LA QUESTION HYDRAULIQUE ESPAGNOLE

CONCURRENCES ET NOUVELLES DONNES

André HUMBERT

Université Nancy 2

Résumé par l'auteur

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L'Espagne n'est pas une exception au regard des problèmes posés par la gestion de l'eau autour de la Méditerranée. Le discours que l'on peut tenir à ce sujet est applicable à beaucoup d'autres pays – pour ne pas dire tous – qui entourent la mer intérieure, que ce soit l'Italie, la Grèce, les pays du Maghreb ou, plus encore peut-être, ceux du Proche Orient où la question hydraulique attise les conflits armés depuis plus de trente ans.
Dans tous ces espaces méditerranéens, les problèmes de l'eau ne sont pas nouveaux : la pénurie normale dont ils souffrent au cours d'une saison estivale sèche plus ou moins longue a de tout temps obligé les hommes à faire des choix et à s'imposer des restrictions. Depuis les débuts de l'agriculture ils ont pris l'habitude de diviser l'espace agricole en deux parties très inégales : la première, la plus vaste, doit se contenter des pluies d'hiver pour ne produire que des céréales ou des légumineuses moissonnées très tôt au début de la saison sèche ; la seconde, toujours d'extension beaucoup plus réduite, bénéficie d'apports supplémentaires, jusqu'au cœur de l'été grâce à la mise en place d'artefacts destinés à récupérer les eaux sur les cours d'eau ou sous la terre. L'image idyllique de la huerta ou de la vega peut laisser croire que ces espaces de vieille paysannerie étaient des lieux de sérénité et de concorde. Ce serait une erreur de le croire car l'eau, de tout temps, a été source de conflits, même au niveau le plus élémentaire de l'organisation des territoires. Une certaine stabilité s'était néanmoins établie en raison de l'archaïsme technique limitant les possibilités de prélèvement et de l'absence de concurrence sérieuse pour l'usage même de l'eau. Mais récemment ce calme relatif a été rompu avec l'irruption des nouvelles formes et techniques d'irrigation associées à une commercialisation croissante des productions méditerranéennes, et surtout en raison du développement de nouveaux usages de l'eau dans une société de plus en plus urbanisée et industrialisée.
L'Espagne offre de beaux exemples de tous ces problèmes nés des usages concurrentiels de l'eau et qui sont communs à l'ensemble des régions méditerranéennes, mais elle présente aussi des particularités dues à sa configuration géographique et à sa position à l'extrémité sud-ouest du continent européen. Ceci serait déjà une raison suffisante pour s'intéresser à son cas mais il y a plus : en effet son organisation politique depuis la mise en place d'un véritable fédéralisme donne une plus grande indépendance aux régions autonomes pour la gestion de l'eau ; cette autonomie revendiquée ne va pas sans compliquer la gestion globale des ressources nationales à laquelle le gouvernement central doit veiller pour assurer le développement harmonieux d'un pays dans lequel les déséquilibres hydrologiques sont parfois flagrants. Ce particularisme politique de l'Espagne a mené l'état à établir un "Plan Hydrologique National" ; celui-ci devrait permettre de résoudre les inévitables conflits et blocages qu'entraîne une décentralisation que d'aucuns jugent excessive, après 40 ans d'un centralisme qui avait laissé les coudées franches à la technocratie d'état pour réaliser une planification nationale. La lecture de l'exposé des motifs de ce "Plan Hidrológico Nacional" met en évidence toute la difficulté que rencontre le législateur national pour concilier les intérêts du pays tout entier et ceux des Communautés Autonomes, mais aussi pour satisfaire les nouveaux impératifs d'environnement et de développement durable auxquels l'Espagne est soumise depuis qu'elle a intégré la Communauté Européenne.


Pénurie et concurrences : une très vieille histoire.

La question de l'eau et les problèmes qu'elle recouvre n'est pas nouvelle en Espagne, pas plus d'ailleurs que dans tous les pays qui bordent la Méditerranée. Depuis toujours les terres méditerranéennes ont soif et, de tout temps, leurs paysans ont dû gérer la pénurie, soit en se contentant de cultures comme l'orge ou les pois chiches qui acceptent de croître avec 250 ou 300 mm de pluie, soit en s'ingéniant à concentrer l'eau disponible sur de petites surfaces privilégiées, c'est-à-dire en irriguant. En concentrant le ruissellement, en dérivant l'eau des cours d'eau, en creusant des puits, les paysans ont construit, dans les vallées et au pied des montagnes des terroirs exigus mais beaucoup plus productifs que les terres de culture pluviale

Vallée irriguée des hauts plateaux bétiques (Andalousie)
Cliché: A. Humbert

 

Partout où l'eau était présente et susceptible d'être récupérée, des communautés paysannes ont installé leurs villages, ont tracé des canaux, ont aménagé les pentes ou les fonds de vallée. On pourrait croire que ces constructions discrètes et techniquement sommaires ne posaient aucun problème sérieux d'organisation et de gestion des ressources hydriques. Ce serait une erreur de le penser. Les concurrences et les conflits sont apparus dès que l'écoulement naturel de l'eau a été altéré par des artefacts d'irrigation. Le groupe qui installait une prise d'eau sur la partie amont d'un cours d'eau lésait inévitablement celui qui, plus à l'aval, bénéficiait déjà de l'écoulement. Des conflits ont ainsi éclaté, des combats ont eu lieu, avec des victimes. Il a bien fallu, localement, organiser une police de l'eau, établir des règlements acceptés par les différentes parties, prévoir des organes de surveillance et de répression. Mais tout cela s'est fait, le plus souvent, en marge de toute législation générale, dans un contexte d'atomisation spatiale et de particularismes. Tout au plus ont pu naître, localement, des coutumes qui fixaient quelques grands principes comme celui qui, souvent établissait la primauté de l'amont sur l'aval ou l'indissociabilité de la terre et de l'eau. Une véritable démocratie rurale est née pour régler tous les problèmes liés à l'eau, avec une assemblée des irriguants convoquée périodiquement, un exécutif souvent formé par un conseil des anciens et même, dans certains cas un pouvoir judiciaire amené à trancher les différents et infliger des sanctions.
L'Espagne a évidemment connu cette organisation coutumière qui, dans certaines régions avait, dès le Moyen Age atteint un haut degré de cohérence et d'efficacité. L'exemple le plus connu est évidemment celui de la Huerta de Valence où un Tribunal des Eaux siégeait une fois par semaine sur le parvis de la cathédrale de la ville.
Pendant des siècles la question hydraulique en l'Espagne, comme dans les autres pays méditerranéens, n'a eu aucune portée nationale. Chaque communauté, chaque petite région faisait avec l'eau dont la nature l'avait dotée. Tout au plus quelques grands aménagements d'état ont-ils été réalisés, dès le Moyen Age ou l'époque Moderne, comme dans la Huerta de Valence précisément, avec le canal dit du Júcar qui permettait d'étendre considérablement les surfaces irriguées de la Huerta ou le canal impérial d'Aragon, sur l'Èbre moyen, à l'amont de Saragosse.

L'hydraulique moderne ou la rupture des équilibres paysans.

C'est avec l'apparition de l'hydraulique moderne que la question de l'eau a acquis toute l'acuité qu'elle possède aujourd'hui et que l'Espagne, par bien des aspects de cette question, s'est différenciée des autres pays méditerranéens. En effet, la grande hydraulique moderne introduit une nouvelle dimension ; elle fait passer l'organisation territoriale du niveau du terroir ou du petit groupe de terroirs à celui du bassin hydrographique, bouleversant les équilibres séculaires en favorisant les plaines au détriment des vallées de montagne et des piémonts. Les premiers ouvrages, modestes, ne concernaient encore que des organes fluviaux secondaires, mais l'ingénierie hydraulique est devenue de plus en plus performante et les bassins des grands fleuves, dans leur totalité ont été équipés, oblitérant ou marginalisant les minuscules terroirs paysans. Ce phénomène a concerné tous les pays méditerranéens. En quoi réside donc l'originalité de l'Espagne ?
La première source du particularisme espagnol réside dans ce que l'on peut appeler sa dissymétrie hydraulique. Il suffit, en effet, d'observer un instant une carte de la Péninsule pour constater ce déséquilibre au profit des trois quarts occidentaux et septentrionaux, avec les fleuves les plus longs, les bassins les plus étendus et surtout les régions les plus arrosées. Le versant méditerranéen est court. Les bassins hydrologiques – à l'exception de celui de l'Èbre – sont d'extension très réduite. Or, ce sont précisément les régions véritablement méditerranéennes qui ont, pour des raisons climatiques évidentes, la plus riche civilisation agraire fondée sur l'eau d'irrigation ; ce sont celles qui offrent les plus grandes potentialités de développement agricole pour peu qu'elles puissent bénéficier de l'appui de la grande hydraulique. Il n'est donc pas étonnant que les gouvernements espagnols successifs, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, aient fondé les plus grands espoirs de développement économique sur cette façade privilégiée de la Péninsule ; d'ailleurs, celle-ci alimentait le commerce international, en particulier avec ses agrumes que le Levant s'est mis à envoyer, en grandes quantités, vers l'Europe Atlantique, dès que la navigation à vapeur a pris de l'importance. Un certain nombre d'hommes politiques et de théoriciens, pensent même, au début du XXe siècle, que l'Espagne pourra, après les terribles épreuves qui ont obscurci la fin du XIXe siècle, se régénérer grâce à la richesse de ses régions méditerranéennes pour lesquelles la nation doit donc consentir des efforts d'aménagement hydrauliques et même transférer vers la côte orientale les importants surplus d'eau des bassins du versant atlantique. Ces idées sont d'autant plus facilement admises que les régions de l'intérieur n'utilisent qu'une infime partie des eaux qui s'écoulent sans profit vers l'océan
Le déséquilibre hydraulique de l'Espagne
D'après A Humbert, 1997

(carte fig. 01).
C'est donc un vaste programme de transfert des eaux vers les plaines méditerranéennes qui est conçu dès le premier tiers du XXe siècle. Les projets les plus grandioses prévoient, d'une part de distribuer les eaux de l'Èbre sur presque toute la façade catalane et valencienne afin de renforcer et d'étendre l'irrigation des huertas, d'autre part de transférer les eaux du bassin supérieur du Tage, à l'est de Madrid, vers la Huerta de Murcie par la vallée du río Segura

Plan d'amélioration et d'extension de l'irrigation du Levant de 1933
Extrait de S. Clarimont, 1999, et colorisé

 

Des projets successifs d'utilisation intégrale de l'Èbre inférieur
Extrait de S. Clarimont, 1999, et colorisé

 

Les plans de tous ces ouvrages sont prêts dès 1933. Les événements qui se sont produits quelques années plus tard ont évidemment empêché qu'ils fussent réalisés. Ils restèrent donc dans les cartons jusque après l'avènement du franquisme. Leurs concepteurs n'ont pas renoncé à les réaliser, mais la donne nationale n'est plus alors exactement la même et dès 1939 le Général Franco et son entourage sont soucieux de tenter de résoudre la crise sociale qui avait donné naissance à la guerre civile. Ils conçoivent alors un vaste programme de réforme agraire dont l'idée principale était de d'installer une petite paysannerie sur des terres qui seraient soustraites pour partie à la très grande propriété, pour partie aux terres des communautés. Mais pour que cette réforme ait quelque chance de réussir il était indispensable que les maigres lots des colons fussent valorisés par l'irrigation, à l'image de celles des plaines méditerranéennes. Or, la détresse paysanne la plus profonde était souvent celle des campagnes de l'intérieur, en particulier celles de la Meseta occidentale, en Extrémadure tout particulièrement. C'est pourquoi les grands plans d'aménagements hydrauliques au profit de la façade orientale, sans être remis en question, furent cependant mis temporairement en sommeil. Il était urgent de mobiliser les ressources de l'Espagne intérieure au profit de cette Espagne déshéritée. Ainsi s'explique la mise en place des nouveaux périmètres irrigués que l'Institut National de Colonisation (INC) crée progressivement dans l'intérieur de la Péninsule dans les bassins hydrographique du Tage, du Guadiana, du Guadalquivir et de l'Èbre

Périmètre irrigué du Plan Badajoz près de Mérida (Extrémadure, 1990)
Cliché : A. Humbert

 

Village de l'Institut National de Colonisation, dans le périmètre irrigué du Plan Badajoz (1990)
Cliché: A. Humbert

 

La mise en oeuvre de ces plans de réforme et de colonisation agraires ont conduit à la construction d'un grand nombre de lacs réservoirs sur les fleuves atlantiques et sur leurs affluents

Lac de retenue du Plan Badajoz en Extrémadure (1990)
Cliché: A. Humbert

(cliché 04) ; ces derniers ont d'ailleurs été mis à profit aussi pour la production d'électricité à une époque où le régime s'efforçait de combler le retard industriel du pays. Mais quelque ambitieuse qu'ait pu être cette action elle n'a pas épuisé les capacités des bassins hydrologiques de la partie occidentale de la Péninsule et les projets de transferts vers la façade méditerranéenne ont été repris sérieusement, même si tous n'ont pas abouti tels qu'ils avaient été envisagés dans les années 30. Le plus spectaculaire et le plus connu de ces projets est évidemment celui du trasvase Tajo-Segura qui a fini par aboutir au début des années 1980. Cette gigantesque opération de transfert d'eau comporte une série de lacs réservoirs, une station élévatrice et un long canal de 286 km

Le Trasvase Tajo-Segura D'après A Humbert, 1997

 

Canal et aqueduc du Trasvase Tajo-Segura dans sa traversée du plateau de la Mancha (1986)
Cliché: A. Humbert

 

Les volumes transférés n'ont finalement jamais atteint ce qui était prévu mais l'eau du trasvase a néanmoins modifié les paysages agraires de la région de Murcie en étendant de façon sensible les vieilles irrigations

Les regadios murciens
D'après A Humbert, 1997

 

Les nouveaux regadios du Trasvase Tajo-Segura au nord-est de Murcie (1988)
Cliché: A. Humbert

Si l'efficacité du système prête aujourd'hui à discussion celui-ci n'en constitue pas moins le symbole d'une politique nationale de l'eau dans laquelle les ressources hydrologiques du pays devaient être employées au profit des régions agricoles les plus efficaces. Les mutations politiques qu'a connues l'Espagne après l'extinction du franquisme mais aussi le développement de nouveaux usages ont modifié les termes de la question de l'eau dans la Péninsule.

Les problèmes hydrauliques et l'autonomie régionale.

Le grand vent d'autonomie qui a soufflé sur le pays dès l'installation du nouveau régime parlementaire, à la fin des années 70, a posé d'emblée le problème des richesses naturelles des nouvelles régions qui ont eu tendance à se comporter comme autant de nations jalouses de leur patrimoine et peu enclines à le partager avec leurs voisines. Cet égoïsme régional s'expliquait d'autant mieux que de nouveaux besoins et de nouveaux usages de l'eau étaient apparus avec l'urbanisation, l'industrialisation et l'élévation du niveau de vie. Il est devenu insupportable à un Castillan de céder l'eau du Tage aux opulentes campagnes valenciennes ou murciennes alors que cette eau pourrait être employée utilement à développer la culture irriguée du maïs ou de la luzerne dans les campagnes madrilènes ou tolédanes ; qu'elle était aussi devenue un luxe accessible à toute une bourgeoisie urbaine qui, une fois le rêve de la voiture assouvi, caressait celui de la résidence secondaire avec piscine

Mitage résidentiel en Sierra Morena (2003)
Cliché: A. Humbe

 

Détail du mitage résidentiel en Sierra Morena (2003)
Cliché: A. Humbert

 

L'intérêt national est passé à l'arrière plan des préoccupations des leaders régionaux, d'autant plus que la défense des intérêts locaux est devenu un argument électoral de poids dans le nouveau contexte politique. Le gouvernement central aux prises avec les inévitables tendances centrifuges provoquées par le caractère fédéraliste de la nouvelle constitution a néanmoins tenté de garder une certaine cohérence nationale à sa politique hydraulique, tout en ménageant les susceptibilités des opinions locales.
Si des idées nouvelles sur la gestion des ressources en eau alimentent la réflexion lors de la préparation d'un grand plan hydraulique, au début des années 1980, la loi sur les eaux de 1985 affirme le rôle d'arbitre de l'état garant d'une utilisation équitable et économe des eaux de la nation sans distinction de leur origine, superficielle ou souterraine. Ce rôle que veut continuer à jouer l'état lui est sans doute d'autant plus facilement consenti que la nouvelle carte politique du pays ne coïncide pas avec une organisation territoriale incontournable de gestion de l'eau qui est celle du bassin hydrographique. Aucune région autonome, en effet, ne possède à elle seule un grand bassin hydrographique, si l'on excepte quelques bassins côtiers en Andalousie ou en Catalogne. L'unité de gestion est donc le bassin à l'époque des autonomies comme durant l'ère franquiste, même si l'on a introduit dans les instances de décision des "Confederaciones hidrográficas" des éléments de démocratisation que sont, en particulier, les représentants politiques des régions autonomes qui se partagent le bassin. Cette contrainte technique n'élimine évidemment pas les tensions mais elle facilite, sans doute, la mission d'arbitrage de l'état. C'est pourquoi, probablement, le gouvernement central a tenu à ce que chaque bassin établisse son propre plan hydraulique avant d'élaborer, lui-même, le grand Plan Hydraulique National qui vient seulement de voir le jour, en 2001.
Le bassin de l'Èbre est sans doute un des meilleurs exemples possible pour illustrer la complexité de la question de l'eau en Espagne
Le bassin de l'Èbre (partie centrale et inférieure)
D'après M. de Teràn, 1978

 

Ce caractère exemplaire a été bien mis en évidence par Sylvie Clarimont dans la thèse qu'elle a soutenue en 1999. C'est peut-être parce que ce fleuve est dans une situation géographique particulière qu'il offre une véritable synthèse des problèmes hydrologiques espagnols. En effet, c'est un fleuve méditerranéen mais dont l'alimentation provient très largement de régions qui ne le sont pas ou le sont de manière marginale (Pyrénées centrales et occidentales, Monts Cantabriques, partie élevée des Monts Ibériques). Ce fleuve abondant, donc, traverse une des régions les plus arides de la Péninsule, autour de Sarragosse, au cSur de la dépression, où les terres ne reçoivent qu'environ 300 mm de pluie chaque année. On comprend donc le rôle vital qu'a pu jouer l'irrigation dans les campagnes de ce bassin. Les premières communautés se sont installées au bord des petites rivières les plus accessibles, dans les massifs montagneux ou sur les piémonts, comme dans la vallée du Jalón, dans la traversée des Monts Ibériques

Petite vallée irriguée des Monts Ibériques, en Aragon (1986)
Cliché: A. Humbert

 

Mais il est remarquable aussi que ce soit précisément dans le bassin de l'Èbre qu'ait été réalisé un des premiers grands équipements d'état, celui du Canal Imperial d'Aragon, construit en plusieurs étapes, du XVIe au XVIIIe siècle

Canal impérial d'Aragon établi du XVIe au XVIlle siècle sur la rive droite de l'Èbre, à 1 'amont de Saragosse (1988) Cliché: A. Humbert

 

et qui a permis de mettre en valeur les terres de la rive droite de l'Èbre, sur presque une centaine de kilomètres

 

La vallée de l'Èbre à 1 'amont de Saragosse (1992)
Cliché: A. Humbert

 

En fait, ce bassin hydrographique est dominé par une unité politique majeure, l'Aragon, qui a toujours eu tendance à éclipser les autres communautés politiques qui partagent avec elles le bassin de l'Èbre

 

Les Communautés Autonomes du bassin de l'Èbre
Extrait de S. Clarimont, 1999, et colorisé

Si le régionalisme ou le nationalisme n'a jamais atteint, en Aragon, la virulence de celle de ses voisins Catalans et Basques, il n'en est pas moins vrai qu'un puissant mouvement d'aragonisme s'est développé qui plaide pour une utilisation des eaux de l'Èbre au profit des campagnes aragonaises. Au cours des périodes de fort centralisme politique, l'Aragon se trouve dans une situation qui ne lui est pas défavorable même si les grands projets nationaux prévoient d'utiliser une partie des eaux de l'Èbre pour développer l'irrigation des plaines méditerranéennes catalanes et levantines ; en effet, l'Aragon est considérée comme une terre méditerranéenne et à ce titre fera l'objet d'une attention particulière lors des grandes opérations de colonisation agraire de l'époque franquiste, puisque les nouveaux regadíos y occupent une place considérable sur les plaines de la dépression, entre le fleuve et le piémont pyrénéen

 

état des projets d'irrigation de l'Institut National de Colonisation dans le bassin de l'Èbre, en
19-56
Extrait de S. Clarimont, 1999, et colorisé

 

Canal et parcellaire rizicole des nouveaux regadios du rio Flumen, en Aragon (1986)
Cliché: A. Humbert
Périmètre irrigué des Bardenas (Province de Saragosse, 1992)
Cliché: A. Humbert

 

Dans le nouveau contexte politique post-franquiste l'Aragon n'est qu'une des régions autonomes du bassin de l'Èbre et elle doit compter, dans le Conseil de bassin avec la présence des représentants des autres communautés et en particulier avec ceux de la Catalogne qui font valoir leurs droits de co-gestionnaires et surtout réclament des droits sur l'eau non seulement pour la réalisation des anciens projets agricoles des plaines méditerranéennes mais aussi pour alimenter les agglomérations urbaines et touristiques du littoral de plus en plus assoiffées.
Mais les problèmes posés par les aménagements hydrauliques du bassin et par la gestion de l'eau ne se limite pas aux querelles entre communautés autonomes commensales, mais ils naissent aussi à l'intérieur même des régions – et tout particulièrement en Aragon – entre des intérêts locaux particuliers ou entre des philosophies contradictoires quant à l'usage de l'eau. Les comarcas – les petits "pays" - de montagne ne supportent plus d'être dépossédées de leur eaux au profit exclusif des plaines ou des grandes villes ; les mouvements écologiques qui ont éclos dans toute l'Espagne s'élèvent contre le gaspillage de l'eau et la pollution environnementale provoquée par une agriculture hyperintensive. En fait le jeu des forces en présence est extrêmement complexe car si les Catalans réclament qu'une part du débit du fleuve leur soit réservé, en Catalogne même des mouvements écologiques manifestent contre le transfert des eaux de l'Èbre en raison des dangers qu'il fait courir à l'équilibre naturel du delta

Le delta de l'Èbre vu depuis la navette spatiale (mai 1997)
Cliché NASA

 

Le delta de l'Èbre vu depuis la navette spatiale (avril 2002)
Cliché NASA

 

Les rizières du delta de l'Èbre ~uillet 1998)
Cliché: A. Humbert

 

Parcellaire de rizière du delta de l'Èbre ~uillet 1998)
Cliché: A. Humbert

 

Extrémité orientale du delta de l'Èbre ~uillet 1988)
Cliché: A. Humbert

 

Peinture murale exprimant l'opposition d'un mouvement écologiste catalan
Cliché - S. Clarimont


Les ambiguïtés du Plan Hydraulique National.

Le législateur qui vient de rédiger le Plan Hydraulique National a dû tenir compte de cette complexité d'intérêts dans un pays dont l'organisation fédérale rend , de surcroît, toute législation un tant soit peu centralisatrice délicate à mettre en place. Peut-on cependant gérer les problèmes hydrologiques d'une autre manière quand les frontières de toute sorte sont tellement imbriquées et que les intérêts sont si divergeants ?
La lecture du Plan Hydraulique (Boletín Oficial del Estado, n° 161 du 6 juillet 2001) montre bien à quel point le législateur a dû faire preuve de prudence, au point, souvent, d'avoir produit un texte plutôt ambigu qui énonce des principes généraux laissant la porte ouverte à des débats animés.
Les rédacteurs du texte se retranchent d'abord derrière les graves déséquilibres hydrologiques dont souffre l'Espagne pour justifier la nécessité d'une planification globale des ressources. Prudemment, cependant, ils affirment aussi que la planification sera "plurielle et décentralisée dans son initiative, son domaine d'application et son exécution", et que le Plan national aura "un rôle de coordination des plans hydrologiques de bassins, se limitant volontairement aux questions qui n'ont pas été traitées par ces derniers, ou qui l'ont été de manière insuffisante, ou sans solutions cohérentes et qui, en raison de leur caractère d'intérêt général exigent des réponses cohérentes au niveau national."
Une fois ce principe général posé le texte des "dispositions générales" consacre un long passage à ce qui constitue, sans conteste, la pierre d'achoppement de tout l'édifice législatif car il aborde le point le plus chaud de l'action de l'état dans la gestion hydraulique du pays, celui des transferts d'eau entre bassins, surtout lorsque ces transferts concernent des communautés autonomes différentes, ce qui est presque toujours le cas. La possibilité de nouveaux transferts n'est pas totalement exclue mais ceux-ci sont soumis à un certain nombre de conditions qui devraient finalement en limiter considérablement le nombre et la portée. Ils devront être clairement justifiés par "de puissants motifs d'intérêt général correspondant à des situations de carences structurelles vérifiée sur un temps long". Par ailleurs, la "loi soumet la réalisation des transferts à d'importantes précautions environnementales et socio-économiques destinées à s'assurer qu'en aucun cas le développement futur du bassin cédant puisse se voir compromis par le transfert ; il conviendra préalablement de s'assurer que le bassin cédant pourra disposer des quantités nécessaires à sa mise en valeur actuelle ainsi que des réserves pour des usages futurs". On le voit cette dernière réserve permet aux communautés autonomes dont les bassins sont susceptibles de devoir céder de l'eau d'établir des projets consommateurs pour le futur, notamment dans le domaine urbain ou touristique. Les transferts sont aussi limités par le fait qu'ils sont soumis à des compensations financières et surtout "qu'en aucun cas ils ne pourront être destinés à de nouvelles surfaces irriguées ni à l'extension de celles qui existent déjà sinon exclusivement [...] à satisfaire les besoins en alimentation urbaine du bassin récepteur" ; ils pourront cependant "consolider l'alimentation des terres irriguées en situation de précarité, à condition que soit conduite une gestion rationnelle et efficace de l'eau" ; ils serviront, enfin, à "rééquilibrer des situations environnementales compromises dans ce même bassin". Les conditions dans lesquelles les transferts peuvent avoir lieu sont donc particulièrement limitatives et tout au long du texte apparaissent les préoccupations d'ordre environnemental destinées à satisfaire à la fois les mouvements écologistes de plus en plus actifs et à appliquer les recommandations communautaires, notamment celles de la directive 2000/60 CE du Parlement Européen. Au total, cet aspect environnemental occupe même une place de premier plan dans le texte législatif où il est récurrent et où des paragraphes entiers lui sont consacrés comme cette "10e disposition additionnelle" qui établit un "plan intégral de protection du Delta de l'Èbre". Ce plan insiste sur la nécessité d'assurer au delta des apports suffisants en eau, même au détriment des utilisateurs agricoles, afin de conserver au milieu ses qualités écologiques et de maintenir l'intégrité morphologique du delta lui-même.


La question de l'eau a donc été abordée par le législateur espagnol dans des conditions politiques délicates puisqu'il s'agit d'organiser la gestion d'une ressource de plus en plus convoitée et donc de plus en plus rare, dans un contexte de décentralisation qui favorise l'expression des intérêts locaux. Le temps des transferts massifs vers les huertas méditerranéennes est sans doute terminé même si l'état espagnol semble encore vouloir leur trouver des vertus pour l'aménagement global du territoire. Les conditions limitatives deviennent si nombreuses qu'elles en réduisent considérablement l'intérêt. C'est sans doute dans le domaine environnemental que les choses semblent les plus simples car le législateur peut s'appuyer sur des recommandations européennes qui cautionnent ses prises de position en faveur d'une restriction des usages de l'eau. On peut remarquer, cependant, que, si le texte espagnol est extrêmement prolixe sur des thèmes très à la mode et très médiatisés comme celui des milieux amphibies ou humides, il est en revanche d'une grande discrétion sur le gestion des aquifères soumis à des prélèvements drastiques : il lui consacre un petit article (art. 29) dans lequel il recommande que les organismes de bassin prévoient, dans leur plan, une "exploitation ordonnée et durable" des eaux souterraines. Sans plus. Or, aujourd'hui, l'essentiel des nouveaux regadíos naît grâce au pompage dans les nappes que ce soit à la périphérie des vieilles huertas levantines,
Transformation de la plaine littorale et aménagements des pentes à l'extrémité sud de la Huerta de Valence (1988) Cliché: A. Humbert

sur les rivages de la Costa del Sol pour la production de légumes de contre-saison,

 
Cultures sous serres de la Costa del Sol : Llano de Carchuna
Cliché : A. Humbert

 

ou dans les plaines des Castilles
Transformation des secanos de la Mancha par l'eau des aquifères (1988)
Cliché: A. Humbert

 

Série de pivots d'une grande ferme d'élevage sur la rive droite du rio Duero dans la province de
Zamora (2002) Cliché: A. Humbert

De nouvelles techniques
Grande ferme modernisée avec lacs collinaires des Monts de Tolède, province de Tolède (1988)
Cliché - A. Humbert

 

et de nouveaux usages
Banlieue résidentielle de Cordoue avec ses piscines (2003)
Cliché: A. Humbert

 
Banlieue résidentielle de Cordoue avec ses piscines (plan rapproché)

provoquent une quête toujours plus pressante des eaux cachées et des infimes ruissellements.

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