MINES ET ÉNERGIE EN ALLEMAGNE :
ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX ET PAYSAGES

Michel DESHAIES

CERPA, Université de Nancy 2

Résumé

Article complet

INTRODUCTION

L'Allemagne possède l'image d'un pays où la population a un attachement particulier à la nature et où les préoccupations environnementales passent au premier plan. Outre l'importance du vote écologiste, il est incontestable que cette image reflète une réalité qui se traduit par une législation très pointilleuse en matière d'environnement, l'étendue des espaces naturels protégés ou encore une pratique de la bicyclette pour les déplacements en ville beaucoup plus développée que dans les pays latins comme la France par exemple. L'un des symboles les plus forts et les plus visibles de cette attention particulière à l'environnement est le développement des énergies renouvelables, et en particulier de l'énergie éolienne dont les grandes hélices sont devenues, depuis quelques années, des éléments caractéristiques des paysages allemands. Cette image écologique s'est encore renforcée récemment par l'annonce faite en 2002, par le gouvernement de la coalition rouge-verte, de sortir du nucléaire considéré par les écologistes comme l'énergie la plus néfaste pour l'environnement.

Pourtant si l'on se détache des symboles et que l'on analyse le bilan énergétique de la République fédérale allemande, on s'aperçoit que la réalité est assez éloignée de cette image si fortement affichée d'un pays produisant une énergie propre. En fait, la moitié de la production électrique de l'Allemagne est fournie par des énergies polluantes comme le charbon et le lignite tandis que les énergies « propres » comme l'hydraulique et l'éolien représentent à peine 8 % de l'électricité. Outre les rejets de gaz à effet de serre que génèrent les combustibles fossiles, il faut souligner que l'extraction du charbon et surtout du lignite se fait au prix de dégâts environnementaux considérables. En effet, le lignite ne peut être extrait dans des conditions économiques avantageuses que par le recours à une technique qui provoque des bouleversements considérables de l'environnement et des paysages, l'extraction en découverte par des excavatrices géantes.

Les transformations apportées aux paysages par l'exploitation du lignite en Allemagne comptent parmi les plus importantes que l'on puisse observer à la surface de la Terre. Par les surfaces affectées, par les modifications apportées à la topographie, elles sont en tout cas d'une ampleur inégalée en Europe et introduisent dans les vieilles campagnes européennes, aux paysages ordinairement mesurés, un élément de démesure que l'on attribue plus volontiers aux paysages du Nouveau Monde. L'ampleur des bouleversements que les sociétés d'exploitation du lignite sont autorisées à réaliser dans un pays très densément peuplé, où l'espace est somme toute assez compté, peut sembler quelque peu démesurée. Or, jusqu'à une époque récente, les dégâts environnementaux générés par l'exploitation du lignite n'ont pas suscité, en Allemagne, de débat particulièrement animé. Dans une société que l'on présente souvent comme très préoccupée par les questions environnementales, il peut paraître surprenant que l'extraction du lignite ne soulève pas plus d'oppositions, en comparaison par exemple des réactions presque hystériques que provoquent les transports de déchets radioactifs retraités, pourtant sans conséquences avérées sur l'environnement.

Aussi, il convient de s'interroger sur les conditions qui ont permis le développement de cette exploitation et qui en autorisent la pérennité à moyen terme, alors qu'elle représente sans nul doute une véritable provocation pour les défenseurs de l'environnement. Cela permet de souligner l'ambiguïté du débat sur la question énergétique en Allemagne, un enjeu fondamental pour le XXIè siècle.


I - L'ambiguïté du débat sur la question énergétique en Allemagne

Dans une Europe occidentale où l'exploitation minière appartient désormais largement au passé, l'Allemagne, première puissance économique du continent, présente l'originalité de satisfaire une part encore notable de sa production énergétique en recourant à l'extraction du charbon et du lignite. Alors que la plupart des pays de l'Union européenne ont fortement réduit l'activité de leurs houillères et les ont même parfois totalement fermées, la production allemande a diminué dans de moindres proportions (tableau 1), si bien que l'Allemagne produit désormais 44% du charbon et 67% du lignite de l'Europe des 15.

Si, à moyen terme, la production de charbon est appelée à se réduire fortement, celle de lignite au contraire se maintient et a même tendance à augmenter depuis 1999 et les plans d'exploitation prévoient de maintenir ce niveau de production au moins jusqu'à l'horizon 2030 ou 2040. En effet, c'est que, contrairement au charbon, le lignite peut être exploité et utilisé pour faire fonctionner les centrales thermiques dans des conditions économiques avantageuses.

Le lignite est au même titre que le charbon un combustible fossile dont l'Allemagne est très largement dotée puisque les réserves que recèlent les différents gisements sont évaluées à 56 milliards de tonnes, soit 10 % des réserves mondiales et plus de la moitié des réserves européennes. Malgré une très forte baisse de la production depuis la réunification allemande, l'Allemagne reste de loin le premier producteur mondial de lignite avec un total de 168 millions de tonnes en 2000, alors que la production de charbon par exemple n'atteint plus 40 millions de tonnes. Ce volume impressionnant de la production doit toutefois être relativisé dans la mesure où, en raison de son contenu en eau (50 à 60 %) le lignite a un pouvoir calorifique deux à trois fois inférieur à celui du charbon Malgré ses médiocres qualités énergétiques, l'avenir du lignite en Allemagne est pourtant beaucoup plus assuré que celui du charbon. Il y a là un paradoxe apparent que permet de comprendre l'analyse du bilan énergétique de l'Allemagne.

Le principal argument invoqué pour justifier l'extraction du lignite et les dégâts collatéraux qu'elle implique est sa contribution à la réduction de la dépendance énergétique du pays. En effet, comme tous les états de l'Union européenne, à part la Grande-Bretagne, l'Allemagne est très dépendante de l'extérieur

pour son approvisionnement énergétique, puisqu'elle doit importer pratiquement 72 % de sa consommation énergétique primaire. Ceci est dû à la place qu'occupent le pétrole et le gaz naturel dans le bilan énergétique puisque, ensemble, ces deux sources d'énergie fournissent 60 % de la consommation alors que du sous-sol allemand on n'extrait guère que 2 % des besoins en pétrole et 20 % de ceux en gaz naturel.



Figure 1 : bilan de la production d'électricité en Allemagne

L'essentiel de l'énergie produite en Allemagne correspond à la production de courant électrique qui est assurée par trois sources principales : l'énergie nucléaire (30%), le lignite (27%) et le charbon (23%). Or, à court terme, l'importance de deux de ces sources d'énergie nationales est appelée à se réduire fortement. C'est le cas en premier lieu de l'énergie nucléaire, que la coalition rouge-verte au pouvoir a en quelque sorte condamnée en faisant voter un nouvelle loi entrée en vigueur le 27 avril 2002. Cette loi programme l'arrêt progressif des 19 réacteurs nucléaires fonctionnant actuellement en Allemagne. Il y a bien sûr dans cette décision une large part d'idéologie et de volonté de satisfaire une clientèle électorale car, en toute objectivité, il paraît en fait peu réaliste que l'Allemagne puisse, même à moyen terme, se passer complètement de l'énergie nucléaire. En effet, si d'ici 2005, l'arrêt d'une première centrale aura peu de conséquences, entre 2006 et 2010 il faudra trouver le moyen de remplacer 19 milliards de kWh par an, tandis qu'entre 2011 et 2020 c'est une production de 87 milliards de kWh supplémentaires qu'il faudra remplacer (C. Heuraux, 2002). On peut remarquer d'ailleurs qu'on n'a jamais produit en Allemagne autant d'électricité d'origine nucléaire que depuis 1997 ; le record ayant été atteint en 2001. Quels que soient les futurs rebondissements du débat sur le nucléaire qui n'est certainement pas clos, il semble cependant acquis que l'énergie nucléaire jouera un rôle déclinant dans la production d'électricité que la Vereinigung Deutscher Elektrizitätswerke estime à encore 23 % en 2020 au lieu de 33% actuellement..



source : VDEW

Figure 2 :Evolution de la production d'électricité en milliards de kWh à partir des trois sources principales d'énergie, le nucléaire, le lignite et le charbon.


Le charbon devrait conserver son importance actuelle, et même voir sa part dans le bilan énergétique augmenter légèrement. Mais il s'agira de moins en moins de charbon extrait en Allemagne. En effet, depuis longtemps, l'extraction du charbon allemand n'est plus rentable, puisque son prix de revient est presque 4 fois supérieur à celui du marché mondial. Aussi, si l'on continue à extraire du charbon en Allemagne, c'est essentiellement pour des raisons politiques et sociales, les mineurs constituant toujours un groupe de pression puissant, capable d'actions spectaculaires, comme l'a montré l'occupation, en mars 1997, par 10 000 gueules noires, du quartier gouvernemental à Bonn. C'est donc au prix de subventions gigantesques, de l'ordre de 4,5 milliards d'Euros par an que l'on continue à extraire du charbon, le parlement ayant décidé de prolonger ces aides à l'industrie charbonnière jusqu'en 2005. Mais en contrepartie de ces aides, il a aussi été décidé de fermer progressivement plusieurs mines et de réduire la production nationale à 30 millions de tonnes contre 48 en 1997. Comme déjà en 1997 les importations atteignaient 23 millions de tonnes, le maintien de la consommation de charbon au niveau actuel implique qu'en 2005 il faudra importer plus de la moitié de la consommation, les centrales thermiques absorbant à elles seules 72% du charbon.

Face au déclin programmé de l'énergie nucléaire et à la réduction de l'extraction du charbon national, le gouvernement allemand a prévu de développer le gaz naturel et les énergies renouvelables, en particulier les éoliennes et l'énergie solaire. A court terme, la diminution de la production électrique par le nucléaire devrait être compensée principalement par l'essor de l'électricité produite par des centrales au gaz dont la part actuelle d'environ 9 % devrait, selon Eurélectric, passer à 14 % en 2020. Le gouvernement allemand, du moins le ministre de l'environnement, compte aussi beaucoup sur l'essor des énergies renouvelables en raison de leur caractère non polluant. Leur part dans le bilan énergétique global devrait ainsi rapidement s'accroître et passer de 7% en 2001 à 12,5% en 2010 et 25% en 2030 (C. Heuraux, 2002). Comme il existe peu de possibilités d'accroître le potentiel de production d'hydroélectricité qui reste, avec environ 5% de la production électrique, la principale source d'énergie renouvelable, on envisage surtout de développer beaucoup l'énergie éolienne. Celle-ci a effectivement connu une progression spectaculaire depuis le début des années 90 et l'Allemagne est, de loin, le champion du monde incontesté de cette forme d'énergie avec plus d'un tiers de la production éolienne mondiale (C. Heuraux 2002).


source : VDEW

Figure 3 : Evolution de la production d'électricité éolienne et hydraulique de 1990 à 2002
(en milliards de kWh)

Depuis 1995, la production d'énergie éolienne a été multipliée par huit et avec 17 milliards de kWh en 2002, elle représentait 3,4 % de la production électrique du pays. Pour 2003 il est prévu que les 14 000 éoliennes installées principalement en Allemagne du Nord fournissent 22 milliards de kWh, soit 5 % de la production électrique allemande. Malheureusement, les conditions anticycloniques exceptionnellement durables qui ont régné sur l'Allemagne comme sur l'ensemble de l'Europe au cours du printemps et de l'été 2003 laissent présager que cet objectif ne pourra pas être atteint. On touche là à l'une des principales limites au développement de l'énergie éolienne, son extrême dépendance des conditions météorologiques et donc la variabilité imprévisible de la production qui complique l'équilibre du réseau. Si l'on ajoute à cela que les bons sites pouvant être équipés se font rares et qu'il s'agit d'une énergie non compétitive, dont l'essor n'a été possible que par de généreuses subventions, on peut raisonnablement se demander si l'objectif affiché par le ministre de l'environnement, de porter la part de l'électricité éolienne à 10% en 2020, puis à 25% en 2025 n'est pas excessivement ambitieux. Il existe certes des projets pharaoniques de créer de gigantesques éoliennes off shore à plus de 40 km au large des côtes allemandes ; ce qui permettrait de lever deux des obstacles à la poursuite du développement de l'énergie éolienne : la rareté des sites intéressants et les critiques de plus en plus vigoureuses des riverains qui reprochent aux éoliennes d'être bruyantes et inesthétiques. Mais la réalisation de telles installations en pleine mer, où elles devront résister à des conditions météorologiques extrêmes, ne risque-t-il pas d'augmenter les coûts de construction dans des proportions tellement importantes que le courant produit sera d'un coût prohibitif. En attendant, un parc expérimental d'une douzaine d'éoliennes est en cours de réalisation à 38 km au large des côtes de l'île de Borkum, mais ne devrait pas fournir de courant avant 2006. En l'état actuel des techniques, il paraît donc peu probable que l'énergie éolienne puisse fournir plus de 6 à 7% de la production électrique de l'Allemagne. Quant aux autres énergies renouvelables comme le solaire, leur production est confidentielle et ne devrait pas non plus pouvoir beaucoup s'accroître.

Dans ces conditions, on voit que la décision de sortir du nucléaire, justifiée par des arguments environnementaux, devrait conforter à moyen terme le maintien de la production d'électricité à partir de charbon et surtout de lignite, deux énergies dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles sont peu « umweltfreundlich », autrement dit peu favorables à l'environnement. Or, le maintien à leur niveau actuel de ces sources d'énergies risque de poser beaucoup de problèmes à l'Allemagne pour atteindre les objectifs qui lui sont assignés dans le cadre du protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre. En effet, si l'Allemagne a pu, entre 1990 et 2000, réduire ses émissions de CO2 de 19%, c'est essentiellement grâce à l'effondrement industriel de l'ex-RDA et à la diminution drastique de la production de lignite qui en a résulté. Par contre, on peut se demander comment elle pourra réduire ses émissions de CO2 de 21% supplémentaires d'ici à 2008-2012, comme cela lui a été assigné lors du Conseil des ministres de l'Environnement de l'Union européenne du 4 mars 2002, alors qu'elle aura déjà commencé à réduire sa production d'électricité d'origine nucléaire dans des proportions que ne pourront pas compenser les énergies renouvelables. Cela risque bien d'être en quelque sorte la quadrature du cercle et les défenseurs du nucléaire ont fait observer que le fonctionnement des centrales nucléaires permettait d'éviter le rejet dans l'atmosphère de 179 millions de tonnes de CO2 par an. Or, si les énergies renouvelables, dont la production est extrêmement tributaire des conditions atmosphérique, ne s'avèrent pas assez efficaces pour compenser la diminution du nucléaire, la seule solution sera de recourir davantage au lignite dont la production peut être assez facilement augmentée. Il y a donc tout lieu de penser que le débat sur la question énergétique est loin d'être clos.

On peut en tout cas s'étonner que, dans un pays où la sensibilité écologique est si développée, la poursuite de l'extraction du lignite au prix de la destruction totale de paysages sur des surfaces considérables ne soit pas sérieusement remise en cause. En effet, si l'exploitation du lignite est fortement combattue au niveau local par des associations de défense de l'environnement, force est de constater que celles-ci ne trouvent pas de relais à l'échelon national et, d'un point de vue strictement environnemental il aurait pu paraître plus prioritaire de sortir du lignite que de sortir du nucléaire. On peut donc s'interroger sur les raisons de cette sorte d'immunité dont bénéficie le lignite, alors qu'il génère des dégâts environnementaux incomparablement plus grands que ceux produits par les autres énergies, et notamment le nucléaire.

2 - Les conditions de l'exploitation du lignite en Allemagne

L'Allemagne extrait actuellement environ un cinquième de la production mondiale de lignite et depuis les développements de l'extraction à la fin du XIXè siècle, elle a toujours largement dominé la production puisqu'au lendemain de la première guerre mondiale l'Allemagne fournissait les trois-quarts de la production mondiale. Au moment de son effondrement en 1989, la RDA produisait plus de 300 millions de tonnes de lignite par an et les deux états allemands représentaient alors environ 40% de la production mondiale. Le lignite est la seule ressource minière exploitée depuis des décennies dans un pays européen dont la production n'ait pas été dépassée, ni même d'ailleurs rattrapée par les productions des états continents que sont les Etats-Unis, la Russie ou l'Australie. Il y a à cela plusieurs raisons. La première peut-être est que, contrairement au charbon, le lignite n'est pas une matière première exportable dans la mesure ou son faible pouvoir calorifique n'autorise pas son transport sur de longues distances à des coûts satisfaisants. Aussi, son exploitation n'a-t-elle de sens qu'à condition qu'il soit utilisé à proximité immédiate des sites d'extraction. Dans ces conditions, chaque état ne produit du lignite que pour sa consommation intérieure, en l'occurrence principalement pour faire fonctionner des centrales thermiques.


Photo 1 : L'exploitation de Garzweiler, dans la Baie de Cologne.


Une autre raison expliquant la poursuite de l'exploitation des gisements allemands est l'abondance des réserves et l'épaisseur des couches exploitables en découverte. Les différents bassins recèlent plus de 100 milliards de tonnes de réserves dont 58 sont exploitables dans les conditions économiques et techniques actuelles, soit environ 10% des réserves mondiales. Au rythme actuel de l'exploitation, cela représente encore près de 300 ans de réserve. Mais la rentabilité économique de cette exploitation exige depuis longtemps qu'elle se fasse en découverte au prix de la destruction totale de paysages occupés et façonnés par l'homme depuis le Moyen-âge, voir même depuis l'Antiquité. Le prix à payer pour assurer somme toute une part relativement faible de la couverture énergétique du pays (12 %) semble assez démesuré, puisque l'extraction de ce combustible fossile entraîne l'anéantissement des sols, de la couverture végétale, des villages, bref du cadre de vie de la population affectée par l'extension des exploitations. Ainsi, depuis les débuts de l'extraction du lignite, c'est plus de 160 000 ha, soit deux fois la superficie de Berlin, qui ont été affectés, notamment des régions qui comptent parmi les plus densément occupées d'Allemagne. En effet, contrairement aux exploitations minières des Etats-Unis ou d'Australie, les mines à ciel ouvert allemandes ne sont pas situées dans des régions désertiques, mais "consomment" des campagnes très densément peuplées et détruisent de vieux villages d'origine médiévale qui disparaissent ainsi irrémédiablement de la carte. Les gigantesques excavations de la baie de Cologne ou de la baie de Leipzig se développent ou se sont étendues aux dépens de campagnes particulièrement fertiles et peuplées et, depuis un demi-siècle, des dizaines de milliers de personnes ont dû quitter leur village, détruit pour permettre la progression des exploitations.

L'essentiel des ressources de lignite se trouve dans trois bassins situés en bordure méridionale de la plaine d'Allemagne du Nord, au pied du Mittelgebirge :



Figure 4 : Les bassins de lignite en Allemagne


Le bassin principal est celui situé dans la baie de Cologne qui contient à lui seul 35 milliards de tonnes, soit les deux tiers des réserves exploitables. L'affaissement progressif au cours du Miocène de ce fossé d'effondrement a permis le dépôt au fond de lagunes d'une succession de couches de lignite pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres d'épaisseur. Aussi, les couches les plus anciennes sont enfouies jusqu'à plus de 600 m de profondeur alors que les plus récentes sont presque à l'affleurement et ne sont recouvertes que par quelques mètres de loess ou d'alluvions. Comme le fossé d'effondrement est en fait morcelé en plusieurs blocs délimités par des failles de direction nord-ouest - sud-est, les conditions de gisement des couches à l'intérieur de la baie varient fortement et expliquent la répartition géographique des exploitations. L'extraction du lignite a commencé dans la partie sud du horst de Ville, au sud-ouest de Cologne, où les couches étaient à l'affleurement. Puis l'exploitation s'est déplacée sur 40 km vers le nord, toujours dans le horst de Ville, si bien que les mines étaient concentrées dans une bande de 5 km de largeur longée à l'ouest par l'Erft. Parallèlement, les couches recélées par le bloc le plus occidental, près de la ville d'Eschweiler, ont également été précocement exploitées. Ces gisements superficiels sont désormais épuisés. Aussi, depuis les années 80, l'exploitation s'est développée dans les blocs de la Rur et de l'Erft où les couches de lignite sont très épaisses mais plongent fortement vers le nord-est dans la région de Hambach, vers le nord-ouest dans celle de Garzweiler. Ainsi, la couche principale exploitée dans l'immense découverte de Hambach plonge de 400 m en une dizaine de kilomètres. C'est pourquoi les exploitations actuelles de Inden, Garzweiler et surtout Hambach sont de profondeur croissante et le volume de recouvrement à déplacer est donc de plus en plus important. Néanmoins, du fait des particularités du gisement, le bassin de Cologne est, des trois grands bassins, celui où les surfaces affectées jusqu'alors par l'exploitation minière sont les plus réduites, environ 27 000 ha jusqu'à présent.


Figure 5 : Le bassin de Cologne, exploitation et réhabilitation des paysages, situation en 2002

1, futur dépôt d'ordures ménagères, 2, zone exploitée, 3, surfaces en voie de réaménagement, 4, surfaces remises en culture, 5, surfaces reboisées, 6, lacs constitués dans d'anciennes exploitations de lignite, 7, village déplacé, 8, industrie de transformation du lignite, 9, centrale thermique, 10, limite des zones exploitables, 11, limite des zones qu'il est prévu d'exploiter.


Le bassin d'Allemagne centrale est celui qui a été le plus exploité et également celui dont les réserves sont les plus faibles, environ 9 milliards de tonnes. Il présente une extension considérable, puisque le lignite a été extrait dans une région couvrant plus de 2500 km2 et ayant à peu près la forme d'un vaste triangle équilatéral de 90 km de côté, dont les sommets passent par Eisleben à l'ouest, Altenburg au sud et Wittenberg au nord. Les surfaces affectées par l'exploitation minière dépassent 50 000 ha, soit deux fois plus qu'en Rhénanie. Le bassin d'Allemagne centrale présente un certain nombre d'originalités par rapport aux deux autres grands bassins, celui de la baie de Cologne, et celui de Basse Lusace. En surface, la topographie peu différenciée de plan incliné vers le nord qui caractérise la baie de Leipzig, cache une structure assez complexe qui a contrôlé l'extension et l'épaisseur très variable des couches de lignite : de quelques mètres à plusieurs dizaines de mètres localement car le dépôt des couches de lignite s'est effectué de l'Eocène supérieur au Miocène (entre 45 et 6 millions d'années) dans des dépressions marécageuses résultant de mouvements de subsidence liés à des phénomènes de dissolution, qui ont affecté de façon inégale les couches sédimentaires salifères recouvrant le socle hercynien, assez proche de la surface. Les discontinuité spatiales des phénomènes de dissolution et donc les fortes variations d'épaisseur des couches de lignite expliquent largement l'une des originalités du bassin d'Allemagne moyenne : la relative dispersion des exploitations et une taille plus modeste qu'en Basse-Lusace ou dans la baie du Rhin inférieur. L'intérêt majeur des couches de lignite exploitées dans le bassin d'Allemagne moyenne est la faible épaisseur du recouvrement constitué des dépôts laissés par les glaciations de l'Elster et de la Saale, et des loess déposés au cours de la glaciation de la Weichsel. En effet, l'essentiel des couches de lignite est enfoui à quelques dizaines de mètres de profondeur et le lignite affleure même localement le long de versants de vallées, en particulier sur les bordures sud et ouest de la baie de Leipzig, ou dans les environs de Bitterfeld. Le lignite a ainsi été extrait dans 41 exploitations à ciel ouvert.

En raison de la grande variété des qualités, le lignite du bassin d'Allemagne centrale a été à la base du puissant développement industriel de la région, non seulement en tant que source d'énergie, mais aussi en tant que matière première utilisée par l'industrie chimique. Cela constitue une autre originalité de ce bassin par rapport à ceux de Rhénanie et de Basse Lusace, où l'exploitation du lignite avait un objectif plus strictement énergétique.

Le bassin de Basse-Lusace est celui qui a la plus grande extension spatiale, bien que les réserves exploitables estimées à 13 milliards de tonnes soient très inférieures à celles de la baie de Cologne. Les surfaces affectées par l'exploitation minière dépassent 77 000 ha, soit l'équivalent des deux autres bassins réunis. Comme dans le bassin d'Allemagne centrale, le socle est relativement proche de la surface et affleure au sud du gisement. Le socle est recouvert par 200 m de dépôts de l'Oligocène supérieur et du Miocène dans lesquels se trouvent trois couches de lignite relativement peu épaisses. Seules les deux couches supérieures du Miocène ont été exploitées. La puissance relativement faible de ces couches, 10 à 20 m pour la couche supérieure, 5 à 10 m pour la couche inférieure, leur disposition peu perturbée ainsi que l'épaisseur relativement faible du recouvrement (80 m pour la couche inférieure) ont permis d'exploiter le lignite avec des ponts transporteurs (Abraumförderbrücke). La conséquence est le développement d'exploitations extrêmement vastes et relativement peu profondes : moins de 100 m.

Figure 6 : Le bassin de Basse Lusace au milieu des années 90 : 1, autoroute, 2, frontière, 3, ville, 4, village, 5, centrale thermique, 6, exploitation en activité, 7, surface encore exploitée en 1992, en voie de réhabilitation (reforestation), 8, surface en voie de réhabilitation avant 1992, 9, lac occupant une excavation abandonnée, 10, limite de la zone devant, dans l'avenir, être exploitée, 11, lac prévu dans le cadre du plan d'assainissement.

L'exploitation industrielle du lignite s'est développée simultanément dans les trois bassins essentiellement à la fin du XIXè siècle. D'abord exploité par la technique des puits de mines, le lignite est de plus en plus extrait en découverte dès le début du XXè siècle. Jusqu'aux années 20, les exploitations à ciel ouvert restent encore de dimensions modestes et n'ont pas d'impact paysager considérable. C'est seulement après la première guerre mondiale qu'on franchit une nouvelle étape caractérisée par le changement d'échelle des exploitations qui deviennent immenses. La mise au point de nouvelles techniques, et notamment l'utilisation d'excavatrices colossales à pelles rotatives (Schaufelradbagger à partir de 1916) et de ponts transporteurs (Abraumförderbrücke) permet de remuer des volumes beaucoup plus considérables de recouvrement, afin d'atteindre les couches de lignite situées plus en profondeur. L'accroissement considérable de la production que permettent ces nouvelles techniques est motivé par la politique de mobilisation maximale des ressources naturelles qui va régner en Allemagne à partir de la veille de la première guerre mondiale jusqu'en 1945 et même jusqu'en 1990 pour l'ex RDA. En effet, pendant la première guerre mondiale, l'Allemagne, pratiquement coupée de ses approvisionnements extérieurs, va solliciter au maximum les ressources de son sous-sol. Si le lignite est à priori une source d'énergie et une matière première moins intéressante que le charbon, il présente l'avantage certain de pouvoir être extrait en grandes quantités, à un coût bien moindre. Le lignite devient un pilier essentiel de l'économie allemande. Il joue un rôle croissant dans la production d'électricité dont il fournit 41% en 1922 au lieu de 23% en 1913. De grandes centrales électriques sont créées pendant la guerre sur les différents bassins de lignite et alimentent en énergie les villes et les industries régionales. En fait, le lignite devient de plus en plus une énergie de substitution au charbon dont la production diminue de près d'un quart après la guerre en raison de la perte des bassins de Haute Silésie et de la Sarre. Il devient aussi une matière première pour la fabrication de produits de synthèse et sert de support au développement d'une puissante industrie chimique, en particulier dans le bassin d'Allemagne centrale. La politique autarcique des nazis et la préparation de la deuxième guerre mondiale conduisent à une mobilisation maximale des ressources minières et confortent l'importance du lignite.

Après la guerre, la division de l'Allemagne en deux états rivaux laisse l'Allemagne orientale pratiquement sans ressources énergétiques en dehors du lignite. En effet, la quasi totalité de la production allemande de charbon est à l'Ouest, dans les bassins de la Ruhr, d'Aix la Chapelle et de la Sarre, tandis que le bassin de Silésie est attribué à la Pologne. La production saxonne de charbon ne dépasse pas 3 millions de tonnes et est évidemment très insuffisante. Afin d'assurer une relative indépendance énergétique du pays, il est décidé d'exploiter à outrance les ressources de lignite. Aussi, durant toute l'époque de la RDA, la production ne va pas cesser d'augmenter. Dès 1950, la production maximale d'avant-guerre est dépassée puisqu'en 1955 elle atteint déjà plus de 200 millions de tonnes. Avec près des trois quarts de la production d'énergie primaire du pays, le lignite tient une place presque exclusive et fournit quasiment la totalité de l'électricité. Les logements anciens qui ne sont pas chauffés par les grandes centrales d'où partent les conduites aujourd'hui encore si caractéristiques des paysages urbains des villes d'Allemagne orientale, utilisent des briquettes de lignite. Après la reconstruction des usines détruites pendant la guerre, l'industrie chimique basée sur l'utilisation de l'électricité produite par les centrales thermiques ou sur la transformation du lignite en produits de synthèse est puissamment développée, notamment en Allemagne centrale où les sites existants avant la guerre sont renforcés. Les industries chimiques connaissent un développement forcené, en particulier au sud de Halle avec les sites de Leuna et Buna ainsi que dans la région de Bitterfeld-Dessau et Wittenberg, le Bezirk de Halle fournissant à lui seul 40 % de la production chimique de la RDA. Dans l'usine de Buna à Schkopau on développe à partir des années 60 la production de carbure de calcium (CaC2) qui sert de composé pour produire de l'acétylène et fabriquer des PVC et du caoutchouc synthétique. A partir des années 70, il est aussi utilisé pour obtenir du coke de lignite haute température qui permet de remplacer le coke de charbon dans les hauts fourneaux. Ainsi, si à partir de 1958, le gouvernement de la RDA décide de développer la pétrochimie sur la base du pétrole importé d'URSS et transformé dans les raffineries de Schwedt et Leuna II, le lignite reste un pilier essentiel de l'industrie chimique. La croissance de la pétrochimie freine quelque peu le développement de la production de lignite qui s'établit à 261 millions de tonnes en 1970 et reste à peu près au même niveau jusqu'en 1980. Les crises pétrolières des années 70 et le renchérissement considérable du coût des importations contraignent le gouvernement de la RDA à engager une nouvelle phase de développement de la production de lignite qui dépasse alors les 300 millions de tonnes jusqu'en 1989, soit plus d'un quart de la production mondiale. Le lignite fournissait alors 84,4 % de la production électrique du pays et 85 % du combustible pour le chauffage domestique sous forme de briquettes. Aucun pays du monde n'avait alors autant dépendu d'une seule source d'énergie.



1945

1950

1955

1960

1965

1970

1975

1980

1985

All. Centrale

Bezirk Halle

Bezirk Leipzig

60,6

34,6

23

99,4

57,2

36,3

140,0

83,3

50,1

141,8

79,6

58,7

139,3

74,8

61,0

127,2

65,9

59,3

106,6

41,5

62,5

96,5

45,1

50,5

115,3

44,5

69,4

Basse-Lusace

Bezirk Cottbus

Bezirk Dresden

24,3

24,2

0,0

37,7

35,4

0,5

60,6

57,8

1,0

83,7

78,8

3,9

112,0

104,8

7,2

134,3

127,6

6,7

140,1

134,0

6,1

161,6

148,8

12,8

196

180

16

Total RDA

84,9

137,1

200,6

225,5

251,3

261,5

246,7

258,1

312


Tableau : Evolution de la production de lignite dans les différents bassins de RDA

L'essor fantastique de la production de lignite en RDA se fait par intensification de la production dans les exploitations existant avant la guerre et surtout par ouverture de nouvelles exploitations. Ce faisant, la géographie de l'extraction du lignite évolue considérablement. Jusqu'au milieu des années 60, le bassin d'Allemagne centrale continue à fournir l'essentiel de la production, avec un maximum de 142 millions de tonnes en 1962. A partir du début des années 60, les ressources commençant à s'épuiser, la production décline, tandis que les besoins croissants de l'économie sont assurés de plus en plus par la montée en puissance des gisements de Basse-Lusace. Dès 1968, la production du bassin de Basse-Lusace dépasse celle du bassin d'Allemagne centrale et jusqu'aux années 80 l'écart s'accroit entre les deux. En 1989, les exploitations de Basse-Lusace fournissaient près de 200 millions de tonnes de lignite, soit les deux tiers de la production de la RDA.

Le lignite n'avait bien sûr pas la même importance pour la RFA qui, après la guerre, disposait du bassin charbonnier de la Ruhr. Le charbon fournissait alors l'essentiel de la consommation d'énergie primaire du pays et le lignite n'était donc qu'une ressource d'appoint, non négligeable cependant dans le domaine de la production d'électricité puisqu'en 1959 par exemple sa part était de 27% contre 59% au charbon. Néanmoins, la production totale d'électricité de la RFA à partir du lignite représentait alors tout de même 80% de celle de la RDA. Aussi, la croissance de la consommation d'électricité après la guerre nécessite également de développer la production de lignite qui augmente rapidement et passe de 70 millions de tonnes avant la guerre à près de 100 millions de tonnes à la fin des années 50, l'essentiel de la production venant de la baie de Cologne.


1960

1965

1970

1975

1980

1985

1990

1995

2000

81

86,4

93

107,4

117,7

114,5

102

100,2

92


Evolution de la production de lignite en Rhénanie (en millions de tonnes)

Mais, contrairement à ce qui se passe en RDA, l'augmentation de la production est ensuite relativement peu importante puisque jusqu'au début des années 70 les volumes extraits dans la baie de Cologne restent à un niveau constant, entre 83 et 95 millions de tonnes. En effet, en RFA, le lignite sert presque exclusivement à produire de l'électricité et moins de 5 % de la production est utilisée pour la fabrication de briquettes ou dans l'industrie chimique. Le renchérissement des prix du pétrole dans les années 70 relance la production des énergies nationales, charbon et lignite, dont la part dans le bilan énergétique augmente progressivement jusqu'au début des années 80. La production de lignite de Rhénanie est ainsi portée à 110-120 millions de tonnes à partir de 1974 avec un maximum de 120,6 millions de tonnes en 1984.La diminution des prix du pétrole au milieu des années 80 ramène la production de lignite à son niveau du début des années 70, soit 104 millions de tonnes en 1989. L'importance du lignite comme source d'énergie en RFA est alors sans commune mesure avec la place qu'il occupe en RDA puisqu'il ne représente que 8 % de la consommation d'énergie primaire et est, après le nucléaire et le charbon, la troisième source de production d'électricité avec environ 20 % du total. Par contre, en raison de la concentration de l'exploitation en Rhénanie, le lignite joue un rôle essentiel dans la production d'électricité du Land de Rhénanie-Westphalie dont il fournit 44 % de la consommation et devance ainsi le charbon.

Si, au total, l'évolution de la production en RFA montre une relative constance des volumes extraits depuis les années 60, la géographie de l'extraction dans la baie de Cologne a fortement évolué au cours des années 80. Jusqu'en 1985 l'essentiel du lignite provenait du horst de Villé, l'exploitation s'étant progressivement déplacée vers le nord depuis les années 50. Or, le gisement de Villé apparaît alors presque complètement épuisé et la production va progressivement cesser entre 1985 et 1992 dans les exploitations de Frechen, Frimmersdorf Sud et Fortuna Garsdorf, l'extraction se poursuivant à Bergheim jusqu'en 2000. Dans la partie sud-ouest du bassin, près d'Eschweiler, l'exploitation de Zukunft West est également fermée en 1988. Afin de maintenir le niveau de production, de nouveaux gisements beaucoup plus profonds sont mis en exploitation à l'ouest du horst de Villé. Les mines de Inden et de Garzweiler sont ouvertes en 1980 et celle de Hambach en 1984.La production de ces nouvelles exploitations monte progressivement en puissance au cours des années 80 et 90 et, depuis 2000 elle se stabilise à 50 millions de tonnes pour Hambach, 40 millions de tonnes pour Garzweiler et 20 millions de tonnes pour Inden. L'ouverture de ces nouvelles mines marque un changement d'échelle considérable de l'exploitation minière réalisée désormais avec une nouvelle génération d'excavatrices capables de déplacer 240 000 m3 de matériel par jour. En effet, en raison des caractéristiques des gisements, il faut créer des excavations beaucoup plus profondes que celles qui existaient dans le horst de Villé, jusqu'à plus de 400 m à Hambach, 150 m à Garzweiler. Surtout, les surfaces des exploitations sont beaucoup plus importantes que celles qui existaient jusqu'à présent puisque Hambach I devrait, à terme s'étendre sur 8 500 ha et Garzweiler II sur 6600 ha. Les excavations ainsi créées devraient être les plus grandes d'Allemagne et figureront parmi les plus grandes du monde. Or, si l'exploitation de Hambach se développe actuellement aux dépens d'une forêt, dans l'avenir, Hambach et Garzweiler vont s'étendre essentiellement sur des campagnes densément peuplées et entraîner la destruction de nombreux villages. Par ailleurs, la réhabilitation d'excavations sans communes mesures avec celles qui existaient jusqu'à présent pose des problèmes nouveaux.

La confortation de la production de lignite dans les Länder occidentaux contraste fortement avec l'évolution intervenue dans les nouveaux Länder depuis la réunification. En effet, la pollution catastrophique générée par la combustion d'un lignite très sulfureux dans des centrales thermiques archaïques ainsi que l'effondrement industriel survenu au lendemain de la réunification ont conduit à une réduction drastique de la production de lignite dans les nouveaux Länder. Dès 1992, la production de lignite était divisée par 2 par rapport à son niveau record de 1989 et, actuellement elle s'établit à environ 65 millions de tonnes. La réduction de la production a été particulièrement importante dans le bassin d'Allemagne centrale où il ne reste plus que 3 exploitations en activité fournissant un peu plus de 15 millions de tonnes par an . En effet, dans cette région, l'épuisement des gisements, la dispersion des exploitations et la faible productivité ont condamné à la fermeture 18 des 21 exploitations en activité en 1989. La Basse Lusace reste donc, comme en 1989, la principale base énergétique de l'Allemagne orientale, mais avec un volume extrait 6 fois inférieur à ce qu'il était avant la réunification. Si la réduction de la production de lignite est spectaculaire, celui-ci n'en reste pas moins la principale source de production d'électricité dans les nouveaux Länder. La réduction considérable de la consommation, principalement industrielle, et la construction de nouvelles centrales thermiques beaucoup moins polluantes et plus productives expliquent que le lignite conserve une place encore essentielle dans le bilan énergétique des nouveaux Länder, malgré la très forte diminution des volumes extraits.


3 - Des paysages profondément transformés par l'exploitation du lignite

3.1 Les conséquences paysagères et environnementales de l'exploitation du lignite

Le développement de l'extraction du lignite dans les années 20 et, plus encore, après la seconde guerre mondiale, a provoqué de profondes transformations des paysages et de l'environnement des principaux bassins. L'impact le plus visible est évidemment la modification de la topographie initiale de plaine ou de bas plateau en un paysage accidenté de grandes excavations dont les contours et les versants sont réaménagés après la fin de l'exploitation et occupés par des lacs. Les excavations sont dominées par des terrils tabulaires, les plus récents et les plus vastes comme la Sophienhöhe à Hambach, dans la baie de Cologne, constituant de véritables plateaux s'enlevant jusqu'à 100 ou 150 m au-dessus de la surface initiale . Les caractéristiques topographiques de ces paysages accidentés et l'occupation des sols sont déterminés dans le cadre des plans de réaménagement des exploitations.


Photo 2 : l'exploitation de Hambach : la photo prise depuis le bord occidental de l'exploitation, montre la profondeur de l'excavation qui dépasse 400 m et se développe sur plus de 5 km de longueur. Cette exploitation doit fournir à elle seule plus de 50 millions de tonnes de lignite par an.



Photo 3 : La Sophienhöhe à Hambach : la Sophienhöhe constitue un vaste plateau artificiel dominant de 200 m la surface de la Baie de Cologne. Elle a été constituée au cours des années 80 et 90 par accumulation des déblais de l'exploitation de Hambach et porte aujourd'hui une forêt principalement de feuillus.

Un des problèmes techniques les plus difficiles à résoudre par l'exploitation est la nécessité de déplacer les cours d'eau de la région et d'empêcher que, lors des crues, les exploitations qui se trouvent évidemment très en dessous des rivières ne soient submergées par les inondations. L'Erft dans la baie de Cologne, la Weiße Elster au sud de Leipzig, la Mulde près de Bitterfeld ont dû ainsi être déplacées à plusieurs reprises.

La profondeur atteinte par l'extraction nécessite l'abaissement de la nappe phréatique par pompage bien au-delà des limites des exploitations. Aussi, l'une des conséquences environnementales les plus importantes de l'exploitation du lignite est la modification de l'hydrologie dans une partie du bassin, d'autant plus étendue que les excavations atteignent des profondeurs importantes. Dans la baie de Cologne, la mise en exploitation de Hambach et de Garzweiler a provoqué un abaissement de la nappe phréatique sur plus de 3000 km2 jusqu'à 300 m de profondeur. Les volumes considérables d'eaux pompées sont rejetés dans les cours d'eau de la région, l'Erft et la Rur notamment, dont le débit a ainsi fortement augmenté. L'Erft, qui longe le horst de Villé avant de traverser la zone d'exploitation du lignite à l'est de Garzweiler, a actuellement un débit deux fois supérieur à son débit naturel et il a même parfois été quatre fois plus important. Par contre, l'abaissement de la nappe phréatique a provoqué l'assèchement des zones humides et le tarissement de petits cours d'eau locaux. Or, si l'assèchement des zones humides a longtemps été considéré comme une répercussion positive, dans la mesure où cela permettait d'étendre les cultures sur des espaces initialement impropres à cause de l'hydromorphie des sols, on le perçoit maintenant plutôt négativement comme une atteinte à des milieux dont on veut préserver la faune et la flore originales. L'un des problèmes posés par l'extension future de l'exploitation de Garzweiler II est justement qu'elle risque de provoquer l'abaissement de la nappe phréatique dans le parc naturel voisin de Schwalm-Nette et c'est pourquoi on réfléchit au moyen d'empêcher ce phénomène en réalisant par exemple une sorte de cloison souterraine et en alimentant la nappe du parc avec l'eau pompée dans le périmètre de l'exploitation.

La conséquence la plus lourde du développement de l'exploitation du lignite est incontestablement la nécessité de détruire des villages voir même des villes d'autant plus nombreux que les bassins de lignite correspondent à des régions densément peuplées. Il s'agit d'un problème d'autant plus grave, qu'il ne se limite pas simplement à la destruction de biens matériels et d'un patrimoine historique. Mais il s'agit pour les populations concernées de la perte de tout un environnement familier, de paysages, de chemins, de lieux de promenade, d'un voisinage et de traditions, en un mot du Heimat dont on sait la valeur irremplaçable pour les Allemands.

 


Photo 4 : le village de Altdorf en cours de destruction en bordure de l'exploitation de Inden

Or, ce qui frappe d'abord, c'est l'ampleur des déplacements de population rendus nécessaires par l'extension des exploitations de lignite, en particulier en RDA. Les premières destructions de villages ou de hameaux se produisent dans les années 20 en Lusace (Neu Laubusch, 1924) et en Allemagne centrale, au sud de Leipzig (Rusendorf, 1928/1933), ainsi qu'à Geiseltal (Rundstädt 1929/1931), en conséquence de la constitution des grandes exploitations en découverte. Mais, jusqu'aux années 50, ces déplacements de population restent encore très limités. Tout change avec le développement d'une exploitation intensive qui étend considérablement les surfaces des mines et multiplie les destructions de villages. Jusqu'au milieu des années 60, 80 hameaux ou villages de RDA ont ainsi été détruits, nécessitant le déplacement de 32700 personnes, dont la moitié dans le seul Bezirk de Halle, en particulier dans l'exploitation de Geiseltal qui est à l'époque encore la principale du pays. En Basse Lusace, moins densément peuplée et où l'exploitation est alors moins développée, le phénomène est plus limité puisque moins de 7000 personnes ont alors été déplacées. Au cours des années 70 et plus encore des années 80, les destructions de villages, et même de petites villes dépassant 3000 habitants se multiplient, en particulier dans le bassin de Leipzig où l'exploitation progresse sur la bordure sud de l'agglomération. Les villes de Magdeborn (3100 habitants) et de Bösdorf-Eythra (3200 habitants) sont ainsi déplacées entre 1977 et 1987. Les projets de développement de l'exploitation du lignite en RDA prévoyaient même le déplacement de villes plus importantes. Si la réunification n'était pas venue remettre en cause le rôle du lignite dans l'économie, c'est 70 000 à 90 000 personnes supplémentaires qui auraient dû être déplacées entre 1990 et 2030 pour permettre la poursuite de l'exploitation.

Si, jusqu'en 1950 environ, les villages détruits sont en quelque sorte reconstruits sur un site nouveau, il n'en est plus de même par la suite. Avec le développement des programmes de construction de grands ensembles d'habitat collectif dans les périphéries des villes, la plupart des anciens habitants des villages détruits par l'exploitation du lignite sont relogés dans ces nouveaux habitats. La rupture psychologique est alors brutale car les anciennes communautés rurales sont dissoutes et les habitants perdent non seulement une qualité de vie que permettait la possession d'un jardin, mais aussi un voisinage, une convivialité villageoise, tout un environnement qui ne se reconstitue pas dans les grands ensembles d'habitat collectif. Aussi, les villages menacés par l'extension des exploitations commencent à être désertés par leurs habitants, souvent de nombreuses années avant que n'intervienne l'obligation de partir.

En RFA, dans la baie de Cologne, la nécessité de déplacer des villages est apparue plus tardivement, dans la mesure où l'exploitation a longtemps eu une extension spatiale beaucoup plus limitée que dans les deux grands bassins d'Allemagne orientale. Néanmoins, à partir des années 50, le déplacement de l'exploitation du horst de Villé vers le nord-ouest, l'extension de l'exploitation de Zukunft West dans la région d'Eschweiler, obligent à procéder aux premières destructions de villages. Mais celles-ci se déroulent dans un cadre juridique et suivant des modalités très différentes de celles qui prévalent en RDA. Le déplacement des populations est réalisé à l'issue d'un long processus de consultation des habitants. En effet, en RFA, depuis le début des années 50, le développement de l'exploitation du lignite est encadrée par un plan, le "Braunkohlenplan" préparé par une commission dont les réunions sont publiques et permettent la confrontation des points de vue nécessairement divergents des habitants et des exploitants miniers. Le plan détermine notamment quand auront lieu les déplacements de population et les habitants ont la possibilité de choisir entre la transplantation dans un nouveau village où les liens de voisinage et de convivialité peuvent être préservés et le déménagement dans une autre commune. Bien entendu, pour que la communauté villageoise soit préservée, il faut, d'après les études menées par la Rheinbraun AG, qu'au moins 50 à 70% des habitants optent pour l'installation ensemble dans un nouveau village. Alors que dans les années 50 et 60 les villages détruits étaient en quelque sorte reconstitués sur un nouveau site, depuis les années 70 les nouveaux villages sont reconstruits en périphérie de lieux centraux existants dont ils forment alors un quartier; ce qui permet de procéder à des regroupements de communes. Ainsi, la plupart des 1250 habitants du village détruit de Garzweiler ont été installés à Neu-Garzweiler qui forme désormais un quartier de Jüchen. Neu-Garzweiler reproduit sous une forme moderne, l'ancien village de Garzweiler avec une église, une place centrale et une école.

 


Photo 5 : le village de Neu-Garzweiler

Entre 1948 et 1990 près de 30 000 habitants de la baie de Cologne ont dû ainsi être déplacés. Dans la seule exploitation de Fortuna-Garsdorf par exemple, qui couvrait environ 2200 ha, il a fallu déplacer 2274 personnes, dont 4 villages de 300 à 400 habitants. Dans l'avenir, l'extension des trois grandes exploitations de Hambach, Inden et Garzweiler II devrait entraîner le déplacement de près de 15 000 personnes, dont 5 000 à Hambach et 7 600 à Garzweiler II. Les 4800 ha de Garzweiler II devraient commencé à être mis en exploitation à partir de 2006 afin de fournir environ 50 millions de tonnes de lignite par an jusqu'à l'horizon 2045. Le projet d'extension de Garzweiler soulève cependant une forte opposition locale de la part des défenseurs de l'environnement comme "Bund, Freunde der Erde", et tout simplement des habitants concernés. En effet, contrairement à ce qui se passait il y a encore une quinzaine d'années, la société minière Rheinbraun AG a de plus en plus de mal à faire accepter par les habitants la nécessité de quitter leurs habitations pour de nouveaux logements. Si les conditions d'indemnisation sont plutôt avantageuses et ne se sont pas dégradées, ce changement d'attitude peut s'expliquer par au moins deux raisons. D'une part, il faut y voir l'influence croissante des préoccupations environnementalistes et patrimoniales, la conscience de la valeur du patrimoine étant plus développée que dans les années 60 ou 70. Il y a aussi tout simplement le fait que la qualité moyenne et le confort des logements ont beaucoup progressé. Aussi, alors que dans les années 60 ou 70, le fait de quitter une vieille maison de village pour un logement neuf constituait incontestablement une amélioration au moins matérielle de la qualité de la vie, actuellement le différentiel de confort entre ancien et nouveau logement n'est plus aussi grand. La montée de l'opposition aux projets de développement de l'exploitation de Garzweiler a d'ailleurs conduit en 1991 le gouvernement du Land de Rhénanie du Nord Westphalie à réduire de 30% l'extension initialement prévue par la Rheinbraun AG. Depuis, les opposants, notamment les élus des communes concernées, les associations de défense de l'environnement et même les responsables des communautés catholiques ont multiplié les recours, sans parvenir toutefois à faire annuler l'autorisation de mise en exploitation de Garzweiler II.



Photo 6 : protestation contre les déplacements dans la zone d'extension de l'exploitation de Garzweiler II

3.2 Les paysages de succession minière sont-ils plus attractifs que les paysages originels ?

Le traumatisme social et paysager créé par l'exploitation du lignite a néanmoins longtemps été accepté, parce que les paysages ravagés par les excavatrices font l'objet depuis longtemps d'une réhabilitation, les Allemands employant le terme de Rekultivierung. Les sociétés minières font d'ailleurs souvent valoir qu'elles créent des paysages plus variés que les paysages initiaux et Rheinbraun AG ne manque pas de faire figurer sur ses documents d'information de jolies photos montrant une nature idyllique avec des forêts, des lacs accueillant une faune très diverse qui n'existait pas dans le paysage initial. Il est vrai que le réaménagement des exploitations après extraction du lignite génère des paysages qui ne manquent pas de qualité esthétique et dont certains sont même devenus des espaces « naturels » protégés, mais ils se différencient fondamentalement des paysages détruits. Au "Kulturlandschaft" façonné au fil des siècles, par petites retouches successives, par des générations de paysans, se substitue un "Bergbaufolgelandschaft" (littéralement paysage de succession minière) planifié et fabriqué presque d'un seul trait par les ingénieurs, même si on collabore dans une certaine mesure avec la nature. Le paysage "Heimat" des anciennes communautés devient un paysage espace de loisirs (Naherholungsgebiet) et objet de consommation pour les habitants des villes voisines.

Si ces traits sont communs à tous les bassins d'exploitation du lignite en Allemagne, les paysages de succession minière se différencient aussi profondément en fonction des caractéristiques propres des gisements (profondeur, continuité des couches), de la nature des formations superficielles (loess ou formations sableuses et graveleuses fluvio-glaciaires), du Kulturlandschaft originel, et bien sûr de l'ancienneté de l'exploitation minière. Mais le facteur de différenciation le plus important est hérité de l'ancienne division de l'Allemagne entre 1949 et 1990. En effet, pendant ces 40 années, l'exploitation du lignite et le réaménagement des paysages se sont faits dans des cadres juridiques, économiques et politiques complètement différents. Si les paysages de succession minière que l'on peut observer dans les deux parties de l'Allemagne ne sont pas pour autant dénués de parenté, les bassins présentent néanmoins des visages assez différents que les mesures mises en œuvre depuis la réunification n'ont pas encore réussi à effacer. Cela transparaît encore actuellement dans la proportion des surfaces réhabilitées, très inférieure dans les nouveaux Länder à ce qu'elle est dans le bassin de Rhénanie.

A l'achèvement du processus de réhabilitation, un nouveau "paysage de succession minière" (Bergbaufolgelandschaft), aux caractères originaux, est apparu. Il présente toujours de notables différences avec le paysage originel façonné par plusieurs siècles d'exploitation agricole continue. Ces différences tiennent d'abord à la topographie beaucoup plus accidentée qu'avant l'exploitation minière. En effet, l'extraction du lignite en découverte a créé d'immenses excavations qu'il est impossible de reboucher complètement en raison du déficit créé par l'enlèvement de matière première. A l'inverse, au cours de l'exploitation, la couverture sédimentaire dégagée par les excavatrices a été accumulée en collines artificielles, voir même en de gigantesques plateaux dont la Sophienhöhe de la baie de Cologne n'est que l'exemple le plus important. D'autre part, les anciens villages et fermes ayant été détruits, non seulement ils ne sont pas reconstruits à l'identique, mais les nouveaux villages sont même implantés en périphérie des villes existantes; ce qui fait que, dans les nouveaux paysages, l'habitat est presque absent, en dehors de quelques nouvelles fermes modernes au centre de grandes exploitations aux parcelles géométriques. Quant à la physionomie des paysages de succession minière, c'est à dire l'usage des surfaces reconstituées, agriculture ou forêt, elle varie dans des proportions importantes, non seulement d'un bassin à l'autre, mais aussi au cours du temps.


Figure 7 : les surfaces réhabilitées dans les différents bassins de lignite, situation en 1998

Il faut souligner tout d'abord la différence qui existait entre la RDA et la RFA dans la place qu'occupaient les espaces ayant fait l'objet d'une "Rekultivierung", c'est à dire la reconstitution d'un paysage. Alors qu'en RFA la réhabilitation a toujours été menée au fur et à mesure de la progression de l'exploitation, en RDA il existait en ce domaine un fort déficit. C'est ainsi qu'au moment de la réunification, près de la moitié des surfaces exploitées dans les bassins de RDA n'avaient fait l'objet d'aucune réhabilitation; d'où d'immenses surfaces sinistres présentant un paysage lunaire, labouré, sur lesquels le vent soulevait des nuages de poussière. Cette situation résultait surtout de l'évolution des années 80 au cours desquelles s'était développée l'exploitation forcée du lignite. En Basse Lusace par exemple, alors que dans les années 60 et 70 les surfaces faisant l'objet d'une remise en culture ou d'un reboisement équilibraient approximativement les surfaces nouvellement exploitées, il n'en est plus de même dans les années 80 où la réhabilitation se limite à 1000 ha par an pour une exploitation minière qui dévore chaque année 2000 ha. Cette situation était une conséquence de la priorité donnée à l'exploitation du lignite et de l'absence de moyens financiers pour assurer la reconstitution de nouveaux paysages. Par ailleurs, contrairement également à la loi en vigueur en RFA, l'exploitant minier n'était pas responsable des opérations de remise en culture qui devaient être menées à bien par la coopérative d'exploitation agricole ou d'exploitation forestière.

Par ailleurs, la physionomie des espaces reconstitués dépend aussi largement des caractéristiques physiques, et en particulier de la qualité agricole des sols développés sur le recouvrement des couches de lignite. Or, de ce point de vue, les conditions dans les trois grands bassins allemands sont extrêmement inégales car les sols se sont développés tantôt sur des dépôts sableux de la glaciation du Saalien, tantôt sur des loess recouvrant les dépôts glaciaires ou les formations alluviales de la plaine d'Europe du Nord. C'est incontestablement dans le bassin de Cologne que les conditions sont les plus favorables à une remise en culture avec des sols développés sur des loess atteignant jusqu'à 14 m d'épaisseur. En Allemagne centrale, la variété des sols est beaucoup plus grande, avec, dans le nord, une prédominance de sols sableux sur les dépôts glaciaires, alors que dans le sud du bassin, notamment au sud de Leipzig et de Halle, les loess sableux et les loess atteignant 3 à 10 mètres d'épaisseur prédominent.

Dans les bassins où les sols sont de bonne qualité, comme celui de la baie de Cologne, ou celui d'Allemagne moyenne, la restitution de surfaces agricoles peut atteindre 50% des terres. En Basse Lusace, par contre où les terres affectées par l'exploitation minière correspondent à des dépôts glaciaires très sableux sur lesquels se sont développés de médiocres sols podzoliques, les surfaces reboisées représentent près des deux tiers, tandis que un cinquième seulement des terres sont restitués à l'agriculture. Dans tous les cas de figure, les espaces reconstitués sont moins agricoles que les paysages initiaux. Ainsi, en Basse Lusace, avant l'exploitation minière, l'agriculture occupait 31% des surfaces tandis qu'en Allemagne moyenne c'était même 68%. Les terres perdues par l'agriculture n'ont pas nécessairement profité à la forêt. En Allemagne moyenne et en Rhénanie, la forêt occupe beaucoup plus de place qu'avant l'exploitation : environ 40% des surfaces de succession minière alors que les forêts ne couvraient pas plus de 10% des surfaces exploitées. Par contre, en Basse Lusace, la forêt occupe la même surface que dans le paysage originel.

Figure 8 : La réhabilitation des paysages dans le bassin d'Allemagne centrale, situation en 2001 : 1, zone urbanisée, 2, autoroute, 3, exploitation en activité, 4, zone devant être exploitée dans l'avenir, 5, surface en voie de réhabilitation, 6, surface réhabilitée (remise en culture ou reboisée), 7, lac existant, 8, futur lac.

Dans tous les bassins, ce sont surtout les surfaces lacustres qui ont augmenté, à tel point que des régions totalement dépourvues de plans d'eau, comme la région située au sud de Leipzig, sont en train de devenir des plateaux lacustres évoquant les paysages glaciaires du Mecklembourg, puisqu'en l'espace de quelques années une douzaine de lacs, dont certains très grands, vont se former dans les anciennes exploitations de lignite. A terme, les lacs devraient occuper pas moins de 35% des surfaces mises en exploitation dans le bassin de Halle-Leipzig. La mise en eau du premier de ces nouveaux lacs en voie de constitution a été achevée en mai 2000. Il s'agit duc lac de Cospuden, sur la bordure sud de Leipzig. Ce lac de 420 ha est d'ores et déjà devenu un espace de loisirs très prisé pour les habitants de Leipzig. Désigné comme projet de l'EXPO 2000 à Hanovre, le lac de Cospuden a fait l'objet d'un aménagement remarquable. Celui-ci se caractérise par l'opposition entre la rive sud et ouest conçue comme un espace « naturel » propice à l'observation des oiseaux et la rive nord-est et nord, proche de la bordure de Leipzig, qui accueille les infrastructures de loisirs destinées aux habitants de l'agglomération. Celles-ci comportent un vaste espace aménagé pour la promenade, une grande plage de sable, un espace pour les véliplanchistes, un « pier » avec un port de plaisance et un restaurant sur l'eau. Enfin, une tour panoramique de 35 m de hauteur a été érigée à l'extrémité méridionale du lac et offre une vue imprenable sur le « Landschaftspark » de Cospuden, ainsi que sur l'exploitation voisine de Zwenkau qui vient tout juste d'être fermée et qui, à l'horizon 2012, deviendra également un lac de 900 ha. Des projets immobiliers sont en cours pour ériger des villas avec vue sur un lac dont les rives deviendront ainsi des espaces résidentiels privilégiés.

 


Photo 7 : Le lac de Cospuden constitué dans une ancienne exploitation de lignite en bordure de Leipzig

Photo 8 : Les aménagements touristiques et le port de plaisance de Cospuden

L'attrait des futurs paysages lacustres et la possibilité de développer autour d'eux les activités de loisirs constitue le thème récurrent de tous les projets de réaménagement des anciennes exploitations minières. Le plus ambitieux des projets en cours dans la région de Halle-Leipzig est celui de Geiseltal, à la mesure de ce qui deviendra, avec une superficie de 1890 ha, le plus grand lac de la région. Ce vaste plan d'eau qui, dans ses plus grandes dimensions, atteindra 8 km sur 4, devrait offrir la possibilité de pratiquer non seulement la baignade, mais aussi le canoë, le surf et la voile avec l'aménagement d'un port de plaisance. Tout un réseau de chemins sillonnera la topographie accidentée résultant de l'exploitation minière, qui entoure le lac et permettra de pratiquer la randonnée, le VTT et l'équitation dans un cadre boisé. Les infrastructures d'accueil (campings, bungalows) et de restauration se concentreront en particulier sur les rives sud et ouest, à proximité des deux villes principales (Mücheln et Braunsbedra qui comptent chacune un peu plus de 7 000 habitants), tandis que les espaces bordant la rive nord seront plus largement dévolus au tourisme « doux », dans une vaste zone écologique de repos. Les amoureux de la nature pourront aussi observer les oiseaux qui trouveront refuge dans une zone naturelle protégée créée sur la presqu'île et l'île située au milieu du lac. Le Geiseltalsee offrira ainsi de vastes espaces et une gamme complète d'activités de loisirs aux citadins des villes voisines, Merseburg et Halle, pour lesquels il sera facilement accessible à partir d'une nouvelle bretelle autoroutière construite à l'est du lac. Comme ce nouvel axe de communication rejoindra l'autoroute Berlin-Munich, on espère aussi attirer des touristes, notamment de Berlin, pour des séjours de week-end ou de plus longue durée. Bien des incertitudes pèsent cependant sur l'avenir du projet, à commencer par le financement, tributaire largement de la politique de l'état fédéral. Mais ce qui paraît plus inquiétant, c'est la durée nécessaire à la mise en eau du lac. En effet, comme les travaux d'assainissement ne seront terminés qu'en 2006, c'est seulement à partir de cette date que l'on commencera à remplir le lac en utilisant les eaux de la rivière locale, la Saale. Or, même en recourant à cet apport hydrologique, il faudra attendre 2017 pour que le lac de 409 millions de m3 atteigne son niveau final. Ainsi, parmi les exploitations de lignite en voie de réhabilitation en Allemagne centrale, le lac de Geiseltal sera le dernier à voir le jour et l'on peut craindre que les flux de fréquentation des activités de loisirs installées autour du lac ne soient par avance captés par les autres plans d'eau. On peut aussi se demander s'il est bien réaliste d'envisager que de très nombreux touristes viennent passer leurs vacances sur les bords des futurs lacs de Saxe et de Saxe-Anhalt et leur préfèrent les très nombreux lacs naturels des paysages glaciaires du Brandebourg et du Mecklembourg, voir de Bavière.


Photo 9 : L'ancienne exploitation de Geiseltal, au sud de Halle, un futur grand lac.

C'est à la lumière de ces réflexions que l'on a conduit le projet de réaménagement actuellement le plus avancé et le plus emblématique, car ayant bénéficié d'une large publicité à l'occasion de l'EXPO 2000 à Hanovre. Il s'agit du réaménagement de l'ancienne exploitation de Goitzsche à Bitterfeld qui s'étendait sur 6000 ha jusqu'en bordure de la ville et dans laquelle on a créé un lac de 14 km2 et 75 m de profondeur. Pour assurer le remplissage rapide du lac, il a fallu amener par un canal des eaux de la rivière locale, la Mulde, si bien que dès le mois de mai 2002 le niveau final du plan d'eau a pu être atteint. Les discussions engagées entre le groupement de communes riveraines et la LMBV chargée de la réhabilitation du site ont abouti à l'élaboration d'un plan d'aménagement prenant en compte le fait que, le futur lac de Goitzsche n'aura pas, en tant que paysage lacustre, une attractivité suffisante pour détourner de nombreux touristes de la fréquentation des lacs existant en Mecklembourg ou même dans d'autres exploitations de lignite. Il faut donc élaborer un concept qui fasse de Goitzsche, non pas un simple « Bergbaufolgelandschaft » (paysage de succession minière), mais un « Kulturlandschaft », c'est-à-dire un paysage original constituant un véritable élément d'identification pour les habitants de la région. Ces réflexions se sont traduites par la signature, en janvier 1999, d'un contrat de rive (Ufervertrag) entre les communes, la LMBV (Lausitzer und Mitteldeutsche Bergbau-Verwaltungsgesellschaft), société chargée de préparer et de conduire les projets de réaménagement et la société de l'EXPO 2000 en Saxe-Anhalt. Ce contrat de rive définit les principes de réaménagement de l'exploitation et les partenaires se sont ainsi engagés à conserver aux rives du futur lac, le caractère d'espaces publics et à interdire toute urbanisation du front d'eau. Les futures infrastructures touristiques doivent être intégrées dans un plan d'aménagement d'ensemble et présenter des caractéristiques architecturales précises. Une partie de Goitzsche est constituée d'espaces où l'extraction minière a cessé depuis 20 à 30 ans et où, en conséquence, la nature a repris ses droits, façonnant de nouveaux paysages d'étangs bordés d'une végétation assez diversifiée,que l'on souhaite préserver dans le cadre des réserves de biosphère. Mais l'élément le plus original du programme de réhabilitation de Goitzsche est l'insertion de projets artistiques dans le nouveau paysage. En effet, il a été fait appel à des architectes et à des artistes de renommée internationale pour créer des œuvres d'art qui doivent constituer des éléments essentiels du nouveau Kulturlandschaft. Ainsi, à côté du débouché dans le lac du canal d'amenée des eaux de la Mulde, on a installé sur un ponton flottant une tour en forme de vis sans fin, le « Pegelturm », qui doit s'élever avec le niveau du lac. Toutefois, la plupart des œuvres d'art sont rassemblées sur la presqu'île de Pouch qui est devenu ainsi un lieu d'exposition permanente de plein air. Autour d'un amphithéâtre où peuvent se tenir des manifestations culturelles, le visiteur est invité à suivre un sentier de découverte des œuvres d'art, dont certaines rappellent le passé du site. C'est le cas par exemple des terrils d'une dizaine de mètres de hauteur érigés par deux artistes nantais, Marc Barbarit et Gilles Bruni, qui évoquent les formes laissées par les ponts transporteurs et plus généralement le passé minier. Un élément majeur du réaménagement de Goitzsche est le traitement du front d'eau en bordure de la ville de Bitterfeld. La construction de quais pour un port de plaisance et d'une esplanade de 160 m de large sur 1500 m de long, en front de lac, doivent donner à Bitterfeld une image entièrement nouvelle.


Photo 10 : Le lac de Goitzsche, en cours de remplissage au cours de l'année 2001, la « Pegelturm ».

 

Photo 11 : Plan de réaménagement de l'exploitation de Goitzsche

Dans les plans d'aménagement des nouveaux paysages aquatiques créés ou en voie de création dans les anciennes exploitations de lignite, on fait souvent référence aux plans d'eau réalisés dans le passé et autour desquels se sont développées les activités de loisirs. Tous les bassins de lignite comportent de tels lacs, comme le Kulkwitzer See en bordure de Leipzig, le lac de Senftenberg en Basse Lusace ou encore les multiples lacs du horst de Ville près de Cologne. Comme ces lacs existent depuis plusieurs dizaines d'années, et pour certains même depuis plus de 60ans, ils sont censés donner une image des futurs aménagements et présentent l'aspect idyllique de lacs naturels enchâssés dans un écrin forestier, propres à illustrer les affirmations des exploitants de lignite selon lesquels ils créent des paysages plus variés et, à la rigueur plus intéressants et plus attractifs que les paysages initiaux. Il convient cependant de souligner une différence de taille, au sens propre, entre les lacs existants et les lacs futurs. En effet, si les lacs anciens n'excèdent pas une superficie de quelques dizaines d'hectares, les futurs plans d'eau s'étaleront sur des centaines, et pour les plus grands d'entre eux sur des milliers d'hectares. Le lac de Goitzsche occupe plus de 1400 hectares, le lac de Geiseltal s'étendra sur près de 1900 hectares et en Basse Lusace le Nochtener See aura des dimensions similaires. Mais c'est incontestablement dans la baie de Cologne que seront créés les lacs les plus gigantesques, tant par la surface que par la profondeur. Le futur lac de Garzweiler devrait couvrir une superficie de 2300 hectares pour une profondeur de 190 m tandis que les dimensions du lac de Hambach seront comparables à celles d'un lac du piémont des Alpes de Bavière : 4200 hectares pour une profondeur dépassant 300 m. Quand on mesure le gigantisme qui se dégage déjà du lac de Cospuden, pourtant dix fois plus petit que le futur lac de Hambach, on peut penser qu'il ne sera pas facile d'aménager les rives d'un tel lac, sans que les promeneurs ne ressentent une certaine monotonie.


Par ailleurs, il faut aussi rappeler qu'il existe une différence fondamentale entre les projets en cours dans les nouveaux Länder et ceux prévus pour la baie de Cologne. Les projets de réhabilitation des exploitations d'Allemagne orientale correspondent en quelque sorte au rattrapage d'un énorme déficit en ce qui concerne la remise en culture au temps de la RDA. Il s'agit en fait de solder au mieux un lourd héritage et de redonner le plus vite possible à des paysages lunaires un aspect agréable et un usage. Il n'y a pas vraiment d'autre choix possible. En ce qui concerne l'exploitation dans la baie de Cologne, les conditions sont très différentes car la poursuite des activités de Rheinbraun AG est soumise, dans une large mesure, à l'acceptation par la société des nuisances considérables créées par les activités minières, littéralement la « Sozialverträglichkeit ». Comme il a été vu précédemment, une composante importante de cette acceptation est que la société minière restitue des paysages de qualité après la fin de l'exploitation. Aussi, Rheinbraun AG déploie des efforts considérables de communication auprès de la population et montre dans ses publications les résultats remarquables de la remise en culture. Il est vrai que les forêts, les lacs et les champs créés après remblaiement des anciennes exploitations minières composent un paysage qui ne manque pas de variété et parfois d'harmonie. On observera toutefois que l'une des images qui reviennent le plus souvent, pour en quelque sorte symboliser la réussite de la reconstitution du paysage est une vue prise au-dessus du village de Kaster, sur la bordure sud de l'ancienne exploitation de Frimmersdorf, au nord-ouest de Bergheim. La comparaison d'une photo prise en 1976 avec la situation en 1988 sert à illustrer la qualité de la réhabilitation paysagère et l'on peut effectivement constater que l'immense excavation de lignite qui arrivait jusqu'aux portes du village a cédé la place à un petit lac et à un plateau artificiel aux versants boisés et portant des cultures à son sommet. Même la rivière autrefois interrompue par l'exploitation a retrouvé son cours. C'est un paysage harmonieux et, dans son écrin de verdure, le village de Kaster avec ses maisons anciennes de brique, son enceinte et ses portes médiévales est plein de charme. Si la réhabilitation est incontestablement réussie, il faut souligner qu'il s'agit d'un cas particulier car le village de Kaster a été épargné par l'exploitation minière et l'on mesure, en parcourant ses rues, la perte patrimoniale qu'aurait représenté sa destruction. Faire de ce paysage le symbole de la réhabilitation paysagère post-minière paraît donc un peu abusif car l'une des caractéristiques essentielles des nouveaux paysages est justement la disparition des villages. De plus, les futurs paysages que l'on créera à l'emplacement de Garzweiler et Hambach seront d'une échelle sans commune mesure avec ce que l'on peut voir sur cette image de Kaster.


Photos 12 et 13 : Kaster en 1976 et en 1988 (source : Rheinbraun AG) : de la fosse béante de l'exploitation de lignite au paysage champêtre reconstitué.

 

Photo 14 : Le lac de Kaster en 2001, une réhabilitation réussie ; à l'horizon une batterie d'éoliennes.

Conclusion : La question de la production énergétique est un point tout à fait central du débat sur l'environnement en Allemagne. Celui-ci semble avoir été tranché récemment par la décision prise par le gouvernement de la coalition rouge verte de sortir du nucléaire. Cette décision, justifiée par des raisons environnementales, peut apparaître paradoxale, dans la mesure où il semble peu probable que les énergies renouvelables, comme celle captée par les éoliennes, soient en mesure, même à longue échéance, de remplacer plus de 30% de la production électrique du pays. En attendant que celles-ci fassent la preuve de leur efficacité, il est incontestable que la sortie du nucléaire assure pour longtemps la pérennité de l'utilisation du charbon et plus encore du lignite qui fournissent la moitié de l'électricité. Cela apparaît pour le moins paradoxal dans la mesure où, non seulement il s'agit d'énergies polluantes produisant de grandes quantités de dioxyde de carbone, mais qui plus est, l'extraction du lignite se fait au prix de dégâts environnementaux démesurés.

En effet, la reconstitution de paysages nouveaux par les exploitants miniers ne compense que partiellement la perte patrimoniale que représente la destruction des vieux villages. Dans ces conditions, le fait que l'extraction du lignite ne fasse pas l'objet d'une remise en cause radicale constitue incontestablement un sujet d'étonnement. La réponse est probablement à chercher dans la relation particulière qu'a noué la société allemande avec l'industrie au moment de la révolution industrielle. Dans ce pays qui a connu une industrialisation brutale et puissante dans le dernier quart du XIXème siècle, le fait que l'industrie puisse bouleverser le cadre de vie de la population est plus facilement toléré que dans des pays restés longtemps plus ruraux comme la France. Il n'en reste pas moins que les nuisances créées par l'extraction du lignite sont de plus en plus difficilement acceptées, mais la remise en cause de cette activité passe nécessairement par une révision radicale des orientations de la politique énergétique du pays.

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