" POURQUOI ET COMMENT ENSEIGNER LA GEOGRAPHIE DE L’EAU ? "

par Jacques BETHEMONT, géographe, Université Jean Monnet, Saint-Etienne

La conférence est précédée d’un extrait de l’émission d’Arte " Le dessous des cartes " par Jean-Christophe VICTOR, directeur du LEPAC, sur le thème " L’eau sur la terre en 2025 " (DVD).

Pour Jacques BETHEMONT, la question appelle deux échelles d’analyse : la France et le monde

A/à l’échelon français :

On peut envisager que les approches classiques de la géographie de l’eau relèvent de trois logiques : le déterminisme, le possibilisme ou le malthusianisme ; L’approche féconde qui n’a pas encore été suffisamment développée est l’approche pluridisciplinaire qui est dans l’ordre de notre temps.

Un " instrument nouveau " mérite une grande attention : les SAGE (schémas d’aménagement et de gestion des eaux) prévus pour 2015 qui sont un remarquable outil intellectuel, politique et pédagogique (si l’on extrapole à partir de ce que l’on en connaît comme celui de la Drôme). A l’échelon infra-régional des agences de bassin, il donne une vision précise des problématiques d’aménagement, de territorialisation, et de gestion de l’eau.

Trois questions sont à l’ordre du jour :

- que boirons-nous demain ? (73% des eaux sont contaminées par les pesticides) 

- quels sont les risques encourus avec les étiages et les crues ? (cf les travaux de J-P Bravard)

- quelles solidarités sont prises en compte par les SAGE ? (assainissement, rénovation, exploitation, rapports urbains-non urbains, ….)

B/à l’échelle du monde :

A ce niveau d’observation et d’analyse, il convient de se poser sept questions :

1°/les risques liés aux crues et aux étiages sont-ils les mêmes partout ?

une comparaison simple entre pays pauvres et pays riches :

30 morts dans le Gard mais 500 000 au même moment dans le delta du Gange

2°/les masses humaines ont-elles les mêmes disponibilités en eau ?

A partir des données fournies par la Banque Mondiale, il apparaît que :

- des points du monde disposent de remarquables nappes fossiles (Malte, Singapour, la Libye)

- grâces aux moyens financiers et techniques des stratégies d’adaptation sont choisies (dessalement de l’eau de mer par exemple)

- le Congo et le Brésil sont les premiers réservoirs à eau (mais le Nordeste du Brésil est une des zones les sèches !)

Plus globalement, deux cartes du monde (en 2002 et en 2025) attestent que le stress hydrique va se renforcer au détriment de l’Afrique et d’une partie de l’Asie.

3°/l’insuffisante progression de la ressource compromet-elle les activités ?

irrigation, dérivations, goutte à goutte, …font appel à des techniques plus ou moins riches et à des modalités organisationnelles plus ou moins adaptées. Le goutte à goutte est certes " économe " mais " coûteux ", donc rentabilisé par des cultures de luxe (cf Israël fruits et légumes). L’arrosage à l’heure comme au Maroc induit des gaspillages considérables sans proportion aux surfaces, aux besoins et au moment. La destruction des compteurs signifie le rappel culturel que l’eau est considérée comme un bienfait divin qui ne saurait être régulé et payé.

4°/les grands équipements hydrauliques sont-ils générateurs de risques environnementaux ?

Il est devenu courant de mettre en cause les grands équipements, et surtout les grands barrages. En évoquant la question de l’évaporation accrue et massifiée, la question de l’érosion des berges, la question des dérivations et des conflits de territoires,… il est patent que les risques existent mais leur ampleur est fonction des enjeux de société des décideurs et des rapports de force socio-politiques (peut-on condamner ce qui est de nature assurer du développement au nom des risques que nos sociétés ont elles-mêmes pris) .

5°/y aura-t-il des guerres de l’eau ?

L’eau est facteur aggravant mais pas un facteur premier ou principal. Le plus fréquemment les conflits de l’eau se greffent sur des rapports conflictuels culturels ou historiques.

6°/l’eau peut-elle faire l’objet d’un partage équitable ?

Plusieurs exemples de " partages " existent : celui du Danube (avec des régulations entre états), celui entre Sénégal et Mauritanie (équidistance sur le fleuve), celui du Colorado ou encore pour les eaux du Satlej (entre Inde et Pakistan).

Mais ce n’est pas la réalité courante qui relève plutôt de la loi du plus fort : ainsi entre Israël (90% des eaux) et la Palestine (10%)

7°/le droit et surtout le droit international peuvent-il régler le problème ?

L’eau est absent des organismes onusiens. Parmi les protocoles qui existent citons la législation du Colorado (l’eau est à celui qui l’a " inventée ") et les protocoles d’Helsinki (les droits antérieurs sont respectés mais un juste partage est indispensable).

Quelle que soit l’analyse, il est clair que la question de l’eau n’est pas insoluble (sic) mais renvoie à la domination du Nord sur les Sud.

Louis-Pascal JACQUEMOND, IA-IPR Histoire et Géographie
Membre de l’Association Française de Développement de la Géographie