L'EAU EN SICILE,
ENTRE ABONDANCE ET GASPILLAGE

Gérard HUGONIE

Professeur des Universités à l'IUFM de Paris,CRESC, Paris 13

Résumé

Article complet

Il peut paraître paradoxal de parler d'abondance de l'eau pour la Sicile, une île que tout le monde situe bien au centre d'un domaine méditerranéen connu pour la sécheresse de l'été et la nécessité de l'irrigation, ses rivières à sec qui traversent des collines brûlées par le soleil sous un ciel bleu implacable. Et pourtant, la Sicile reçoit chaque année un volume de pluie bien supérieur à la consommation d'eau actuelle et même à celle qui est prévisible dans un délai d'une dizaine d'années. Le problème est technique, financier, social et politique : il s'agit de conserver l'eau très abondante de la saison froide puis de la distribuer au mieux aux différents utilisateurs, dans un contexte de forte augmentation de la demande. Et c'est là qu'interviennent de nombreux gaspillages, certains « techniques » et inévitables, mais d'autres aussi dus à la négligence, à la corruption, aux habitudes locales, aux mafias ; et d'aucuns pensent même que la pénurie est volontairement organisée et entretenue, surtout pour l'agriculture et l'eau potable consommée dans les villes.



UNE EAU ABONDANTE, ET MEME TROP ABONDANTE EN HIVER


Si l'on évalue grossièrement l'apport annuel des précipitations en Sicile à partir de la moyenne des relevés des stations météorologiques, soit environ 700 mm par an,

on obtient un volume global théorique d'à peu près 18 milliards de m3. Certes, la plus grande partie de cette eau est évaporée directement ou après infiltration superficielle dans les sols et transpiration par les plantes : entre 50 et 63 % de l'eau des pluies selon que l'on utilise la formule empirique de Gaussen Evtp = 2 t (Evapotranspiration potentielle en mm = températures moyennes du mois x 2) ou le modèle des auteurs de l'Atlante d'Idrologia agraria della Sicilia publié en 1970. Il reste encore 7 à 9 milliards de m3, dont un cinquième environ va s'infiltrer dans les grandes masses calcaires, gréseuses et volcaniques perméables des montagnes et plateaux du nord, de l'est et de l'Etna. Le volume d'eau qui s'écoule en un an sur les versants de la Sicile est donc de l'ordre de 5 à 7 milliards de m3, c'est-à-dire 3 à 4 fois plus que la consommation actuelle, qui serait d'environ 1,6 milliard de m3 en 2002 pour l'INEA (Institut National d'Economie Agraire), encore 2 à 3 fois plus que le consommation prévue à l'horizon 2015, qui serait de l'ordre de 2,4 à 2,6 milliards de m3.

La Sicile dispose donc annuellement de bien plus d'eau qu'elle n'en consomme, et elle en perd les 3/4 qui s'écoulent jusqu'à la mer sans profit pour personne.


Certes, comme dans tout le domaine méditerranéen, il faut raisonner en fonction du cycle des saisons plus que du seul total annuel des précipitations. Les abats d'eau dépassent largement les besoins de la végétation, des cultures et des hommes d'octobre à avril ; ils gonflent les torrents dont les eaux furieuses dévastent les hauts bassins et les fonds de vallée avant de se perdre dans la mer, et ils rechargent aussi les nappes phréatiques. En mars-avril, la fonte des neiges des massifs montagneux du nord et de l'Etna complète l'apport des pluies. En revanche, l'eau des pluies manque totalement en saison chaude, de mi-mai à mi-septembre, en dehors de quelques orages et pluies liées à de rares dépressions venues du nord-ouest, au moment où l'évaporation et l'évapotranspiration sont les plus fortes, où les besoins de l'agriculture, des ménages, des stations touristiques littorales sont les plus élevés : les quatre mois d'été représentent les deux tiers de la consommation d'eau annuelle alors que l'apport pluvial est quasi nul et que les seules ressources sont d'une part les sources pérennes au pied des massifs de roches perméables, calcaires, grès et vulcanites de l'Etna, et d'autre part les réservoirs artificiels rechargés en hiver.


Il faut aussi tenir compte d'une tendance inquiétante à la diminution du total annuel et du total hivernal des pluies depuis une vingtaine d'années, qui a fait baisser la pluviométrie de 5 à 10 %, surtout dans le sud de l'île, et semble corrélative d'une fréquence plus grande des types de temps anticycloniques (J. Béthemont, 2001, S. Aloise, 2002). La recharge des nappes phréatiques en hiver est donc moins importante qu'autrefois.


Cependant, malgré le déficit estival en précipitations, malgré la diminution indubitable des apports pluviométriques annuels et hivernaux, il reste que la Sicile reçoit annuellement du ciel 10 à 15 fois plus d'eau qu'elle n'en consomme, 3 à 5 fois plus si l'on tient compte de l'évaporation, de l'évapotranspiration très intenses et des infiltrations. Tout le problème consiste en fait à pouvoir capter, retenir, conserver et distribuer l'eau de saison froide pour répondre à une consommation de plus en plus forte, et qui gaspille beaucoup d'eau, au moins dans l'agriculture et dans les villes.



UNE INDUSTRIE DONT LES BESOINS EN EAU AUGMENTENT


Le gaspillage de l'eau n'est pas essentiellement dû à l'industrie sicilienne, qui n'utilise que 10 à 13 % du volume total d'eau consommée en Sicile, dans une trentaine de complexes industriels établis surtout sur les littoraux orientaux et septentrionaux, autour de Syracuse,Gela, Catane, Milazzo, Termini Imerese et Palerme. L'industrie aurait consommé 118 millions de m3 sur 913 millions de m3 en 1995 pour la SVIMEZ, 157 sur 1507 millions de m3en 2002 pour l'INEA, soit un quart à un sixième de la consommation domestique.

Certes, des fuites sont toujours possibles dans les usines et les réseaux d'acheminement de l'eau industrielle, et les processus de fabrication ne sont pas toujours très économes de l'eau utilisée. Mais les principaux captages pour l'industrie ne sont guère éloignés des usines, qui sont intallées pour la plupart au pied des montagnes et plateaux perméables à fortes réserves souterraines en eau. Les aqueducs industriels sont courts et bien surveillés, les pertes sont limitées. Mais dans ces plaines littorales, les besoins de l'industries entrent en concurrence avec ceux des villes en forte croissance, ceux de l'agriculture des plaines bonifiées et ceux des stations touristiques dont la population décuple en été. Et les organismes hydrologiques prévoient un doublement de la consommation d'eau par l'industrie d'ici à 2015, qui atteindrait 400 Millions de m3.

UNE AGRICULTURE QUI CONSOMME ET GASPILLE DE PLUS EN PLUS D'EAU


L'agriculture consommerait actuellement 540 millions de m3 pour environ 307 000 hectares irrigués, dont 236 000 hectares arrosés par des systèmes privés à partir de lacs collinéaires, de citernes et de sources, et 71 000 hectaresdesservis par 11 consortium ou périmètres d'irrigation officiels dépendants de l'ESA (Ente di Sviluppo Agricolo), et cette consommation qui représente près du tiers de la consommation totale passerait à au moins 1,1 milliard de m3 d'ici 2015.


L'agriculture sicilienne traditionnelle était chiche en eau. Les 4/5 de l'île portaient des cultures sèches de céréales, d'arbres fruitiers, de vignes. L'eau des sources pérennes et des citernes était utilisée autour de chaque village pour produire des légumes dans des petites parcelles étagées en terrasses et dans quelques dépressions pour alimenter des huertas péri-urbaines, consacrées depuis des siècles aux cultures d'agrumes et de légumes, comme dans la Conque d'Or autour de Palerme ou au pied de l'Etna, au nord de Catane.


Trois phénomènes ont accru fortement les besoins en eau agricole :

- Tout d'abord la bonification des basses plaines marécageuses, organisée par la Région autonome sicilienne et son organisme spécialisé, l'Ente per la Riforma agraria Siciliana (ERAS) après 1947, devenu depuis l'Ente di Sviluppo agricolo (ESA). Il a fallu drainer d'abord, puis irriguer l'été les parcelles asséchées, qu'on voulait consacrer à des cultures plus rentables que celle du blé, donc des cultures de légumes, d'arbres fruitiers et de même de fourrages, qui toutes supposent une irrigation abondante en été, estimée à 3500 m3/ha/an pour des cultures d'arbres fruitiers, 4000 m3 pour les fourrages et 13 000 m3/ha/an pour les légumes de serre.

- Ensuite la recherche d'une plus grande valorisation de la production agricole,

qui a conduit à remplacer les cultures sèches de céréales par des cultures de légumes, d'arbres fruitiers et même de betteraves à sucre dans les collines de l'intérieur sicilien, jusqu'alors non irriguées.

- Ou la recherche d'un plus grand rendement des cultures sèches elles-mêmes, par l'irrigation des vignes, du maïs, des oliviers à partir des nombreux lacs collinéaires créés depuis deux ou trois décennies ou des réseaux de conduites d'irrigation, qui n'étaient pas prévus pour cela.


Au total, les ingénieurs agricoles prévoient une augmentation des surfaces irriguées de 20 % de 2003 à 2015, portant la consommation totale d'eau pour l'agriculture à 1,1 ou 1,3 milliard de m3, dont les 3/4 pour la saison d'été, au moment où la consommation domestique est la plus forte et où l'apport pluviométrique le plus faible.


On peut déjà se demander s'il est bien pertinent de transformer des milliers d'hectares de cultures sèches en cultures irriguées, qui peuvent conduire à une surproduction récurrente comme pour la vigne, dont l'Union européenne essaie pourtant de limiter l'extension.


Par ailleurs, l'extension des cultures irriguées dans le cadre des 11 consortiums a été permise surtout grâce à la construction de grands lacs-réservoirs artificiels et des réseaux d'aqueducs et canaux qui en dérivent : actuellement 38 grands lacs artificiels qui retiennent 892 millions de m3 dont 540 sont destinés à l'agriculture, le reste de l'eau agricole provenant des petits lacs collinéaires, des citernes et des sources.

Or ces grands lacs artificiels constituent de très grandes surfaces évaporatoires, qui font perdre à peu près la moitié du volume d'eau apporté par les torrents en saison froide. Ils se comblent aussi peu à peu à cause du dépôt des alluvions torrentielles, et perdent ainsi une bonne partie de leur capacité utile, 20 % au moins pour l'ensemble des lacs, bien plus pour certains. En outre, leur niveau tend à baisser considérablement depuis une dizaine d'années en fonction de la diminution des précipitations déjà signalée. Les lacs de l'ouest sicilien ne sont plus remplis qu'à la moitié de leur capacité initiale.


Plus du tiers du volume d'eau qui restait disponible pour l'agriculture à la sortie des barrages artificiels est ensuite perdu dans le système d'acheminement et de distribution de l'eau jusqu'aux parcelles.Les aqueducs de départ sont souterrains et creusés dans la roche, bétonnés ou en métal ; mais ils sont poreux, et des fuites se produisent dans les conduites primaires et les branchements des conduites secondaires. La plus grande partie des conduites secondaires est aujourd'hui enterrée et aboutit à des vannes et pompes de répartition qui permettent un arrosage par aspersion plus économe de l'eau que l'irrigation à ciel ouvert. Mais dans les plaines bonifiées dans les années 50 et 60, au sud de Catane et autour de Gela,

on trouve encore canalisations à ciel ouvert en béton, puis des rigoles à ciel ouvert dans les champs pour l'irrigation par infiltration ; c'est la règle dans les huertas et jardins potagers, heureusement protégés partiellement de l'évaporation par les arbres.

Or les canalisations à ciel ouvert et l'irrigation par rigoles et infiltration consomment énormément d'eau dont une bonne partie est évaporée, sans compter l'eau perdue parce que les canalisations sont détruites ou longent sans profit des parcelles non irriguées.


Ces pertes importantes dans les lacs-réservoirs et les circuits de distribution

jointes à l'augmentation générale des besoins de l'agriculture et des besoins en eau ont conduit les exploitants à multiplier, quand ils le pouvaient, les petits lacs collinéaires, les citernes , les captages locaux, et à faire pression pour que la Région autonome sicilienne augmente la capacité des lacs-réservoirs et en construise de nouveaux. Mais les meilleurs sites pour l'installation des barrages, les plus proches des villes et des périmètres irrigués sont déjà équipés et ne fonctionnent qu'à la moitié de leur capacité, comme nous venons de le voir ;

et les nouveaux lacs-réservoirs présenteraient les mêmes inconvénients par rapport à l'évaporation et à la sédimentation. Des réservoirs souterrains seraient plus appropriés, mais ils posent des problèmes techniques et surtout financiers considérables.

Reste la récupération des eaux usées, qui pourrait fournir 100 millions de m3, 8% des besoins agricoles à l'horizon 2015. Mais il n'y a actuellement que 290 stations en fonctionnement réel sur les 611 existantes ou prévues, qui ne couvrent que 20 % de la surface de l'île.


Dans l'immédiat, des problèmes graves se posent, en particulier dans le sud et l'ouest de l'île, et il faut partager les heures d'irrigation entre les exploitants agricoles, renoncer à irriguer certaines parcelles.


Cependant, la pénurie la plus grande concerne l'eau potable destinée à la consommation domestique.



GASPILLAGE ET PENURIE DE L'EAU POTABLE


La consommation d'eau potable représente actuellement entre 30 à 55 % de la consommation totale d'eau en Sicile, soit environ 810 millions de m3, et les services spécialisés estiment qu'elle va augmenter encore jusque 2015 pour atteindre les 825 millions de m3. Cette augmentation de la consommation n'est pas due essentiellement comme dans les pays méditerranéens voisins plus méridionaux ou orientaux à la croissance démographique globale de l'île, qui n'est plus que de 2 ‰ par an, dont seulement 0,8 ‰ pour le croît naturel.

Elle est liée surtout à l'évolution de la répartition de l'habitat et à celle des modes de vie et du pouvoir d'achat de la population. De plus en plus de Siciliens habitent aujourd'hui dans des villes proches de la côte, où ils font croître considérablement la demande en eau potable. Par ailleurs, presque tous les logements aujourd'hui, sur la côte comme dans l'intérieur, ont l'eau courante, des toilettes, des douches, des salles de bains. D'autre part, signe d'évolution des modes de vie, les jeunes ménages refusent aujourd'hui quand ils le peuvent la cohabitation avec les parents et grands parents, et demandent un logement indépendant, ce qui augmente automatiquement la consommation en eau. Et avec le développement de l'hygiène, des préoccupations pour la santé et le bien-être, l'ensemble de la population utilise beaucoup plus d'eau dans la vie quotidienne qu'autrefois : on est passé en 50 ans d'une moyenne de 50 litres par jour et par personne à 200 litres vers 1995, et on table sur une moyenne de 400 litres par jour et par personne vers 2015, ce qui correspond aux normes des pays occidentaux, mais dépasse de beaucoup la consommation actuelle.

D'autant plus qu'il ne faut pas s'en tenir aux seuls résidents permanents dans une île touristique comme la Sicile, mais il faut prendre en compte les 3 ou 4 millions de nuitées des touristes qui passent en été dans les stations balnéaires littorales, et consomment sans retenue dans les campings et les hôtels l'eau pour les douches, les bains ou la cuisine. Cette consommation saisonnière supplémentaire est de l'ordre de 1 million de m3, à trouver au moment où l'apport pluvial est inexistant et où l'agriculture irriguée a les plus grands besoins.

Sans compter l'arrosage des pelouses « à l'anglaise » des hôtels, des golfs et même de certains stades.


L'extension des villes, des villages et des stations touristiques contribue d'ailleurs aussi automatiquement à accroître la demande en eau potable,puisqu'elle se traduit par une multiplication des tuyaux et des robinets, donc à une augmentation du volume d'eau dormant dans les tuyaux en attente d'utilisation, à une diminution de la pression de l'eau dans tout le réseau d'adduction d'eau, et spécialement à ses extrémités, dans les nouveaux lotissements, surtout s'il faut faire monter l'eau sur des chaînons calcaires jusqu'alors totalement secs, comme le Monte Gallo dans la banlieue nord de Palerme. Le diamètre des conduites branchées directement sur les aqueducs d'arrivée est évidemment insuffisant pour alimenter toutes les dérivations créées au fil des années, et le réseau tout entier devient peu à peu incapable d'assurer un débit suffisant en chacun de ses points.


Les deux sources principales de gaspillage de l'eau sont cependant plutôt l'évaporation au-dessus des grands lacs-réservoirs – dont nous avons parlé plus haut, et qui fournissent la moitié de l'eau potable, surtout à destination des villes – et les pertes dans le réseau d'adduction d'eau, des aqueducs primaires sortant des barrages jusqu'aux tuyaux desservant les immeubles. Une partie de ces pertes est inévitable, et tient à la vaste surface des lacs-réservoirs, qui fait perdre 40 à 50 % de l'eau emmagasinée, à la porosité naturelle des aqueducs taillés dans la pierre, à celle des conduites en béton ou en métal dont l'âge dépasse souvent le demi-siècle, et qui n'ont guère été entretenues, faute de capitaux suffisants ; car faut se placer dans le contexte d'une Région autonome et de communes dont les ressources financières sont limitées par la pauvreté relative de la population, par la difficulté à faire rentrer les impôts fonciers et à faire payer les factures de consommation d'eau. 30 à 40 % de l'eau potable est perdue ainsi dans le transport de l'eau entre les réservoirs et les immeubles (contre 20 % au maximum en France, par exemple).


Mais il faut tenir compte aussi du vol de l'eau par des particuliers ou des bandes organisées, qui se branchent directement sur les aqueducs principaux ou les conduites secondaires, illégalement bien sûr, ou creusent des puits dans les cours d'immeubles pour profiter des infiltrations de l'eau potable autour des aqueducs souterrains, contribuant ainsi à faire baisser le niveau des nappes phréatiques et la pression de l'eau dans les aqueducs, et multipliant les risques de contamination de l'eau par des puisards et conduits mal entretenus.Le résultat est que l'eau ne parvient plus que par intermittence en été aux logements de certains quartiers des grandes villes, surtout les quartiers les plus isolés et les plus élevés. Alors les habitants laissent les robinets ouverts pour pouvoir remplir les lavabos, baignoires et jerricans dès que l'eau reviendra, et avant de nouvelles coupures (S. Aloise, 2002) ; mais quand l'eau revient, la demande croît alors brusquement et artificiellement, une partie de l'eau peut déborder des baignoires et inonder les appartements si les occupants sont absents à ce moment là. D'autres installent des citernes en plastique sur le toit, qu'ils remplissent lorsqu'il y a suffisamment d'eau dans le circuit, ce qui accroît d'autant la demande momentanée, et pose aussi des problèmes de qualité de l'eau. Ils en viennent à acheter l'eau de boisson et l'eau pour la cuisine à l'épicier ou à des vendeurs ambulants, ou reviennent aux fontaines publiques, comme il y a un siècle.


La situation est bien pire dans les petites îles qui entourent la Sicile, où les ressources souterraines sont limitées et où le relief et la grande perméabilité des roches calcaires ou volcaniques ne permettent guère de créer des lacs-réservoirs. La Région autonome affrête alors des bateaux-citernes qui apportent en été de l'eau récupérée en Campanie ou en Calabre.


Beaucoup de Siciliens en arrivent à penser que la pénurie estivale d'eau potable en Sicile n'est pas seulement « technique » et inévitable, mais qu' elle est voulue et entretenue, au bénéfice de tous ceux qui peuvent intervenir pour faciliter la construction d'une adduction d'eau, protéger un captage clandestin, vendre de l'eau ou participer aux grands travaux des barrages, aqueducs, construction des réseaux, usines de dessalement d'eau de mer, etc. Les promoteurs ont intérêt à avoir des appuis bien placés s'ils veulent que les logements qu'ils construisent soient reliés assez vite au réseau d'adduction d'eau, à plus forte raison si le branchement est clandestin. Les grands propriétaires ruraux profitent de la pénurie d'eau potable, car ils vendent à prix élevé l'eau de leurs sources à l'organisme public chargé de l'approvisonnement, l'EAS (Ente Acquedott1 siciliani). Les firmes de travaux publics, dont on connaît les liens avec la Mafia (I. Sommier, 1998), tirent évidemment un grand parti des commandes de barrages, lacs-réservoirs , aqueducs et usines de dessalement d'eau de mer, qui paraissent les seules solutions pour augmenter les ressources disponibles en eau. La Région autonome a ainsi prévu d'augmenter de 20 à 50 % la capacité des lacs-réservoirs d'ici 2015, de doubler le débit des aqueducs existants, de construire des usines de dessalement d'eau de mer qui pourraient fournir 30 millions de m3 d'eau potable vers 2015, soit 4 % des besoins. Elle a prévu beaucoup moins d'actions pour réduire les gaspillages, comme des réservoirs souterrains, la réfection des réseaux de distribution de l'eau, la lutte contre les captages clandestins et la consommation sans retenue de l'eau dans les appartements.


¤ ¤ ¤


 

Au total, donc, malgré l'abondance des précipitations en hiver, qui apportent 10 à 15 fois plus d'eau que les Siciliens n'en consomment actuellement, les perspectives de réponse aux besoins actuels et futurs en eau industrielle, agricole et domestique ne sont guère favorables : aujourd'hui déjà un déficit global de quelques millions de m3, qui provoque des pénuries journalières ; une forte augmentation de la consommation d'eau potable et d'eau pour l'irrigation dans les dix années à venir, alors que l'augmentation de la capacité des lacs artificiels et des volumes d'eau tirés des sources est tout à fait hypothétique, à plus forte raison celui qui proviendrait des usines de dessalement d'eau de mer. Comme dans beaucoup de régions méditerranéennes ou tropicales sèches, des choix drastiques seront nécessaires dans les années qui viennent pour répartir mieux et plus équitablement la ressource hydrique, face à des besoins grandissants et concurrents, que l'on ne pourra tous satisfaire : peut-on continuer à développer l'agriculture irriguée, qui a besoin de beaucoup d'eau au moment où le tourisme balnéaire accroît la demande ?faut-il donner l'eau aux villes ou aux campagnes ? Il faudra bien à un moment ou à un autre s'attaquer aux gaspillages et à la corruption qui limitent le volume d'eau réellement disponible pour les consommateurs. C'est un problème de société tout autant qu'un problème technique,financier ou naturel.


QUELQUES REFERENCES

E.R.A.S., 1970, Atlante d'idrologia agraria della Sicilia, Palermo.

I.N.E.A., 2002, Stato dell'irrigazione in Sicilia, Pisa, 187 p.

I.STAT., 2000, Statistiche ambientali, 350 p., Roma.

ALOISE S.,2002, « La pénurie d'eau, chronique à Palerme, est devenue insoutenable, Le Monde, 28 août 2002.

BETHEMONT J., 2001, Géographie de la Méditerranée, U, Colin, 260 p.

DUGOT P., 2001, L'eau autour de la Méditerranée, L'Harmattan,192 p.

HUGONIE G., 1999, « L'aggravation des problèmes d'environnement dans les pays méditerranéens : l'exemple de la Sicile », L'Information géographique, 63, 207-218

SOMMIER I., 1998, Les mafias, Montchrestien

SVIMEZ (Associazone per lo sviluppo dell'industria nel Mezzogiorno), 2000, Rapporto 2000 sull'economia del Mezzogiorno, Imola, Il Mulino, 538 p.



L'EAU EN SICILE


CONSOMMATION

1995

(d'après SVIMEZ)

2002

(besoins estimés, INEA)

2015 (prévisions SVIMEZ)

2015

(prévisions INEA)

POPULATION

5 025 000

5 500 000

5 500 000

5 700 000

terres irriguées appartenant à des consortium publics


127 000 ha


157 000 ha


300 000 ha


300 000 ha

eau pour l'industrie

118 Mm3

157 Mm3

275 Mm3

400 Mm3

eau pour l'agriculture

444 Mm3

540 Mm3

1146 Mm3

1262 Mm3

eau potable

351 Mm3

810 Mm3

825 Mm3

700 Mm3

TOTAL

913 Mm3

1507 Mm3

2246 Mm3

2362 Mm3






RESSOURCES





nappes souterraines sources, puits

390 Mm3

397 Mm3

1008 Mm3

1000 Mm3


eau des torrents captée directement

30 Mm3

32 Mm3

40 Mm3


lacs artificiels

484 Mm3

892 Mm3

1121 Mm3

1220 Mm3

autres (retraitement d'eaux usées, bateaux-citernes, usines de dessalement d'eau de mer





450 Mm3




150 Mm3

TOTAL

904 Mm3

1321 Mm3

2619 Mm3

2370 Mm3 

BILAN PROBABLE

- 9 Mm3

- 186 Mm3

+ 373 Mm3 ?

+ 8 Mm3 ?

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