Les enjeux concernant l'aménagement des cours d'eau, leurs évolutions, leur perception
Etude comparée de quatre bassins-versants :
L'Ebre, Le Colorado, La Volga et le Brahmapoutre

 

Ce tableau est en très grande partie inspiré des conférences suivantes au FIG 2003 :

"Les questions hydrauliques dans la péninsule ibérique"
André Humbert université de Nancy II

"A la conquête de l'Ouest américain : transferts d'eau et croissance démographique "
Lay Gibson université de l'Arizona

" La gestion des grands fleuves russes : quelle gestion après l'échec du projet soviétique"
Pascal Marchand université de Lyon

" Les inondations au Bangladesh. Histoire, dynamisme et réflexions sur le rôle de l'Himalaya"
Bruno Messerli université de Berne

Ebre

Colorado

Volga

Brahmapoutre

Longueur

Massifs concernés

 

Surface du bassin-versant

Débit théorique à l'embouchure

 Entités politiques concernées

 
population concernée
(donnée approximative)

928 km

Pyrénées, monts cantabriques, Monts ibériques


84 000 km2

 600 m3/s

 
6 provinces (surtout Aragon Navarre Catalogne)

 
5 millions d'habitants

2230 km

Rocheuses



 
725 000 de km2

 700 m3/s

 
7 Etats américains et Mexique

 

 40 millions d'habitants

3700 km

Plateau de la Volga, Oural

 

1 400 000 km2

 8000 m3/s
(maxi 60 000m3/s)

 En Russie : plus de 20 entités politiques (territoires ou républiques)

50 millions d'habitants

2900 km

Himalaya, monts Meghalaya

 

900 000 km2
(Delta 75 000 km2)
20 000 m3/s
(maxi> 100 000 m3/s)

 Chine (Tibet) Bhoutan, Inde, Bangladesh

 
160 millions d'habitants

Aménagements réalisés et projetés

Aménagements anciens : XVIème et XVIIème s

(canal impérial)

périmètres irrigués nombreux autour de Saragosse

Projet assez récent de transfert d'une partie de l'eau de l'Ebre (1000 hm3 par an soit environ 15 % du total) vers le sud par des canaux côtiers.

nombreux barrages importants (Hoover Dam…), canaux de dérivation et grandes zones irriguées datant principalement des années 30

(cf. manuels de seconde très riches sur ce sujet…)

 

- 9 barrages importants réalisés entre 1937 et 1983 sur l'ensemble du cours d'eau qui est devenu une succession de lacs (en raison des pentes faibles)

Ces ouvrages sont systématiquement associés à des écluses permettent la navigation de navires océaniques

- zone irriguée le long de la portion finale du fleuve avant la Caspienne ( abandonnée en 1982, voir plus loin)

- peu d'aménagement important réalisé sur le Brahmapoutre hormis plusieurs digues de protection des villages qui remplissent mal leur rôle mais servent de refuge à la population (Il existe néanmoins un barrage sur le Gange en territoire indien)

- un projet de réalisations de digues le long de tous les bras du fleuve dans le delta a existé

- un pont très important sur le fleuve au nord de Dhaka vient d'être construit, il répond indirectement aux difficultés causées par le fleuve

Les enjeux à l'origine de ces aménagements

(ou de ces projets)

Comme ailleurs en Espagne l'objectif principal des aménagements et de profiter au maximum des ressources disponible, notamment pour la production agricole

Volonté politique nationale de rééquilibrages des ressources

(d'un transfert est-ouest en partie réalisé et dont les résultats sont mitigés, on est passé à des transferts Nord-sud)

Objectifs de ces aménagements :

- production agricole

(80% de l'usage actuel)

- contrôle des crues

- hydroélectricité

- consommation par les populations ( forte croissance démographique, intérêt marqué des populations de Californie (tourisme, villégiature..))

- transfert vers les zones urbanisées (Californie)

- loisirs (lacs, rafting…)

Un accord très précis de répartition des ressources existe entre les Etats concernés

(un des meilleurs du monde selon L. Gibson)

Les autorités ont initié un projet global et centralisé (le plus important du monde ?)

Avec deux buts principaux :

- la production d'énergie (40 milliards de kW)

- la création d'un vaste réseau navigable concernant toute la Russie occidentale (le système des 5 mers )

Ces projets sont atteints

Il existait également deux objectifs secondaires :

- irrigation dans la partie aval du fleuve

(Echec en raison de la cimentation rapide des sols par manque de savoir-faire dans ce domaine.(remontée de la nappe salée))

- développement de la pêche dans les lacs de retenue. (semi-échec voir plus loin)

Le Bangladesh est potentiellement concerné par les inondations sur les 2/3 de son territoire, les conséquences humaines sont souvent dramatiques et constituent l'enjeu principal des projets passés ou futurs.

Mais le premier enjeu reste pour l'instant la compréhension du fonctionnement de ce bassin-versant, (certains aménagements (digues) autrefois envisagés auraient sans doute eu plus d'inconvénients que d'avantages)

B. Messerli a réalisé des études particulièrement intéressantes dans ce domaine (voir encadré)

 

Les enjeux actuels concernant ces bassins-versants et leurs aménagements

- Il existe tout d'abord des tensions entre les provinces du bassin de l'Ebre concernant la répartition entre elles des ressources

- A ces conflits "habituels", s'est ajouté récemment une forte pression des écologistes pour sauver le delta de l'Ebre dont une partie est une réserve naturelle (la majeure partie est couverte de rizières). Ils estiment qu'un débit de 140 m3/s est indispensable au maintien de ce milieu

- un plan hydrologique national (2001) réaffirme la nécessité d'une planification nationale

- Les utilisations actuelles restent les mêmes mais deux points de tensions sont apparus depuis les années 70 :

- le respect de l'écologie (avec deux courants différents :

- préservation (assez radical : retour au régime naturel et donc destruction des barrages)

- conservation ou wise use donc gestion raisonnée des ressources d'un point de vue environnemental

- Le partage des eaux avec le Mexique (qui réclame un débit supérieur aux 60m3 actuels, et une eau de bonne qualité).

L'enjeu principal aujourd'hui est le maintien d'une gestion globale de ces aménagements en raison du morcellement important du pouvoir depuis 1991.

Seule la gestion de la production énergétique est restée centralisée et rationnelle.

Le trafic fluvial a ainsi été divisé par 5.

D'un strict point de vue quantitatif la pêche dans cette région est un échec en raison de la priorité donnée à la production électrique (perturbations importantes liées aux variations de niveau)

De plus, les poissons remontant le fleuve (esturgeons) ont quasiment disparus, y compris dans la Caspienne

Les enjeux restent les mêmes mais sont recentrés sur les préoccupations de la population (pour qui la disparition totale des inondations n'est pas un objectif…):

- garantir la sécurité des populations au moment de la crue

- mais surtout éviter les catastrophes sanitaires en période d'inondation.

L'avenir

- Le projet de transfert vers le sud est très compromis dans la mesure ou le "plan hydrologique national de 2001" reste très flou pour ne froisser personne, il contient notamment deux conditions claires :

- les transferts ne doivent pas nuire à la zone de départ

- ils ne doivent pas servir à des créations nouvelles.

- Le poids des écologistes est réel dans le domaine de la conservation et des efforts sont faits qui coïncident également avec les demandes mexicaines.

Cependant les écologistes radicaux n'ont aucun poids par rapport aux besoins en eau des zones irriguées et des villes en région aride (Las Vegas, Phœnix, Tucson, indirectement Los Angeles…) et aux enjeux financiers que ces domaines représentent

La question environnementale semble loin des préoccupations des autorités, elle est cruciale dans trois domaines principaux

- la forte dégradation des berges en raison de la variation permanente et importante des niveaux

- la quasi-disparition de la faune aquatique (eutrophisation)

- plus généralement la pollution des eaux et des limons qui reste très mal connue mais qui doit être en rapport avec l'intense activité industrielle dans la région

La quasi-disparition des publications scientifiques russes depuis 1991 ne facilite pas la prise de conscience dans ce domaine

Aujourd'hui le gouvernement et la communauté scientifique ne proposent plus d'aménagement de grande ampleur pour contrôler les crues du fleuve, l'objectif des actions étant la garantie d'une sécurité sanitaire minimale en cas de crue (bâtiments surélevés pour accueillir en urgence les populations et maintien des axes de communication importants (d'où la construction du pont au nord de Dhaka))

Malgré tout, il existe un projet de 32 barrages en partenariat avec l'Inde (100 milliards de $) Qui pour B Messerli a très peu de chances de voir le jour même si, selon lui une gestion internationale de ce problème est indispensable.

 

Le constat de B. Messerli

Traditionnellement, l'origine des crues du Brahmapoutre est située en Himalaya et la déforestation est montrée du doigt (notamment par des rapports de la banque mondiale)

B Messerli a voulu vérifier la validité de cette théorie et ses travaux ont permis d'arriver aux conclusions suivantes :

- la déforestation en Himalaya est plus faible que prévue, par ailleurs, elle est largement compensée par la création de terrasses pour l'agriculture.

- Il n'existe aucune corrélation entre les précipitations en Himalaya et les crues du Brahmapoutre, par contre, cette corrélation existe avec les précipitations sur le massif de Meghalaya (le plus arrosé du monde : jusqu'à 20m de pluie par an)

- Les inondations au Bangladesh sont en grande partie liées directement aux pluies sur ce territoire et non à la crue du fleuve.

D'autre part, les grandes catastrophes humaines au Bangladesh (300 000 morts en nov. 1970 ; 125 000 morts en avril 1991..) sont surtout dues aux cyclones (les très basses pressions provoquant des inondations venant de l'océan indien) et non aux crues de Brahmapoutre.

 

Essai de conclusion

Au regard de ces exemples on constate que les enjeux sont très variables en fonction des lieux et des périodes. On peut essayer de souligner trois "étapes" :

1 - Dans un premier temps les enjeux sont liés à la maîtrise du cours d'eau

2 - Très vite, la question de la mise en valeur et de la répartition de la ressource en eau domine

3 - Enfin, depuis quelques décennies, la question de l'équilibre environnemental pèse sur les choix d'aménagements dans plusieurs régions du globe.

Mais plutôt que d'étapes il faudrait peut-être parler de priorités qui varient en fonction des milieux (la question de la répartition des ressources intervient très tôt en région aride, beaucoup plus tard en région tropicale…), de la densité de population et de la taille des cours d'eau.

Martin TRISSON-CHIEUX