L’EAU DANS LES VILLES LORRAINES, 1700-1850

Jean-Pierre HUSSON

Géographe, Université de Nancy II

L'eau dans les villes lorraines (1700 -1850)

La ville a toujours été en connivence avec son cours d'eau .La présence de ce dernier est souvent essentielle dans la valorisation du site initial. A chaque époque de son histoire, et en fonction des technologies maîtrisées,, elle a cherché à valoriser son rayonnement et à accroître sa prospérité en instituant des liens étroits noués avec sa rivière et ses berges, plus globalement, avec un hydrosystème qui a évolué bien qu'il fut largement resté maître de sa propre architecture jusqu'à la fin de l'ère protoindustrielle. L'hydrosystème urbain ne peut être compris qu'en étant replacé dans des échelles emboîtées, articulées ; le passage dans la ville n'étant qu'une parenthèse dans son cours.. Ce dernier s'inscrit dans des cohérences linéaires ( l'amont - aval des logiques de bassin), spatiales ( la grande diversité des milieux rivulaires laissés à leur propre dynamique) et également dans les échanges verticaux concrétisés par les liens avec les nappes peu profondes.

La ville médiévale puis moderne gère et valorise différemment, dans des rythmes d'évolution variables la rivière dynamique pendant tout le beau Moyen- Age puis ensuite l'eau stagnante, créatrice d'un microclimat humide favorable aux industries du cuir, du textile puis du papier et encore du ramassage du salpêtre (1). Au XVII° siècle, la défense conduit à privilégier des écoulements à la fois dynamiques et discontinus alternant assecs et ennoiements. La Lorraine, espace géostratégique majeur pendant toute la période concernée ( du retour de Léopold au milieu du XIX° siècle ) combine les trois approches évoquées en fonction du site des villes ( le positionnement sur des piémonts induit par exemple des eaux courantes avec des flux infléchis par la rupture de pente) et du glissement latéral opéré dans le souci de défendre l'actuelle frontière (2).

La ville d'avant l'époque des Lumières a modérément imprimé sa marque sur sa rivière malgré les importantes perturbations liées aux modifications climatiques, en particulier celles du Petit Age Glaciaire (3).Elle intègre la rivière en préservant , faute de pouvoir faire autrement sa liberté . Le cours d'eau reste au final son propre architecte malgré les efforts séculaires effectués pour contenir et dériver les flux afin d'exploiter la force du courant. Le cours n'est pas un linéaire isolé mais reste fréquemment voisin de bras morts ou réactivés en période de crue, de marais, de prairies inondables, de gravots , etc. La ville ancienne n'apporte pas de rigidité et de cadre à la rivière qui crée, dans des cohabitations difficiles à établir, trois types de fonctions. Il s'agit d'abord des formes successives d'adaptation de l'eau à la défense pour contrer l'art de la poliorcétique (4) ou art de faire des sièges. Pour se protéger, les liserés de fortifications sont doublés par de vastes étendues d'eau stagnantes ou maîtrisées. En second, si le courant est préservé , il porte des trains de bossets de bois flottés, des coches d'eau, des bateaux à fond plat tirés depuis les chemins de halage et équipés de voilures. La ville commerce par le fleuve et reçoit ainsi ses matériaux pondéreux (5). Enfin , le cours de la rivière est ponctué de biefs, de gués ou de sites resserrés, en général améliorés pour recevoir des roues hydrauliques. L'enjambement de la rivière par un pont , longtemps resté délicat à réaliser est alors considéré comme une œuvre pie (6).

L'organisation fluviale en chenaux peut être approchée comme une suite de palimpsestes et d'objets pérennes modelés par les rapports de la société urbaine avec sa rivière. Les périodes antérieures à l'application des idées des Lumières à l'architecture et à la construction de la ville aérée, alignée, mise en scène avaient maintenu la conciliation entre la cité et ses eaux environnantes déclinées dans toute leur diversité. L'époque des Lumières articulée puis prolongée par la période d'optimisation des techniques protoindustrielles change la donne hydrologique appliquée depuis plusieurs siècles. Le cours d'eau entre dans un nouveau modèle de perception et d'organisation de la cité. Il fait figure de vitrine, décor, image valorisée pour des villes devenues ouvertes . Le contenu des réciprocités ville - cours d'eau se modifie , amenant à concevoir un hydrosystème tenu, corseté puis révolté. L'eau, moteur de l'urbanisme frôleur (E. Leroy- Ladurie) s'inserre dans une logique d'application des théories hippocratiques. Les eaux stagnantes qui servaient à défendre des villes closes sont désormais éliminées alors que l ‘eau festive , cascadante participe à l'image publicisée concrétisée par des travaux édilitaires. L'hydrosystème urbain qui est un ensemble vivant, évolutif, opératoire défini par des interactions et des rétroactions apparaît paradoxalement tout à la fois choyé et maltraité par les urbanistes. L'héritage légué est lourd et résulte d'une anthropisation dictée par la cyndinique, l'exploitation parfois mal mesurée de la ressource, la montée en puissance en termes de capacités d'intervention sans avoir toujours suffisamment en mémoire les dégâts occasionnés par les crues trentenales et a fortiori centenales. Les cours d'eau placés sur l'interface nature - société ( J. Béthemont ) (7) sont alors gérés en s'écartant des prudentes approches qui avaient jusque là prévalu. La rupture énoncée a revêtu des formes et des processus variés. La conférence énonce ,à partir de l'état des lieux initial , la diversité des solutions retenues dans la hiérarchie des priorités déclinées dans la relation ville - fleuve. Cette démonstration est explicitée à partir d'exemples lorrains . Les cas évoqués montrent que la période fournit un héritage monumental réalisé au prix d'une vulnérabilité croissante des cours d'eau. Les travaux entrepris arrivés jusqu'à nous forment un legs délicat à prendre en compte dans nos décisions d ‘aménagement définies par des compromis acceptés entre d'une part la patrimonialisation des artères d'eau et la cohérence optimisée de l'écoulement des flux et, d'autre part, entre l'aménité des paysages et la prise en compte des risques , le respect des extrêmes (8) , la spéculation exercée, etc.

L'héritage médiéval et moderne : des hydrosystèmes urbains peu perturbés

Le mariage, l'intrication entre la ville et son cours d'eau s'inscrivent dans des formes de relations hommes- nature multiples . L'eau qui traverse la ville est ressource, contrainte et outil. Sa compréhension évolutive s'analyse sur la longue durée et son histoire s'est traduite par des conflits d'usages et de perception, l'eau étant tout à la fois ou successivement fluide, stagnante, étalée ou à l'inverse contrariée dans son cheminement. De toutes ces utilisations et conceptions , il demeure des traces dessinées par chaque génération d'utilisateurs. On peut, à ce propos , parler de palimpseste (9), les marques laissées par chaque époque contribuant à une meilleure connaissance de l'actuel linéaire élargi à la zone potentielle d'étale extrême des eaux.

Jusqu'au milieu du XVIII° siècle , la politique urbaine fonctionne tout à la fois en terme de crainte des crues , d'inquiétude face aux étiages estivaux et aux prises de glace et enfin d'utilisation de la force de l'eau. Les compromis tissés entre ces bornes amènent à préserver des hydrosystèmes à dimension latérale, longitudinale et transversale peu stressés malgré les répercussions dommageables liées aux impacts du Petit Age Glaciaire.

Des linéaires d'eau restés complexes

Quand l'eau pénètre ou borde la ville, son étude par essence pluridisciplinaire se complexifie, à la croisée des sciences de l'ingénieur, de la sédimentologie , des travaux sur les écosystèmes spécifiques aux berges, aux ripisylves , aux surfaces d'étale des eaux, zones humides, gravots. Dans le cadre des villes anciennes, il y avait conciliation voire intelligence entre l'espace urbanisé et le cours d'eau. Ce dernier n'était pas perçu comme un entonnoir, un lieu de rupture dans la cohérence du cycle de l'eau. Il y avait intimité, intrication entre les deux éléments. L'eau n'avait pas perdu ses droits par rapport à la ville et l'hydrosystème restait assez libre dans son fonctionnement. La rivière demeurait un laboratoire de diversité. On y trouvait des hauts fonds définis par une hauteur d'eau inférieure à 80 cm. en période d'étiage (10), des trous loués pour la pêche et finalement conservés dans l'accolement du patronyme du loueur, des tourbillons alternant avec les zones de seuil, des gravots où étaient étendues les toiles écrues à blanchir.. Les cartes dressées à l'occasion des travaux de redressement des rivières confirment la diversité d'un état des lieux où l'eau pouvait s'étaler sur la quasi plénitude des surfaces qui étaient les siennes.

Les quatre dimensions du système rivière étaient ménagées. La dimension linéaire amont- aval n'était pas perturbée par l'étranglement que forme la ville , et plus particulièrement les sites -ponts resserrés où butaient les eaux des crues (11). La dimension spatiale était conservée , voire exagérée par rapport aux périodes où avait régné la paix. En effet , la ville moderne tend, quand elle revêt une dimension stratégique forte ( villes des Trois Evêchés, villes jouxtant des salines, villes situées sur la frontière progressivement définie entre 1718 et 1815) (12) à émerger d'un no man's land humide (A. Guillerme). Etangs et vastes zones inondables ( le Prè l'Evêque à Verdun ) en partie entretenues par des digues et des batardeaux isolent la ville. La troisième dimension de l'hydrosystème est sa verticalité. La présence d'un cours d'eau anastomosé et libre autorise d'excellents échanges avec les nappes superficielles.

La compréhension des dimensions évoquées est indissociable de la prise en compte de l'épaisseur du temps . Sur la durée s'égrènent les impacts cumulés ou l'annulation des effets des travaux effectués pour contenir, dériver, utiliser la force du flux. Au total, l'eau courante , stagnante ou stockée est déclinée en une grande variété de scénarios possibles à partir des quatre paramètres qui viennent d'être évoqués.

L'héritage défensif

Il dépend essentiellement du rôle défensif assigné à une ville en fonction de sa taille, de son site , de sa position par rapport par rapport aux frontières et enfin de son histoire. La géostratégie lorraine de l'Epoque Moderne est très complexe, avec des limites mal définies , des zones mouvantes , des enclaves digitées, en particulier les possessions des Trois Evêchés reliées par le chemin d'Allemagne traversant les Duchés. Dans les villes -clés pour la défense, les faubourgs et les fondations religieuses (13) extérieurs à la cité disparaissent et les fortifications rasantes à l'italienne sont prolongées par les zones d'étale des eaux. C'est la zone d'inondation de la Seille avant sa confluence sous Sainte- Croix à Metz, les marais créés par le Spin à Dieuze, et également des étangs construits comme l'étang Saint - Jean à Nancy .La ville est une sorte d'île fortifiée qui a fait le vide autour d'elle. A Metz, à Nancy ou Verdun, les faubourgs sont rares ( le Pavé à Verdun) et les zones humides entourant la ville sont entretenues. Dans ce modèle de défense, l'eau stagnante domine. L ‘eau courante contrariée, parfois sacrifiée, réduit le potentiel d'utilisation par des roues à aubes. La sédimentation prévaut sur les phénomènes d'affouillements. Les réseaux intra- muros développés au Moyen -Age perdent partiellement de leur fonctionnalité ou sont subordonnés à la priorité défensive. A Toul (14) , le canal dérivé construit lors de l'agrandissement des fortifications est toujours présent sur les plans datés du milieu du XVIII° siècle mais l'Ingressin et le ruisseau issu de la cote Saint- Michel sont désormais largement recouverts. Ces ruisseaux qui bordaient les anciennes lignes de murailles dites sarasines ont perdu leur attribution initiale en étant inclus dans la cité cernée de défenses rasantes classiques. Un scénario différent prévaut à Verdun (15). Les trois ponts-écluses ( Saint-Nicolas, Saint -Airy, Saint- Amant ) permettent alternativement de faire couler l'eau ou , à l'inverse, de la faire stagner et monter pour inonder le Prè l'Evêque, quelques 160 ha. défendant la ville au sud. A Metz, la digue du Wadrineau , construite à l'extrêmité de l'île du Saulcy ( actuel campus ) renvoit l'eau dans la ville. Les pierres de la démolition de l'abbaye de Saint -Martin ont servi à ce projet.

Toutes les villes ne sacrifient pas leur morphologie et leur intrication avec l'eau dans un souci prioritaire de bâtir leur défense (16). Nombre de petits villes ont gardé jusqu'au début du XVIII° siècle un aspect médiéval. Les fortifications linéaires devenues obsolètes sont destinées à une rapide démolition, à des percements de murailles, à la mise à disposition des habitants des douves transformées en jardins. Rambervillers ou Epinal appartiennent à ce type de ville (17) où l'eau conserve essentiellement une dynamique active au sein d'un hydrosystème resté libre. Dans ce contexte, le moteur de développement n'est pas la guerre mais l'essor des activités protoindustrielles et son corollaire, la nécessité de conserver à l'écoulement de l'eau suffisamment de force pour actionner les roues hydrauliques. Les villes lorraines sans intérêt stratégique n'ont pas subi de récession énergétique et de baisse significative de la charge transportée par le cours d'eau et les biefs dérivés intra -muros et extérieurs.

L'héritage protoindustriel

Les transports effectués sur des bateaux et des coches d'eau à très faible tirant exercent un rôle moindre que les suites de roues hydrauliques dans les retouches opérées sur la rivière ici surtout appréhendée dans sa dimension latérale, avec de l'eau contenue, dérivée , mise en chute et finalement restituée. L'utilisation de la force du flux oblige à avoir une approche globale et inventoriée du cours d'eau. Celle ci doit être négociée pour concilier le flottage, le fonctionnement des moulins, la pisciculture souvent installée à l'aval des tueries (petite boucheries à l'amont de la ville et grandes boucheries en amont dans le cas de Rambervillers). L'eau courante , tout à la fois ressource et contrainte amène à construire des levées, déversoirs, retenues. La ville est sillonnée par des canaux plus ou moins efficacement alimentés en fonction du profilage d'entrée des eaux sur les vannes. Epinal est traversé par le canal des anciens moulins, par celui des usines, par le bief des blanchisseries et la dérivation de Dogneville. En été , les eaux de la Moselle sont rassemblées dans le petit bras où cinq moulins et un foulon ne subissent pas les contraintes liées à l'étiage estival ( Lecreulx). A l'extérieur des enceintes, l'eau courante peu polluée grâce à une forte dissolution en oxygène dessine un chevelu démultiplié où chaque activité trouve sa place, son ordonnance. Cette dernière s'organise dans une logique de préservation du rôle épurateur de l'eau. Cernée par une ligne de murailles abandonnées aux riverains (1723) (18), Rambervillers conserve pendant tout le XVIII° siècle son héritage protoindustriel ancien en ayant assimilé les progrès techniques successifs. A l'amont , il s'agit des forges, dans la ville des battants, à l'aval des moulins ( actuelle papeterie). L'ensemble est irrigué par un lacis de déversoirs, vannes, canaux presque entièrement arrivé jusqu'à nous.

Le temps de l'eau ( A. Guillerme) qui précède la période où les hydrosystèmes urbains ont été malmenés montrent que les scénarios suivis en Lorraine ne sont pas unitaires mais à l'inverse variés, déclinés en fonction de la pérennité, de l'affirmation ou à l'inverse du déclin du rôle géostratégique occupé par les villes. La première moitié du XVIII° siècle fut une période de paix en Lorraine. Cela se concrétise par la translation sur l'actuelle frontière des problèmes de défense. Ce changement majeur amène à réviser le rôle de l'eau dans la ville. Les conditions offertes sont désormais propices à la mise en scène de la ville dans le miroir formé par sa rivière.

L'eau publicisée

La publicisation relève de la mise en valeur d'un objet géographique jusqu'alors marginalisé ou considéré comme secondaire. En d'autre termes, du règne de Stanislas à la fin de la période de l'essor protoindustriel se joue un nouveau scénario à propos du rôle exercé par le cours d'eau dans la ville. Dans quels contextes s'effectue ce changement ? Quelles sont les nouvelles relations nouées entre la ville et ses eaux ? Quels legs avons nous hérité de cette période de forte emprise anthropique souvent conduite sans ménagement pour la rivière ?

Frémissements techniques , changements , crises

Au cours de la période 1750- 1850, l'hydrosystème urbain change d'aspect, de signification, de fonctionnalité. Inséparable d'une approche globale du bassin dans lequel il s'écoule, il répercute également les crises écologiques qui succèdent aux perturbations climatiques occasionnées par le Petit Age Glaciaire. La période correspond aussi à une phase de surpeuplement des campagnes. Cette situation est confirmée par l'extrême parcellisation de l'openfield et la vulnérabilité des sols majoritairement labourés, couverts de céréales qui n'offrent une protection efficace que sur cinq à six mois par an. L'inquiétant recul des forêts , haies et arbres épars participe aussi aux dysfonctionnements hydrologiques déplorés. Les disettes récurrentes persistent jusque vers 1820.Les perturbations dans la dynamique fluviale s'articulent autour de trois causes qui interfèrent, se succèdent ou encore accumulent leurs effets. Au début de la dite période, les informations cartographiques lacunaires que nous avons à disposition montrent des rivières tressées, avec des lits mal calibrés où alternent les zones d'étale des eaux et des sections rétrécies. Les rivières ont tendance à éroder latéralement , à changer de cours, à réactiver des mortes , à avoir des étiages prononcés puis des crues catastrophiques (déluges). Ces données se traduisent par des risques accrus dans l'évaluation du binôme gestion des eaux- aménagement urbain La dimension historique est fondamentale pour mesurer la pertinence et la permanence des aménagements arrêtés. Elle montre que la période 1750- 1850 est un temps d'innovation et de nouvelles approches de l'eau comme outil de production et surtout de consommation , enfin de paraître (19). L'époque concernée court de la mise en place des préceptes de l'urbanisme des Lumières au temps qui précède la construction des quartiers des gares. La refonte du passage de la rivière dans la ville s'inscrit dans un contexte d'ouverture , d'extension spatiale , de croissance démographique assez soutenue (20). Après 1750, cartes , plans et dessins associant la ville , l'eau , la route et le pont sont désormais bien plus nombreux que précédemment. Leur confrontation autorise , à toute les échelles, une perception satisfaisante et évolutive du cheminement des eaux. A ces documents s'ajoutent des mémoires relatant les processus de visite des rivières, préalable à toute approche globale et technicienne des dysfonctionnements constatés et craints. L'eau revient en force comme enjeu de pouvoir édilitaire. Sa place est au coeur des grands projets urbanistiques conçus ou réalisés. Il s'agit des alignements qui répondent à une attente de majestuosité du front d'eau , de la création de cours, mails ou promenades et enfin de la construction de quartiers et casernes empiétant sur l'ancien lit désormais rétréci. L'hygiénisme ambiant qui s'impose progressivement relève du souci de faire circuler l'eau et l'air dans la ville, avec pour objectif de réduire les risques d'incendie et d'éradiquer les eaux stagnantes jugées pestilentielles, vecteur d'épidémies. Ainsi , à Saint- Dié , après le grand incendie de 1757, la reconstruction confiée à Carbonnar aboutit à créer une ville aérée, ordonnancée , équipée de cinq fontaines .Le ruisseau central disparaît. Les forges sont transférées hors la ville (21)). L'exemple cité est modeste mais relève de l'esprit du temps, du souci affiché de propreté. Au nom du respect des normes d'hygiène , les activités protoindustrielles polluant l'air et l'eau sont progressivement évincées de la ville ou laissent la place à d'autres entreprises.

La seconde moitié du XVIII° siècle est également une période de grande effervescence dans la construction des routes et ponts afin d'abaisser les distances, de rapprocher les hommes et faciliter le passage des troupes . Pour la seule Loraine, F-X. Lecreulx évoque un bilan impressionnant avec 615 lieues de nouvelles routes tracées, 180 ponts en maçonnerie et 115 ponts de bois bâtis au cours du dernier quart du siècle. La route et le pont créent ou confirment l'émergence de nouveaux lieux de centralité placés au coeur du territoire urbain. Ces espaces emblématiques utilisent très souvent l'eau comme vitrine. A Epinal, le quartier Léopold - Bourg et le pont des Quatre Nations s'imposent au détriment du vieux quartier basilical. La mise sur l'eau de la ville s'accompagne du resserrement du flux. Entre 1749 et 1755 commencent ici trois réalisations qui vont perturber l'écoulement à venir de la Moselle. En amont de la ville débute l'exondation progressive des promenades. Au coeur de la cité sont érigées les casernes Contades gagnées sur l'emplacement des gravots . Ce projet qui s'accompagne du comblement du canal des Moulins (22) est conçu pour mettre en scène un nouveau quartier aéré, structuré autour d'une section de cours d'eau régularisée .L'objectif est louable , répond aux attentes du moment mais pénalise pour l'avenir l'écoulement. Les contemporains n'ont pas acquis une culture partagée du risque et de son anticipation par rapport au déclenchement des phénomènes extrêmes. Il n'y a pas évaluation correcte de la capacité des sites , en particulier lors de la construction des ponts fréquemment trop étroits et finalement arrachés lors des crues , y compris s'ils sont bâtis en pierres de taille (23).

Une nouvelle relation ville- rivière soucieuse d'esthétisme mais porteuse de risques

Désormais, le cours d'eau est au coeur de la ville , placé entre attractivité et crainte. Ce legs arrive jusqu'à nous et apporte un héritage parfois délicat à comprendre, et qu'il faut gérer dans une approche patrimoniale . Les travaux d'embellissement de la ville tournée vers son cours d'eau ont simplifié le linéaire, modifié la dynamique fluviale, réduit voire supprimé les plages d'étale. Toutes ces actions vont à l'encontre d'une conception durable où s'harmonisent le temps rond (24) des jours et des saisons et les temps longs de l'évolution des territoires. Dans le nouveau cadre édifié, le fleuve offre une cadence magistrale , avec un cours simplifié, chenalisé. Cette situation nouvelle est intellectuellement et esthétiquement très satisfaisante. Elle concourt à faire circuler l'eau , l'air dans la mise en place d'espaces ouverts sur des perspectives surlignées par des rangées d'arbres, des mails aux plantations alignées. Avec ce type de travaux, la ville , fut elle modeste, gagne en lisibilité dans la lecture , l'ordonnance et la représentation de ses paysages. La rivière ou le front d'eau émergent comme des espaces d'articulation de la ville. Ces lieux sont promis à un bel avenir mais perdent aussi leur capacité de résilience pour écrêter les crues . Corseté, le lit mineur des cours d'eau s'encaisse , s'affouille et répercute , sans en freiner l'ardeur, les hautes eaux. Le souci de rationaliser amène en retour des contraintes pour l'avenir... jusqu'à une reconciliation très récente entre urbanisation et revalorisation des zones d'étale (F. Degardin) (25).

Dans la chronologie des réalisations effectuées par les villes , les efforts entrepris pour favoriser la monumentalité amènent de fait à consommer la rupture écologique entre l'eau et la ville. Ce constat s'opère même au sein des petites villes. En 1822, à Rambervillers, l'ensemble des dessins levés pour préparer le recalibrage de la Mortagne montre une rivière encore très libre , au cours vague, faisant alterner biefs, trous et gravots , à l'exception de la rive droite bordée par les restes de la muraille médiévale sur environ 150 toises (430 m.). La rivière largement laissée à elle même sinue, va en s'élargissant jusqu'à 70 m. après avoir dépassé le goulot du pont Notre- Dame bâti en 1734. Les travaux exécutés entre 1831 et 1839 créent une rivière à cours géométrifié , encaissé entre deux murs. La construction de promenades répond à la demande sociale. Les habitants bénéficient d'une esplanade ayant fière allure mais ils sacrifient à l'esthétique , à la représentation et au divertissement la cohérence de l'écoulement. La zone d'étale de la rivière se translate en aval. L'affouillement par les eaux est accentué dans la section de la ville qui correspond à une zone de rupture de charge liée à la position à proximité du contact avec le massif vosgien. Au total, les édiles n'ont pas pu apprécier l'importance des changements imposés au comportement de la rivière et laissent naître un hydrosystème modifié, fragilisé, vulnérable (26).

Conclusion

L'inventaire diachronique des changements qui affectent les rivières dans leur traversée des villes montre des scénarios variés mais presque toujours défavorables à la cohérence de l'écoulement des eaux tel que nous le concevons aujourd'hui , autrement dit en essayant de redonner de la liberté au flux et de restaurer une dimension multifonctionnelle à la rivière.

La période 1750- 1850 engrange des erreurs dans les diagnostics et les choix de décisions arrêtés dans le couplage ville- rivière. Les erreurs acceptées faute de disposer de la globalité des interactions tissées dans le binôme milieu- anthropisation font penser qu'il y eut , comme au cours de la période des Trente Glorieuses, mais en intéressant des territoires beaucoup moins étendus , illusion à propos du comportement des hydrosystèmes. Nos urbanistes ont encore à gérer une partie des conséquences du conflit dialectique alors créé : le sacrifice du cours d'eau à la mise en place d'une ville embellie.

Notes

(1) Guillerme A. Le temps de l'eau. La cité, l'eau et les techniques Seyssel, Champ Vallon , 1997, 261 p.
(2) Husson J-P. Les empilements géostatégiques et leurs héritages : étude appliquée à l'espace lorrain. Paris, Revue stratégie, 2003, sous presse.
(3)Bonnefont J-C. Réflexion sur la dynamique fluviale du Petit Age Glaciaire en Lorraine. dans L'eau, la terre et les hommes ( textes réunis par M. Griselin en l'honneur du Pr. R. Frécaut) Nancy, Presses universitaires, 1993, p. 311- 320.
(4)La poliorcétique est l'art de faire les sièges, par extension celui d'organiser la défense d'une place forte.
(5)Lors de sa réunion à la France en 1681, Strasbourg fut relié aux premiers affleurements de grés du Massif Vosgien par un canal. Ce dernier permit d'apporter les pierres utilisées pour construire la citadelle. Dans la ville , ce matériau remplace alors progressivement le torchis.
(6)A Avignon, le pont Bénézet relève de l'évocation divine. A Metz, le pont des Morts est entretenu grâce au don de la plus belle parure vestimentaire léguée par le défunt.
(7)Béthemont J. Les grands fleuves entre nature et société. Paris, A. Colin, 1999, 255 p.
(8)Bravard J-P. ( dir.) Les régions françaises face aux extrêmes hydrologiques. Gestion des excès et de la pénurie. Paris , SEDES, col. Mobilité spatiale ,2000, 287 p.
(9)Valette Ph., Gazelle F. L'impact des sociétés du XVIII et XIX° siècles sur les pays garonnais. Toulouse, Géocarrefour, 2000, 4, p. 337- 345.
(10) Sur une distance de 20 km. en amont et en aval de Metz, les relevés publiés en 1835 comptabilisent 23 hauts fonds représentant un linéaire de 5,3 km., soit 13,5 % du total. Les hauts fonds sont utilisés comme gués. Les toponymes attachés à ces lieux prouvent leur permanence.
Le Masson, Le Joindre Mémoire sur la navigation de la Moselle. Metz, Mem. de l'Académie de Metz, 1835, p. 251- 370. , cf. P 291- 292.
(11) Lecreulx Mémoire sur les avantages de la navigation des canaux et rivières. Nancy, Barbier, an III, 113 p. Lecreulx confirme que la crue de la Saint- Crépin est montée à douze pieds à Epinal alors qu'elle s'est étalée de sept à neuf pieds hors la ville. A Pont- A - Mousson, le pont n'est large que de cinquante neuf toises et cinq pieds alors qu'il faudrait l'élargir à cent toises pour empêcher les débordements occasionnés par cet étranglement du cours.
(12) Du traité de Paris (1718) qui inaugure la période d'échanges, rectifications des limites , suppressions des enclaves à la mise en place de la frontière de 1815 favorable à la Prusse.
(13) A Nancy, Charles III accueille de nombreuses congrégations dans la ville nouvelle cernée de fortifications rasantes érigées sous la direction de Citoni. Le lit d'inondation de la Meurthe jouxte environ 40 % du linéaire défensif. Sur le plan du siège de Nancy effectué par Louis XIII, ce lit mesure entre 2,5 km. ( du bastion Sain- Georges à Saint- Max et 0,8 km. ( de la porte Notre- Dame au Crône). Le ruisseau retenu par l'étang Saint- Jean permet de noyer les fossés. A Metz, les abbayes de Saint- Symphorien, Saint- Arnould et Saint- Martin sont ruinées. L'emplacement de l'abbaye Saint- Clément correspond à la zone d'inondation de la Seille.
(14) A. D. Moselle CP 1175
(15) Les plans de Verdun, Toul, Bar, Metz et Nancy sont reproduits dans l' histoire de la Lorraine de Dom Calmet. Frémont L. Vauban et la défense par l'inondation à Verdun . dans Durupt de Baleine A. (dir.) De l'oppidum à l'enfouissement. L'art de la fortification à Verdun. Verdun, Mémorial, 1996, 381 p. , p. 67- 84.
(16) En application du traité de Ryswick ( 1697) , l'essentiel des bastions ceinturant Nancy a été arasé , transformé en promenades et jardins.
(17)Husson J-P. L'eau dans le remodelage des villes. L'exemple d'Epinal et de Rambervillers du début du XVIII° siècle à 1840. Epinal, Ann. de la Soc. d'Emulation des Vosges, 2001, p. 75- 82.
(18) A. D. Meurthe- et- Moselle B 11258
(19) Regrain A. , Auphan E. (dir.) L'eau et la ville. Paris , C.T.H.S ,1999, 272 p.
(20) Entre 1750, 1806 puis 1836, Metz passe de 26000 h. à 40000 h. puis 43000 h. Dans le même temps, Nancy augmente également mais à un rythme moins prononcé : 22000h. ,29000 h., 31000 h.
(21) Ronsin A. Saint-Dié au XVIII° siècle. Saint-Dié, Bull. de la Soc. Philomatique, 1967, p. 66-90.
(22) A. D. Vosges DD 36, plan de Christophe Denis (1776).
(23)Brunot A. La construction du grand pont de Saint-Dié ( 1785- 1813). Saint-Dié, Bul. de la Soc. Philomatique . 1984, p. 113- 122. Ce pont surbaissé remplace celui qui est arraché en 1778. Dès 1832, Epinal s'équipe d'un pont de fer de 75 m. de long posé sur deux arches pesant 50 t. chacune.
(24) Barrué-Pastor M. , Bertrand G. (dir.) Les temps de l'environnement. Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000, 544 p.
(25)Degardin F. Urbanisation et inondation : de l'opposition à la réconciliation . Paris, B.A.G.F ,2002, 1, p. 91- 103.
(26) Labasse A. Réflexion d'un géographe sur le couple ville- fleuve. La ville et le fleuve, Paris, CTHS, 1983, 446 p.

Haut de la page 

Retour au menu général

 Actes 2003