"Le monde flottant des bords d'eau japonais"

Conférence "Le monde flottant des bords d'eau japonais" par Philippe Pelletier, géographe, Université de Lyon II.

Les Japonais ont toujours été sensibles à l'eau des rivières et à ses bords, c'est-à-dire le "monde flottant". L'eau des rivières et ses abords ont fait l'objet de nombreux aménagements au cours de l'Histoire. L'eau des rivières et ses abords , symbole de la permanence des choses et des valeurs dans la société des samouraïs, est devenu également un symbole de joie et de rafraîchissement dans la société des bourgeois qui s'est mise en place au XVII siècle. Cette symbolique du "monde flottant", avec ses valeurs de quotidien qui font face à des valeurs d'amusement, s'est prolongée jusqu'au XX siècle. Elle est souvent reprise au cinéma ou en littérature. Et aujourd'hui, le "monde flottant" est encore présent dans la société japonaise en termes d'aménagements. Dans cette conférence, seul le rapport des villes avec ses bords d'eau des rivières a été présenté, en prenant particulièrement le cas de Tokyo.

L'eau des rivières, jaillissant des montagnes, dévalait dans les plaines littorales. Les inondations en aval étaient importantes. Les travaux ont été nombreux en montagne et en plaine pour dominer l'eau. Les villes ont depuis longtemps fait d'importants aménagements hydrauliques. Elles devaient être à l'abris. Par exemple, Osaka avait de nombreux canaux et ponts. L'activité sociale était importante sur les bords d'eau des rivières en ville. A Tokyo, au XVII siècle, les canaux séparaient les classes sociales, servaient de moyen de transport, y compris pour les pompiers en cas d'incendie. Les maisons de thé, les maisons closes étaient dans les zones inondables. Les ponts étaient souvent des places publiques. Les bords d'eau des rivières mêlaient le quotidien et l'amusement.

De nos jours, la plupart des canaux à Osaka ont été comblés pour en faire une ville moderne. Les ponts de Tokyo sont devenus des autoroutes modernes, cernés de bâtiments modernes. L'Etat "travaux publics" a bâti échangeurs, autoroutes. Quelques vieux ponts sont des lieux touristiques. Quelques vestiges historiques sont conservés. Mais après toutes les constructions modernes, comment les Japonais cherchent-ils à se réconcilier avec leurs bords d'eau des rivières, leur monde flottant?

A Tokyo, l'accès aux berges est recherché. Des pentes douces en herbe sont créées de la route vers la rivière. Des chemins de berge avec des pins sont créés, comme avant. De nouvelles activités apparaissent: terrains de sport, promenades en famille, fêtes et feux d'artifice. D'anciens quartiers de pêcheurs ont été rénovés avec des esplanades, des chemins paysagés pour se promener le long des berges. Mais la place manque, le rachat des terrains est cher. La plus value financière entraîne une "gentryfication" de ces quartiers. Depuis très peu de temps, des nouveaux pauvres, victimes de la crise asiatique, s'installent sous les ponts. Cartons, bâches, habitats précaires s'installent durablement. Est-ce un retour des marginaux sur les bords d'eau des rivières des villes? Est-ce un phénomène durable? On n'a pas assez de recul pour en juger.

En tout cas, les bords d'eau des rivières au Japon dans les villes ne sont pas des espaces vides. Les aménagements sont importants. On y retrouve les valeurs du quotidien et de l'amusement.