" L’enjeu politique du contrôle des ressources hydrauliques entre le Liban, la Syrie et Israël "

Conférence de François Boëdec, jésuite, spécialiste des relations internationales à l’Institut catholique de Paris.

Le Moyen Orient est depuis 1948 marqué par le conflit israëlo-arabe qui dépasse le simple conflit politique et pose le problème des ressources en eau.

Quel est le rôle politique de l’eau dans les relations entre ces 3 pays ?

  1. Le cadre régional :
  2. Une zone marquée par 7 contraintes fortes :
  1. Deux défis hydro-politiques majeurs à surmonter :

Ainsi, pour ces pays, le problème de l’eau se pose davantage en terme de gestion de la distribution que de la conservation des ressources hydrauliques.

Malheureusement celui-ci est embryonnaire puisque le traité israëlo-jordanien signé en 1994 fait toujours exception dans cette région.

    1. La guerre de l’eau est-elle inéluctable ?
    2. Il ne faut pas généraliser la question de l’eau au Moyen Orient : il existe plusieurs contentieux hydro-politiques à distinguer et impliquant des pays différents :
    1. La question de l’eau n’est pas nouvelle entre ces 3 pays :

La guerre des six jours présente donc un caractère hydro-politique qui a eu deux résultats :

Des scientifiques avaient observé une diminution du débit de 100 millions de m3 dans la zone contrôlée par les Israëliens. Les Libanais ont accusé l’Etat juif d’avoir construit des canalisations souterraines pour les spolier d’une partie de leurs ressources en eau. Le départ de l’armée israëlienne du Sud Liban en 2000 a clarifié la situation : une partie de la rivière Ouasani avait bien été pompée par Israël mais il n’y avait aucune trace de chantiers concernant les eaux du Litani. Les géologues ont montré que la baisse du débit de ce fleuve s’expliquait par un phénomène d’inflitration sur des roches calcaires avec constitution de sources résurgeantes alimentant les eaux du Jourdain.

Cet exemple est révélateur d’un état d’esprit : le problème de l’eau dans cette région est constitutif de la souveraineté nationale de ces Etats.

Mais un tel accord suscite encore de trop importantes réticences des deux côtés. Pour Israël, aucun accord international n’oblige pas un pays à alimenter en eau ses voisins et celui-ci pourrait inciter la Syrie à revendiquer une partie des eaux du lac de Tibériade. Le Golan constitue donc un problème majeur de sécurité militaire et d’approvisionnement en eau pour les Israëliens. Du côté syrien, l’eau n’est pas le sujet premier dont il faut parler : la Syrie veut l’engagement d’Israël de se retirer du Golan avant tout accord sur l’eau. Il s’agit bien pour les syriens d’un problème de souveraineté nationale bien avant celui de la possession d’un réservoir d’eau qui, topographiquement s’écoule vers Israël.

Il existe donc une double raison à cet argumentaire syrien : priver les Israëliens de l’eau de ce plateau et réaffirmer, à travers le symbole du Golan, sa fierté nationale et arabe.

Le dossier de l’eau dans cette région est une cause de litige importante mais pas essentielle au regard du problème des frontières ou de l’influence politique régionale comme l’exemple du conflit israëlo-palestinien le montre.

Si ces 3 pays avaient une réelle volonté politique de paix, l’eau ne pourrait pas constituer un obstacle majeur à celle-ci. En revanche elle peut être un excellent prétexte si l’on cherche des sujets de confrontation.

Site intéressant à consulter : http://www.stratisc.org/strat/strat_070_darmaille.html

( Qui n’a pas été indiqué comme tel par le conférencier mais qui est le résultat d’une recherche personnelle sur internet )

 

Table ronde : " l’eau : entre guerre et paix ? "

Cette table ronde s’est inscrite dans une matinée consacrée au thème de l’eau entre guerre et paix.

Elle a été introduite par un extrait du " Dessous des cartes " de Jean-Christophe Victor sur " le projet du GAP en Turquie ".

Yves Lacoste, fondateur de la revue " Hérodote " a présenté lors d’une conférence les grands enjeux géopolitiques de l’eau sur laquelle a réagi Michel Camdessus, Président du Festival de Géographie en 2003.

    1. Intervention d’Yves Lacoste :

    Pour lui, la question de l’eau ne se limite pas seulement à une opposition entre guerre ou paix ; il faut inclure des relations de pouvoirs sur ces territoires qui souvent sont marquées par des rivalités.

    Yves Lacoste a ensuite développé quelques exemples pour illustrer son propos.

    - Dans le cas du Moyen Orient, il y a des risques de conflits armés mais qu’il faut nuancer car la Turquie est membre de l’OTAN et est alliée à Israël.

    Cependant un contentieux majeur existe entre la Turquie, la Syrie et l’Irak. Celui-ci est alimenté à la fois par la géographie et la géopolitique régionale. La chaîne du Taurus turque est très arrosée et domine un vaste bassin steppique marqué par l’aridité. Mais la croissance démographique et urbaine accélérée de ces dernières années ainsi que l’aggravation de l’aridité font que l’alimentation en eau des populations de cette région devient problématique et rend les barrages utiles. Quelques grands projets sont en voie de réalisation ( GAP ou l’aménagement hydraulique du fleuve se jetant à Alexandrette ) et permettront la mise à disposition d’un potentiel hydraulique à la Turquie, Israël et même l’Arabie Saoudite ( qui participe financièrement au dernier projet ).

    Un autre contentieux marque cette région : c’est celui du conflit sur l’eau dans le problème israëlo-palestinien. Yves Lacoste a rappelé le poids de la géographie physique ( fossé d’effondrement de la mer Morte, sols salés à l’exception du Golan ainsi que la zone de sources vers le lac de Tibériade ). Les contraintes physiques nécessitent de remonter l’eau pompée du lac de Tibériade jusqu’à Jérusalem située à 800 mètres d’altitude grâce à des stations de pompage dont le contrôle devient un enjeu stratégique.

    - Le Moyen Orient n’a pas l’exclusitié de ces rivalités de pouvoirs qui s’expriment à l’occasion de la question de l’eau. Il a cité l’exemple de la politique de l’eau en Espagne. Une véritable guerre de l’eau est apparue dans un contexte d’autonomie entre l’Aragon et le pouvoir central espagnol, la région aragonaise refusant de donner son eau à la Catalogne dont le développement touristique, urbain et agricole a accru considérablement la demande en ressources hydrologiques. Ce conflit interne à l’Espagne se prolonge aujourd’hui dans le Languedoc français et " déborde " le simple cadre espagnol.

    - Enfin ces rivalités de pouvoirs sont aussi à analyser à l’échelle locale, comme le montre l’exemple du barrage de Tabqa en Syrie. Des groupes locaux s’affrontent. Ainsi les populations autochtones qui avaient recours à leurs puits pour s’alimenter en eau de l’Euphrate ont été obligées d’utiliser les eaux du barrage.

    Yves Lacoste a terminé en évoquant la position des mouvements écologistes dans les rivalités de pouvoir sur l’eau. Il a critiqué leur campagne d’opposition aux travaux hydrauliques et leur a reproché de n’avoir recours qu’à un argument unique : la perte des terres cultivables pour les populations " victimes " de ces aménagements hydrauliques.

    1. Intervention de Michel Camdessus :

    - Il a rappelé que dans le cas du problème israëlo-palestinien, les négociations qui ont abouti aux accords d’Oslo n’ont laissé que peu de place et peu de trace au problème de l’eau. En revanche, il existe de nombreux contacts entre les hydrauliciens israëliens et palestiniens qui ont adopté dans ce conflit une attitude très pragmatique.

    - Ajourd’hui il existe 264 lieux en Europe où l’eau fait la frontière mais il n’y aurait eu qu’une seule guerre de l’eau, c’est à dire qu’une seule guerre déclenchée à cause d’un contentieux hydraulique. Ceci tend à prouver que les conflits de l’eau sont souvent intérieurs aux frontières politiques comme le montre l’exemple des populations nomades et sendentaires dans la zone subsaharienne.

    - Il a mis en évidence le grand stress hydrique dont souffre aujourd’hui plus d’un tiers de la population mondiale qui manque d’eau, ce chiffre devant atteindre 60 % dans trente ans. Ce stress occasionne à court terme un risque majeur, celui de la révolte d’hommes dont le droit aura été bafoué et qui se battront pour le respect de leur dignité.

    Or, actuellement, il n’existe pas d’institution internationale s’occupant du problème de l’eau. Pour Michel Camdessus il est nécessaire et même urgent que l’ONU prenne en compte le plus rapidement possible cet enjeu, en ayant l’initiative de créer une organisation internationale spécialisée dans les problèmes de l’eau et en déclarant l’eau comme unbesoin essentiel à l’humanité qui ne pourra pas être privatisé.

    1. La réponse d’Yves Lacoste :

Il se dit favorable à la création d’un organisme international sur l’eau mais met en garde à propos de sa composition et soulève le problème des groupes de pression qui pourraient saisir cette occasion pour représenter des intérêts particuliers.

Il a aussi indiqué qu’une Commission Internationale des barrages avait été créée en 1997 sous l’autorité de la Banque Mondiale.

A la suite de la conférence d’Yves Lacoste, un débat a eu lieu portant sur " les eaux conflictuelles du Moyen Orient " auquel ont participé :

  1. Intervention de Georges Mutin :

Le Moyen Orient est une région où les conflits sont les plus violents en raison de plusieurs facteurs :

Trois pays du Moyen Orient sont donc bien pourvus en eau : le Liban, l’Irak et la Turquie.

    1. Facteur démographique :

      La population du Moyen Orient a été multipliée par quatre ces dernières années, elle devrait connaître une croissance de 75% d’ici 2025. Ceci nécessite de réaliser un effort gigantesque pour fournir de l’eau à ces populations en construisant des aménagements importants. Une partie essentielle de ces ressources en eau sera utilisée par l’agriculture ( 60 à à 80 % ) puisqu’aujourd’hui le problème de l’irrigation devient fondamental.

    2. Situation de dépendance de ces Etats / apports extérieurs d’eau ( sauf pour la Turquie et le Liban ) :

      Ceci est en grande partie une conséquence des découpages territoriaux opérés après la première guerre mondiale qui ont partagé des fleuves entre différents Etats et ont multiplié les situations conflictuelles.

    3. Un droit international balbutiant :

      La libre circulation a été affirmée à Barcelone dès 1921. Rien n’existe encore à ce jour dans le domaine du partage de l’eau. C’est le fait accompli qui l’emporte sur la négociation.

    4. Existence de deux domaines hydrologiques :
    1. Intervention de François Boëdec :

      Il y a eu dans cette région des tentatives négociées de régulation, comme le plan Johnston ( en 55 ) qui a été accepté par tous les partenaires mais rejeté par les politiques. Son rejet a donné lieu à des conflits sur l’eau lorsque les Israëliens ont construit un grand canal amenant l’eau du lac de Tibériade vers le désert du Neguev.

    2. Intervention de Stéphane de Tapia :

- Le projet GAP ( en Turquie ) se préoccupe peu des voisins du Sud en raison du conflit persistant entre les Ottomans et les Arabes.

- Ce projet s’étend sur l’Anatolie Sud Orientale : 22 barrages ont déjà été construits mais à terme c’est plus d’une centaine d’ouvrages qui devraient être édifiés ( si l’on inclut les travaux pour réaliser des périmètres d’irrigation ou des canalisations par exemple ) couvrant 1/3 du territoire turc.

- Ce projet occasionne des conséquences pour les 2 pays situés en aval :

En 1992, un canal d’évacuation reliant Bagdad au Golfe Persique a permis de drainer les eaux et de limiter la salinisation des sols.

    1. Intervention de Georges Mutin :

- Bilan de l’eau en Israël :

Israël a aussi recours à l’utilisation des ressources non conventionnelles : eaux retraitées, eau saumâtre destinée à l’industrie.

- L’eau et les Palestiniens :

 

Béatrice VINCENT, Professeur d’histoire-géographie au lycée Edouard Herriot à VOIRON