouve toujours parmi les zones "à risque de pénurie absolue d'eau", soit inférieure à 500m3/hab/an. A lui seul, le Telugu Ganga ne permettra aucunement de combler le déficit hydrique de la capitale (Tableau 3), car plus d'1/2 siècle s'est écoulé entre le projet et sa réalisation. En 2001, à peine 60 % des besoins ont été couverts, 72 % le seront d'ici 2011, mais seulement 61 % d'ici 2021. Par conséquent, d'autres solutions plus locales ont dû et devront être trouvées.

L'Agence d'eau municipale félicitée pour ses efforts en matière d'économie d'eau

La Métro a dû simultanément remplacer les canalisations trop anciennes, restructurer et étendre le double réseau à toute la ville principale. Elle est désormais félicitée pour ses efforts en matières d'économies d'eau. N'oublions pas que les fuites représentaient en 1991, plus de 35 % de l'eau distribuée. Elle a par ailleurs développé diverses stratégies hydrauliques à plusieurs échelles et a même dégagé des quantités d'eau exploitables par le secteur privé.

Des barrages ont récemment été construits le long de la Korttalaiyar, le principal fleuve régional approvisionnant Chennai, afin de recharger les aquifères septentrionaux et tenter de canaliser les pluies souvent synonymes d'inondations catastrophiques. Depuis 1994, une gestion intégrée des eaux souterraines et de surface permet d'acheminer 20 millions de litres supplémentaires. Il s'agit d'utiliser aussi rapidement que possible les eaux de surface, afin de réduire au maximum les pertes par évaporation. Ainsi, la desserte municipale dépend de janvier à juin exclusivement des lacs d'alimentation et aucune réserve souterraine ne doit être exploitée durant cette période. Au cours des 6 mois suivants, les aquifères satisfont 50% des besoins (domestiques et industriels) et les eaux de surface le reste. Ce concept devrait permettre de renflouer l'eau de la paléorivère indispensable en année de sécheresse, mais également de sauver l'aquifère Minjur localisé à 9 km de la côte. Suite à un pompage excessif, celui-ci diminua dangereusement dans les années 60, pour rejoindre un niveau inférieur à celui de la mer et entraîner ainsi l'intrusion d'eau salée. L'interface eau saline/eau fraîche qui atteignait alors 2.4 km de la côte à 60 mètres de profondeur, progressa de 150 mètres en quelques mois et l'eau souterraine devint très salée. La conductivité électrique (55000 micromhos/cm) et le niveau de chlorure (20000 ppm) correspondaient en effet aux valeurs de l'eau de mer. En 1994, l'eau océanique avait progressé jusqu'à 9 km de la côte, voire 10.5 km. On tente aujourd'hui de stopper l'avancée de l'eau de mer, en injectant de l'eau par une série de puits situés à 6.5 km parallèlement à la côte. Le "Chennai Metropolitan Area Ground Water Regulation Act" contrôle également depuis 198723, l'extraction, l'exploitation et le transport de l'eau souterraine au sein de la ville principale, ainsi que dans 243 villages avoisinants. Afin de dégager des surplus  d'eau potable, deux usines de recyclage des eaux usées ont été construites dans le nord de Chennai et certaines industries fortement consommatrices en eau (Chennai fertilisers - Chennai refineries) exploitent désormais ces eaux recyclées. D'autres solutions, comme la désalinisation de l'eau et l'exploitation des pluies d'abord abandonnées car trop onéreuses, sont aujourd'hui développées. Depuis 1996, plusieurs usines de désalinisation ont ainsi été construites dans certaines zones défavorisées (Nochikuppam, Velachery, Kasimedu) et des mesures d'utilisation de l'eau de pluie instaurées suite à la sécheresse de 1993, avec l'aide d'associations ou d'ONG (Alacrity notamment). Quant aux multiples "temple tanks"24, ils sont en cours de rénovation afin notamment de rétablir l'équilibre eau de surface/aquifères. Grâce à tous ces aménagements, 960 voire 1627 mlj pourraient encore être prélevés à la paléorivière et Chennai serait bien sûr la première bénéficiaire de ces ressources de proximité. D'autres réalisations majeures, comme le projet Veeranam (acheminement de l'eau sur 220 km) ou encore la connexion des rivières péninsulaires25 sont aujourd'hui à l'étude ou dans la mouvance politique, mais n'apporteraient aucune solution immédiate.

Chennai a certes privilégié les transferts d'eau sur longue distance, mais la capitale s'est également orientée vers une gestion hydrique beaucoup plus intégrée, ainsi qu'une décentralisation des ressources et des techniques pour faire face à la demande. En somme, elle essaie désormais de mieux gérer la variabilité hydrique, comme les spécificités régionales.

La métro est devenue financièrement plus autonome

Selon le Ministère du développement urbain, l'eau dans les villes aurait en fait nécessité 4 fois plus d'investissements (soit, 5.49 milliards d'€), qu'au cours du 8ème plan quinquennal. Or, l'allocation du 9ème Plan (1997-2001) pour ce secteur a seulement atteint 2.57 milliards d'euros, comblant à peine la moitié des investissements nécessaires pour atteindre les objectifs de la Politique Nationale de l'eau. Malgré l'assistance extérieure (Banque Mondiale - Overseas Economic Development Fund of Japan), les villes ont dû faire appel à d'autres modes de financement. Même si les institutions internationales ont soutenu presque 44 % de la 1ère phase du Telugu Ganga (soit, 128 millions d' €), la Métro a quant à elle dû débourser 76 millions d'euros, alors qu'elle était déjà déficitaire.

Point crucial et exceptionnel en Inde, l'agence municipale est malgré tout devenue financièrement plus autonome, grâce à une restructuration de son budget et à une délégation des services. Comme l'eau délivrée aux consommateurs coûte aujourd'hui 4 fois plus chère qu'en 1991 (soit, 33 centimes d'€ le m3 au lieu de 8 centimes selon Srinivasan), la Métro a par conséquent augmenté certains tarifs (industriels et commerciaux notamment) et adopté une tarification proportionnelle à la consommation26. L'Inde possède cependant les plus bas tarifs du monde (22 cents par m3 ), comparativement à la moyenne mondiale de 1 dollar par m3 (Franceys, 2002). Même s'il a augmenté (35 cents le m3 contre 26 cents en 1991), le prix moyen de l'eau au m3 reste bas et les arriérés de la CMWSSB ne diminuent que progressivement. En 1998-99, elle enregistre tout de même un ratio d'exploitation27 proche de 0.26 (contre 1.08 à Mumbai, 1.48 à Delhi et même 5.25 à Calcutta), ce qui signifie que le coût de la distribution de l'eau est pratiquement amorti. Les finances de la Métro se sont donc améliorées, ainsi que la dépendance aux prêts. Non seulement les ventes d'eau rapportent plus, grâce notamment à une meilleure facturation et à une diminution des fuites, mais les frais d'entretien et la restructuration du personnel ont également fortement réduit les dépenses. La création d'un fonds spécial sécheresse a même permis d'anticiper et de financer l'accident climatique de 99 au lieu d'avoir recours à des subventions gouvernementales. L'introduction du secteur privé (stations de pompage et de traitement des eaux gérées par des entrepreneurs locaux - accords avec des revendeurs d'eau - installation d'une entreprise d'eau minérale en Joint Venture au sein même de la station d'eau potable municipale - vente d'eau par camions citernes, en bouteilles ou en jarres) a quant à lui permis d'économiser presque 0.65 millions d'Euros. Les finances de la Métro se sont donc améliorées, ainsi que la dépendance aux prêts ou aux subventions de l'état.

En définitive, il est peut-être plus facile d'agir dans le cadre d'un projet fédérateur, comme le Telugu Ganga qui implique un certain nombre de restructurations et coordonne les différents niveaux d'actions.

Conclusion : "Water scenarios are city-dependant" (Ruet, 2002)

En définitive, l'exemple de Chennai pose clairement la question de l'évolution rapide des modes de gestion, de la protection nécessaire des aquifères, du prix du développement trop exorbitant pour les municipalités et du rôle joué par le secteur privé, comme par les organisations non gouvernementales. Il souligne également le problème des pauvres, une section de plus en plus importante de la population dans les villes en développement. Le problème de ces populations non solvables reste entier et il devient urgent de trouver des solutions durables et adaptées.

Comme le souligne très pertinemment les propos suivants, "l'échec trop fréquemment répété de projets d'aménagement hydraulique est plus souvent attribuable à une méconnaissance de la vie locale qu'à une pénurie d'eau ou à un manque de technologie (...). Les pratiques locales procèdent toujours d'une certaine rationalité et c'est cette rationalité qu'il faut comprendre". Tout ceci rappelle fortement que les "scénarios hydriques restent indissociables des villes" (Ruet J., 2001). La leçon de la décennie passée n'est-elle en fait qu'il faut impérativement tenir compte de la "temporalité alternative", surtout dans le cas de projets à long terme, protéger la ressource souterraine indispensable à la survie des habitants et trouver des solutions immédiates pour les pauvres. Le Telugu Ganga aura au moins permis de restructurer le secteur de l'eau potable, voire impulsé une nouvelle dynamique "gé-eau-pathologique", que l'agglomération doit impérativement intégrer. Nous sommes en effet déjà bien loin des simples contreparties pathogènes d'une hydraulique en transition, comme le souligne l'installation progressive du choléra O13928.

Mondialisée par sa création (comptoir colonial) et sa gestion (financement de la Banque Mondiale - appel aux capitaux étrangers), Chennai reste malgré tout la plus provinciale des métropoles indiennes. Elle fait plus que jamais figure de capitale "intermédiaire", pas seulement au regard de sa population, mais également du secteur de l'eau potable. Alors que Calcutta développe un service public à l'indienne, Mumbai s'intéresse aux grandes compagnies privées internationales, tandis que Chennai développe diverses stratégies locales publiques/privées. Une voie originale, surtout que globalement, l'Inde reste réticente au partenariat public/privé (Franceys, 2002). Les réseaux urbains de distribution d'eau les plus efficaces du monde, ceux de Singapour et de Tokyo ne relèvent-ils pas en effet du secteur public, contrecarrant ainsi l'idée que la situation ne peut s'améliorer qu'avec la privatisation.

1 L'objectif ambitieux de la DIEPA (desservir 100 % de la population en eau potable) a dû être revu à la baisse en 1985 (88 % pour les zones urbaines et 77 % pour les zones rurales) et n'a toujours pas été atteint. In Zérah M. H., 1999, L'accès à l'eau dans les villes indiennes, Anthropos, p. 14. Plus d'un milliard de personnes n'a toujours pas accès à l'eau potable et 3 milliards (soit, la ½ des habitants de la terre) n'ont pas d'assainissement, in Brooks David B., 2002, L'eau : gérer localement, CRDA.

2 Ramesh R, 1999, "Groundwater quality management : pollution perspectives", IAHS Publication n° 259, p. 47-55. Le fait nouveau dans l'actuelle "crise" de l'eau potable, c'est son intensité et son double aspect pénurie/pollution hydrique exacerbées. La qualité et l'approvisionnement de l'eau sont pourtant au coeur du développement durable (Agenda 21).

3 Handschumacher P. propose de les regrouper sous l'appellation de "pathologies hydriques" et d'exclure les maladies vectorielles. In Chavent N., 2002, Géographie de la santé d'un petit espace rural dense et Système d'information géographique : le cas de la zone d'étude de Niakhar (sénégal), p. 60.

4 Du plus au moins public, on distingue selon Baudru D. et Maris B., quatre modèles de gestion de l'eau : "français", "américain", "anglais" et "chilien". In Le Monde Diplomatique, 2002, "La ruée vers l'eau, Manière de voir 65", septembre-octobre, p. 78.

5 Jarmo J. Hukka, 2000, PPP : technical challenges and opportunities, Opportunities and challenges facing public-private partnerships in the provision of water supply and sanitation in developing areas, Mansfield College, Oxford, 10-11 july. Selon l'auteur, le terme de privatisation s'applique dans le cas de privatisation complète, sinon il vaut mieux utiliser la notion de partenariat public-privé.

6 Voir Poupeau F., 2002, "La guerre de l'eau", Agone n° 26-27. Le blocage de la ville par la population a contraint le gouvernement à résilier le contrat et donc à déprivatiser la distribution de l'eau.

7 Bien que conçu en 1881 par Col Ely, ingénieur de la Présidence de Madras, il ne fut sérieusement envisagé qu'entre 1947-53.

8 A Chennai, il est décentralisé car impulsé par la municipalité.

9 Estimés à 1074 mld en 1991, ils auraient même atteint les 1418 mld en 2001. In MMDA, 1991, Master Plan for water supply, Madras water supply and sanitation project, Volume I, Tata Consulting Engineers, Sept.

10 Dans ce système mis en place par le travail millénaire des hommes, l'eau des rivières, une fois détournée par des aneikat (longues digues barrant le lit sableux des cours d'eau), puis déversée dans des canaux latéraux est ensuite stockée dans divers tanks (réservoirs).

11 Par opposition à la culture indienne du nord et à la proclamation de l'Hindi comme langue nationale. Le mouvement nationaliste dravidien, le DMK (Drâvida Munnetra Kazhagam), créé en 1947, devint très puissant dans le Tamil Nadu à partir de 1967. En un mot, il prône une culture dravidienne originale et anti-brahmane

12 Concernant le projet de la Krishna, comme tous les investissements supérieurs à 2.19 millions d'Euros, le Tamil Nadu a en effet dû obtenir l'approbation du CPHEEO (Central Public Health and Environmental Engineering Organisation, indissociable

13 En 1987, le Ministère des ressources hydriques a en effet défini une politique nationale de l'eau qui affirme la priorité de l'approvisionnement hydrique notamment pour les besoins domestiques. "La fourniture d'eau potable devrait être une considération de première importance... De l'eau potable adéquat devrait être fournie à toute la population à la fois dans les zones urbaines et dans les zones rurales d'ici 1991" (GOI, 1987), in National Water Master Plans for Developing Countries, Water Resources Managment Series, Delhi, 1997, p. 142-181.

14 La gestion de l'eau est en Inde très hiérarchisée : le Gouvernement central définit la politique et mobilise le financement, les états planifient, élaborent les projets et construisent les installations, les Collectivités locales sont chargées de l'exploitation et de la maintenance, sauf dans le cas de certains organismes locaux (Boards notamment) qui s'occupent également de la distribution de l'eau et de l'assainissement. Voir à ce sujet : Coing H., Montano I, 1986, "La gestion de l'eau dans le Tiers Monde", In Les Annales de la recherche urbaine n°30, p. 38.

15 "Le bassin hydrologique est l'unité de domaine d'évaluation de la ressource en eau naturelle renouvelable" (Castany: 209), mais surtout correspond au premier niveau de la gestion hydrique. L'Inde a été découpée en 20 unités hydrographiques majeurs, ensuite subdivisées en divers bassins hydrologiques.

16 Pour l'alimentation et l'évacuation de l'eau potable, Chennai dépend désormais du TWAD (Tamil Nadu water and drainage board) ou de la Métro (CWSS - organe de gestion municipale) dans la ville principale, du gouvernement du Tamil Nadu (Water Ressources Organisation) pour les réserves hydriques, mais du Centre pour les conflits entre les états (Ministère des ressources en eau) et donc pour l'eau de la Krishna.

17 Les conflits autour du partage de l'eau de la Krishna proviennent globalement de la réorganisation du territoire sur une base linguistique en 1953, d'une répartition par Etat supérieure au débit de la rivière en l'absence de données adéquates sur une longue période et enfin d'une consommation d'eau trop excessive. Le Maharashtra et le Karnataka réclament respectivement 828.3 Thousand million cubic feet et 1432.42 TMCF pour leurs divers projets de développement (en cours ou futurs), l'Andhra Pradesh 2 008.1 TMCF. La quantité nécessaire atteint donc 4 269.3 TMCF, soit plus du double du débit total de la Krishna évalué en 1984, à 2051 TMCF (à 75 % de dépendance).

18 Inclusion faite des pertes par évaporation estimées 270 mld.

19 Cette agence publique est responsable pour la ville de Chennai de la planification, de la production, du traitement et de la distribution d'eau potable, mais également de l'évacuation et de la gestion des eaux usées, de l'entretien des équipements, du contrôle de la qualité de l'eau de consommation et depuis 1987 de l'exploitation de l'eau souterraine. Pour le reste de la métropole, le TWAD planifie et construit les réseaux d'alimentation et d'évacuation des eaux, tandis que les corps locaux (Townships - Village - Town Panchayats) gèrent et entretiennent les systèmes dans leurs zones.

20 Un terme employé par A. Vaguet pour exprimer le "renouveau" de certaines maladies, in Espace /populations/ sociétés, Editorial, 2000-2.

21 Les leptospiroses sont des zoonoses cosmopolites affectant surtout les rongeurs (rats, campagnols), mais aussi d'autres animaux (porcs, bétails, chiens, chats). La contamination humaine peut être directe (morsure de rat) ou indirecte (baignade, consommation d'une eau souillée par les urines des animaux réservoirs).

22 Cette paléorivière très visible sur une image satellite (Ramasamy, 1990) correspond à l'ancien écoulement de la Palar et a été subdivisée en 6 aquifères distincts.

23 Selon nos propres données récoltées auprès du Public Water Department (Chepauk) et de l'Institute of water studies (Taramani), le niveau des aquifères avaient en effet fortement régressé dans les zones d'alimentation de la capitale.

24 Bassins sacrés que l'on retrouve attenant à tous les temples de type drâvidien du sud de l'Inde et destinés aux ablutions des fidèles. Leur localisation n'est pas sans rappeler l'époque ancienne où Chennai n'était qu'un amoncellement de villages.

25 Il s'agit de relier les différents fleuves - Mahanadhi, Godavari, Krishna, North Pennar, Palar, South Pennar, Cauvery, Vaigai, et Gundar - grâce à 15 canaux. La capacité hydroélectrique serait ainsi multipliée et les quantités d'eau rejetées à la mer restreintes (The Hindu, 20-3-2001). En dehors de son coût, ce projet nécessiterait également une coopération inter étatique plus effective.

26 Le prix de l'eau municipale est en effet proportionnel à la consommation. Il faut cependant distinguer les ménages avec et sans compteur. Ceux avec compteur paient 0.05 € jusqu'à 10 m3, 0.22 € de 10 à 15 m3, 0.33 € de 15 à 25 m3 et 0.99 € au delà de 25 m; ceux sans compteur (soit, la majorité des chennaiites et en particulier les plus pauvres) dépendent d'un tarif unique (0.22 € + 20 % de charges).

27 Il correspond aux dépenses d'exploitation et d'entretien divisées par le montant total de l'eau facturée.

28 Depuis son émergence en 1992, cette nouvelle souche cholérique affecte régulièrement les chennaiites. Voir à ce sujet, la 3ème partie d'une publication en cours : Brisset S., Eau et santé à Chennai, Du trop peu au trop plein, Institut français de Pondichéry (à paraître en anglais).

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