LES ENJEUX ACTUELS DU PARTAGE DU NIL

ENTRE CRAINTES ÉGYPTIENNES ET
RANCOEUR ÉTHIOPIENNE
1

Frédéric LASSERRE

Professeur adjoint, département de géographie, Université Laval, Québec
Chercheur régulier, Institut québécois des hautes études internationales (IQHEI), Université Laval

Chercheur associé
Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, UQÀM L'Observatoire Européen de Géopolitique

Le Nil est au cœur d'un grave conflit sur le partage de ses eaux. Puissance dominante du bassin du fleuve, l'égypte a signé des accords avec ses voisins du sud pour lui garantir l'essentiel du flux d'eau : 95 % de l'eau égyptienne provient de l'extérieur de ses frontières. Avec une démographie galopante et une surface agricole utile très réduite, l'égypte a montré des signes très nets d'agressivité dès que le Soudan ou l'éthiopie, que drainent les affluents du Nil, ont laissé paraître une volonté d'exploitation de leurs ressources en eau. En 1979, le président Sadate a affirmé que le « le seul facteur qui pourrait déclencher l'entrée en guerre de l'égypte est l'eau », tandis que le ministre des Affaires étrangères égyptien, M. Boutros Boutros-Ghali a, par une petite phrase désormais célèbre, résumé clairement la position de son pays en 1987, en soulignant que « la prochaine guerre dans la région [serait] sur les eaux du Nil ».2 D'où provient cette forte crainte égyptienne ? Les pays d'amont, éthiopie, Ouganda, Kenya, ont-il eu la possibilité de bénéficier de la ressource ? Est-il possible d'envisager une mise en valeur conjointe des eaux du fleuve ?



Source : Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau. Presses de l'Université du Québec, Québec, 510 p. Janvier 2003.

 


Source : Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau. Presses de l'Université du Québec, Québec, 510 p. Janvier 2003.



I)La crainte égyptienne d'un détournement des eaux du haut Nil

  1. Fantasmes égyptiens...

Les variations interannuelles importantes du niveau des crues du Nil, en particulier lorsque les crues se révélaient trop faibles, ont alimenté la crainte que des populations d'amont pouvaient contrôler le débit du fleuve. En particulier, avec l'expansion de l'islam en Afrique du Nord, un clivage religieux s'est mis en place : les éthiopiens, isolés dans leurs hauts plateaux, ont peu à peu incarné la principale menace, aux yeux des égyptiens, qui pesait sur les eaux du Nil.

Ainsi, en 1080, lorsque le sultan fatimide d'égypte, al-Mustansir (1036-1094) persécuta les coptes en représailles à la destruction de mosquées en éthiopie, la baisse brutale des eaux du Nil fut attribuée à une intervention directe des éthiopiens en amont : le sultan envoya un nouveau patriarche (l'abun) pour l'église éthiopienne, afin d'apaiser le roi. Celui-ci ordonna alors « d'ouvrir une large vallée en détruisant un barrage. Dès que ce fut fait, le Nil monta de dix pieds et toute la terre d'égypte fut irriguée ».3 La crainte égyptienne ne s'est pas démenti : au XIIIe siècle, le chroniqueur al-Makin écrivit-il que l'empereur éthiopien avait détourné les eaux du fleuve jusqu'à ce que le sultan égyptien vienne lui payer une substantielle rançon. Al-Makin, lui-même copte, diffusait probablement ses écrits afin de renforcer la représentation d'une éthiopie, protectrice des Coptes et capable de nuire à l'égypte. Les éthiopiens n'avaient guère les moyens techniques de barrer le cours du Nil bleu; de plus, ce n'est qu'à partir du début de la dynastie des Salomonides, au XIVe siècle, que le lac Tana et les gorges du Nil bleu furent intégrées au royaume, qui ne comprenait auparavant que le Tekeze.

Mais pour la population égyptienne du début du XIIIe siècle, les mauvaises crues répétées et la famine qui s'en suivit, le désastre ne pouvait s'expliquer que par l'intervention des éthiopiens. La croyance égyptienne que les éthiopiens pouvaient ruiner l'égypte en bloquant le cours du Nil était fermement ancrée. A partir de cette époque, le mythe du détournement du Nil par l'empereur éthiopien est devenu une crainte récurrente au sein de la population comme des élites dirigeantes égyptiennes.4

L'épisode de Fachoda est un autre avatar de cette hantise de voir une puissance hostile bloquer le cours du Nil. Le projet français, conçu en 1893, était de s'emparer, avec l'appui de l'empire éthiopien, de la localité sise près de Malakal, sur le Nil blanc, et d'y édifier un barrage qui aurait contrôlé les eaux du fleuve vers l'aval, potentiellement privant l'égypte, britannique depuis 1882, de sa ressource fondamentale.5

  1. Renforcés par la propagande éthiopienne

Les autorités éthiopiennes ne se firent pas faute d'alimenter ces légendes égyptiennes. Les derniers rois éthiopiens de la dynastie Zagwe, à la fin du XIIIe siècle, affirmèrent être à l'origine des faibles crues qui dévastèrent l'égypte. En 1325, en réponse à la persécution des Coptes par les autorités égyptiennes l'empereur salomonide Amda-Zion exigea que le sultan égyptien « répare les dommages qu'il avait infligés aux églises, et commence à traiter ses [sujets] chrétiens avec honneur et respect. Il menaça ensuite de détruire des mosquées dans son pays et de bloquer le Nil afin de l'empêcher de s'écouler vers l'égypte »6. L'empereur salomonide Zara Yacob (1434-1468) envoya une menace directe au sultan Jaqmaq en 1443 : « Ne savez-vous pas, vous et votre Sultan, que le Nil s'écoule vers vous depuis notre pays et que nous sommes capables de bloquer les crues qui irriguent votre pays ? Rien ne nous empêche d'agir ainsi, sauf la foi en Dieu. »7 L'historien égyptien Fadlallah ibn al-Umari que écrivit que « les éthiopiens affirment être les gardiens du Nil. Ils disent qu'ils le laissent couler seulement par respect pour le sultan. »8.

Ce mythe de l'éthiopie maîtresse du Nil se répandit en Europe également. C'est sous l'empereur Zara Yacob que la perception éthiopienne de l'outil politique que constituait le Nil devint la plus aigue. Zara Yacob se rendit au Concile de Florence (1439-1441), convoqué afin de sceller une alliance entre églises de Rome et de Constantinople pour faire face à la menace ottomane : il y diffusa notamment l'idée d'une éthiopie maîtresse des eaux du Nil. Inventé par les égyptiens, repris par les éthiopiens, le mythe d'un Nil à la merci des volontés éthiopiennes fut magnifié en Europe car, à l'instar de la légende du prêtre Jean, il incarnait l'espoir d'une arme secrète contre la menace perçue musulmane. C'est sur la base de la destruction possible de l'égypte par le détournement des eaux du Nil que les Portugais d'Alfonso d'Alburquerque, en pleine expansion en mer Rouge, s'efforcèrent de trouver les sources du fleuve. Le mythe est mentionné par le poète Ludovico Ariosto en 1516. En 1520, une délégation portugaise se rendit à la cour éthiopienne pour tenter de sceller une alliance contre les Ottomans, qui s'étaient rendus maîtres de l'égypte; en 1540, le Portugal fournit une aide militaire à l'éthiopie, aux abois dans sa guerre contre Ahmad Gragn et le sultanat d'Adal. Puis, le mythe fut graduellement oublié en Europe à partir du XVIIe siècle, mais non pas en égypte.

  1. L'accroissement des besoins engendrés par la mise en valeur agricole du XIXe siècle renforce le besoin égyptien de contrôle.

  1. L'avènement d'une vision globale du bassin du Nil.

En 1811, le gouverneur ottoman de l'égypte, Mohamed Ali, s'empara du pouvoir pour son propre compte et lança une série de réformes destinées à moderniser le pays. En particulier, il entreprit de transformer le secteur agricole égyptien, pour le faire passer d'une agriculture de subsistance à une agriculture exportatrice. Fondée sur la pratique de l'irrigation par bassins destinés à retenir l'eau des crues, l'agriculture égyptienne ne produisait qu'au cours de l'hiver et du printemps. La culture de rente que Mohamed Ali entendait développer, le coton, pousse au printemps et en été, à une époque de l'année où le Nil est en étiage, ce qui impliquait de développer d'autres méthodes d'irrigation,– bref, de développer une irrigation pérenne sur toute l'année. Après de nombreuses tentatives infructueuses, ce fut finalement grâce au développement d'un système de barrages, de digues et de canaux que les projets de Mohamed Ali prirent forme. Avec la mise en valeur systématique des ressources en eau du Nil, deux, voire trois récoltes étaient possibles. Le secteur agricole égyptien connut alors une forte expansion, qui contribua à développer la puissance de l'égypte, mais celle-ci reposait sur une dépendance accrue envers les eaux du Nil, dont le pays avait désormais besoin en abondance toute l'année.

2. S'assurer du contrôle du Soudan

Corollaire de cette dépendance accrue, le gouvernement égyptien s'est efforcé de contrôler de façon plus étroite l'amont du Nil. Dès 1821, plus par souci de découvrir les sources du Nil, mais aussi afin de conquérir des terres à esclaves et des gisements d'or, Mohamed Ali s'empara du Soudan. Désormais, l'égypte contrôlait une portion notable des vallées du Nil blanc et du Nil bleu. Mohamed Ali revendiqua le Soudan comme une partie naturelle de l'égypte, la conséquence de ses droits historiques sur le Nil.9 Mais l'expansion de l'égypte à travers le Soudan porta ses frontières jusqu'au piedmont éthiopien. Des troupes égyptiennes pénétrèrent brièvement en éthiopie en 1838. Mais Mohamed Ali n'estima pas nécessaire de risquer un conflit avec son nouveau voisin. D'une part, ses objectifs politiques se situaient plus au Proche-Orient – il souhaitait renverser les Ottomans et faire du Caire le centre politique de la région. D'autre part, ses travaux hydrauliques avaient permis de réduire la dépendance de l'égypte envers les crues du Nil; enfin, le fait que 85% des eaux du Nil provenaient d'éthiopie n'était pas encore connu à l'époque.

3. La guerre entre égypte et éthiopie

Le petit-fils de Mohamed Ali, le khédive Ismail, poursuivit les entreprises de modernisation de l'égypte. Ismail ne caressait pas de rêve proche-oriental : l'égypte était, pour lui, un empire africain du Nil. Il réinvestit massivement dans le développement des systèmes d'irrigation, en égypte même et au Soudan. Mais avec l'ouverture du canal du Suez en 1869, son intérêt se porta également sur le trafic commercial en mer Rouge. Il renégocia auprès de l'empire ottoman, la gérance du port de Massawa (aujourd'hui en érythrée); de 1870 à 1875, les troupes égyptiennes conquirent la côte somalie de la mer Rouge jusqu'à Harar. En 1871, le gouvernement égyptien commença à préciser le projet de construction d'une voie ferrée entre Khartoum et Massawa, via Kassala. C'est au nom du lien historique entre l'égypte et le Nil, et non en se réclamant d'une légitimité musulmane, qu'Ismail justifiait ses entreprises africaines.

Mais ces entreprises ne pouvaient prendre forme qu'avec la prise de contrôle du Tigré, province d'origine du nouvel empereur Yohannes IV. L'égypte attaqua l'éthiopie en 1875, mais la guerre se solda par une cuisante défait des troupes égyptiennes, écrasées à deux reprises (Gundet et Gura), scellant la fin des rêves de lien permanent entre le Soudan et la mer Rouge.

4. Le traité britannique de 1902 avec l'éthiopie

La défaite d'Ismail contribua à la crise égyptienne qui permit aux Britanniques de s'emparer du pays en 1882. Mais ceux-ci reprirent la représentation égyptienne de la région : celle d'un empire du Nil. Tout d'abord, lors de l'épisode de Fachoda, c'est afin de prévenir les desseins français, et de mieux contrôler l'amont du fleuve, que les Britanniques envoyèrent le général Kitchener conquérir le Soudan en 1898 et défier les troupes françaises installées à Fachoda. Faute des renforts éthiopiens, Paris capitula et retira ses troupes, mais l'épisode renforça la détermination anglo-égyptienne de contrôler politiquement les sources du Nil et de concevoir un système de régularisation de son écoulement afin de garantir l'approvisionnement en eau du secteur agricole, en plein essor, en égypte comme au Soudan. Dans cette optique, les Britanniques s'efforcèrent de développer une gestion globale des eaux du bassin versant du Nil, tant afin d'optimiser les quantités d'eau disponible, que de contrer préventivement tout projet de consommation en amont.

Le consul-général britannique en égypte, Lord Cromer, avait parfaitement compris cette équation. Quelques mois après la confrontation de Fachoda, Kitchener établit un fort à la confluence de la Sobat et du Nil blanc.

Les Britanniques investirent massivement dans la culture du coton en égypte, mais s'efforcèrent aussi de développer son exploitation au Soudan, dans la Gezira, la plaine entre les Nil blanc et bleu. Dès 1898, Kitchener avait relevé le potentiel des terres irrigables de la région. Mais développer cette culture supposait d'accroître fortement la consommation d'eau en amont du Nil. Les Britanniques commencèrent à développer des projets de construction de réservoirs pluriannuels, capables de contrer les effets de mauvaises crues plusieurs années de suite. En particulier, l'idée d'un barrage important sur le lac Tana, à la source du Nil bleu, faisait son chemin parmi les ingénieurs et les administrateurs britanniques. Mais, à la différence de l'amont du Nil blanc, sous contrôle colonial britannique, le lac Tana se trouvait au coeur de l'empire éthiopien.

La politique de Londres vis-à-vis de l'éthiopie consistait à pérenniser l'eau nécessaire, en aval, tant pour le Soudan que pour l'égypte. Pour ce faire, ils se mirent à explorer les voies diplomatique et hydraulique. Diplomatique : en 1902, les Britanniques convainquirent l'empereur éthiopien de signer un traité stipulant que l'éthiopie ne construirait pas d'ouvrages sur le Nil bleu qui aurait pour effet d'arrêter l'écoulement des eaux dans le Nil. Ce traité est l'objet d'interprétations fort divergentes, et n'est de toute façon plus reconnu par l'éthiopie, pour qui elle ne saurait être lié dans sa relation avec le Soudan et l'égypte par un traité signé avec la Grande-Bretagne.

La voie hydraulique : dès 1923, les Britanniques entamèrent des négociations avec le régent éthiopien, Ras Tafari, le futur empereur Hailé Sélassié, au sujet du projet de barrage sur le lac Tana. La méfiance éthiopienne, notamment quant au mode de gestion du barrage, fit échouer deux années de tractations infructueuses, malgré des offres britanniques importantes : appui financier majeur, cession du port somalien de Zeila. Par la suite, à partir de 1925, les projets britanniques d'appuyer les ambitions italiennes sur l'éthiopie en échange de la garantie de la construction d'un réservoir au lac Tana ne firent rien pour calmer les craintes éthiopiennes.

Illustration de la crainte égyptienne, de nombreux journalistes égyptiens affirmèrent, en 1924, que les négociations britanno-éthiopiennes présentaient le risque de donner un outil à l'éthiopie afin de contrôler le Nil, alors que c'était précisément le but contraire que recherchaient les Britanniques : pérenniser le cours du fleuve.10 La conquête de l'éthiopie par l'Italie, en 1935-1936, a renforcé ses craintes : Mussolini était dépeint comme un sanglant dictateur dont l'ombre se profilait sur le lac Tana et menaçait le Nil et l'égypte. Ce n'est qu'en 1938 qu'un accord italo-britannique vint calmer les angoisses égyptiennes et que Le Caire reconnut la conquête italienne.

Une politique poursuivie par l'égypte indépendante : assurer la pérennité des eaux de la Vallée du Nil  

Le traité anglo-égyptien de 1929

 

Les autorités égyptiennes semblaient convaincues que les Britanniques se servaient de leur présence au Soudan, en amont du Nil, pour exercer une forte pression sur l'égypte et ainsi mieux contrôler le canal de Suez.11 Lors de négociations entamées en 1926 entre Le Caire et Londres, les autorités égyptiennes s'efforcèrent à tout prix de faire reconnaître le principe de « droits historiques » sur l'essentiel des eaux du Nil. Pressés par le temps dans leurs projets de développement cotonnier dans la Gezira, et désireux d'éviter une crise avec le gouvernement égyptien, les Britanniques acceptèrent la revendication égyptienne et signèrent l'Accord sur les Eaux du Nil en 1929. Le traité prévoyait le partage des eaux du fleuve entre l'égypte et le Soudan ; l'égypte obtenait 48 km³ et le Soudan, 4 km³.

Les égyptiens se montraient également très intéressés par le projet de canal de Jonglei, un projet formulé dès 1938 par des ingénieurs britanniques, et qui consistait à percer un canal permettant aux eaux du Nil blanc de franchir plus rapidement les marais du Sudd, diminuant ainsi la très forte évaporation. En mai 1945, Le Caire informa les autorités coloniales de Khartoum que l'égypte désirait entamer des négociations pour la construction du canal. En 1947, le gouvernement égyptien adoptait dans son Plan directeur pour l'eau, le concept de « réservoir centennal » (century storage) qui prévoyait l'édification de nombreux réservoirs, dont deux majeurs sur le lac Tana et le lac Victoria : le projet britannique n'inquiétait plus Le Caire, qui y voyait au contraire le moyen de réguler durablement les eaux du Nil. Mais l'égypte revendiqua l'érythrée en novembre 1947, revendication qui concurrençait directement les prétentions éthiopiennes à annexer l'ex-colonie italienne. Le gouvernement éthiopien, non seulement rejeta le projet de barrage sur le lac Tana, mais établit un lien direct entre la revendication égyptienne sur l'érythrée et la possibilité d'un détournement des eaux du Nil bleu.12

La campagne égyptienne contre l'indépendance Soudan

A partir du début des années 1950, les Britanniques envisagèrent leur retrait du Soudan, officiellement condominium anglo-égyptien. Le gouvernement égyptien, très hostile à la sécession et à l'indépendance du Soudan, milita activement contre une telle décision de la part de Londres. La raison principale en était le désir égyptien de conserver le contrôle de la vallée du Nil Sous la pression britannique, le Soudan accéda cependant à l'indépendance en 1956.

Un changement de cap radical : le barrage d'Assouan


En 1951 encore, le gouvernement égyptien du roi Farouk tenta de négocier avec les autorités éthiopiennes la construction d'un réservoir au lac Tana, sans plus de succès. Mais en 1952, le gouvernement des « officiers libres » issu du coup d'état renversa totalement la politique de l'égypte envers le Nil et la représentation territoriale de son gouvernement. D'état africain, centré sur le concept d'« Unité de la vallée du Nil », l'égypte se redéfinissait comme état arabe, tournant le dos à l'Afrique pour s'orienter résolument vers le monde arabe du Proche-Orient. C'est cette représentation qui présidait aux tractations de Nasser pour la création de la République arabe unie avec la Syrie (1958-1961), à l'aventure militaire égyptienne au Yémen (1962-1967), à l'engagement important de l'égypte dans le front arabe anti-israélien et aux contacts actifs avec la Somalie.

Cette nouvelle représentation conduisit le gouvernement égyptien de Nasser à accepter, quoique à contrecoeur, l'indépendance du Soudan, à laquelle tenaient les Britanniques. Corollaire logique de la nouvelle représentation politique régionale de l'égypte, de la perte de contrôle direct sur le Soudan, et de l'impossibilité d'imposer le projet de réservoir centennal géré par l'égypte, Le Caire opta pour la solution du Haut Barrage d'Assouan. Ce gigantesque ouvrage et l'imposant réservoir qu'il allait constituer revenaient, en fait, à déplacer les sources du Nil, pour l'égypte, sur son territoire. Le barrage ôtait toute pertinence à la position éthiopienne et, du même coup, rendait caduques toutes les menaces, réelles ou fantasmées, contre l'écoulement du Nil vers l'égypte.

Le traité égypto-soudanais de 1959

 

Illustration de cette disqualification de l'éthiopie dans la problématique des eaux du Nil, aux yeux de l'égypte : le traité de 1959 qui a remplacé celui de 1929 sur les eaux du Nil ne mentionne aucun pays d'amont. Le traité sur l'Utilisation totale des eaux du Nil a été signé à l'issue d'une crise entre égypte et Soudan en 1958 : Khartoum revendiquait une part plus importante que celle que lui accordait l'accord de 1929. Après avoir menacé le Soudan d'une intervention militaire, un coup d'état à Khartoum mit en place un gouvernement plus conciliant envers les revendications égyptiennes. Le traité de 1959 partageait l'intégralité du cours utile du Nil entre égypte et Soudan, attribuant 24,3% du débit à celui-ci (18,5 milliards m³) et 75,7% (55,5 milliards m³) à l'égypte. Non consultée, l'éthiopie – comme les autres pays d'amont, par ailleurs – a estimé ce texte nul et non avenu, et a affirmé n'être lié par aucune contrainte juridique qui pourrait en découler.13 La reconnaissance par le Soudan de l'existence de « droits historiques »sur les eaux du Nil, dans un texte que l'égypte estime engager l'ensemble des pays du bassin versant, a scellé la fin du projet d'unité de la vallée du Nil si cher à l'égypte d'avant 1952.

 
IV) Les eaux du Nil, un outil de développement convoité

Un appui politique égyptien à la division de l'éthiopie

C'est à une rapide dégradation des relations entre l'égypte et l'éthiopie que l'on a assisté depuis la fin de la Seconde guerre mondiale : en 1947, Le Caire revendiqua l'érythrée avant que celle-ci ne soit rattachée à l'éthiopie; en 1955, Le Caire commença à mettre en oeuvre son appui à des mouvements sécessionnistes en érythrée. Le régime nassérien a été le principal appui aux guérillas érythréennes jusqu'en 1963. Nasser déploya aussi une active diplomatie auprès de la Somalie, lui signifiant son appui dans sa revendication sur l'Ogaden. Lors de la guerre entre Somalie et éthiopie (1977-78), l'égypte ne cacha pas son appui au gouvernement somalien.

 

Pour l'égypte, l'eau du Nil est la vie

Mais le barrage d'Assouan ne permet de trouver qu'une solution temporaire à la question de la sécurité en eau de l'égypte. Le bilan écologique et hydrologique du barrage est l'objet d'une vive polémique. Certes, le réservoir pérennise une grande quantité d'eau qui a permis à l'agriculture irriguée de se développer pour nourrir une population en rapide expansion. Mais l'évaporation du lac réduit de façon importante les volumes d'eau disponible; elle augmente aussi la salinité du fleuve, qui passe de 160 à 225 mg/litre. La stabilité du cours du Nil au cours de l'année entraîne une remontée des eaux et des difficultés de drainage qui contribuent considérablement aux problèmes de salinisation des terres agricoles. Enfin, le blocage des crues entraîne la disparition du limon, qui envase le réservoir, et oblige les fermiers à se replier sur l'achat de coûteux engrais, sans parler de l'érosion du delta, qui n'est plus désormais protégé des assauts de la mer par le dépôt annuel des sédiments. De surcroît, la disparition des crues régulières, qui lavaient les sols des excédents de sels, contribue à leur salinisation.14

L'égypte se trouve donc confrontée à moyen terme à un dilemme de taille : sa population active dans le secteur agricole est encore importante (35%), sa surface agricole utile (SAU) demeure réduite car, malgré les tentatives de mise en valeur de terres du désert, la salinisation dans la vallée du Nil a tendance à réduire la SAU. Surtout, la salinisation impose la consommation de volumes d'eau croissants, tout comme l'augmentation de la population et l'accroissement du niveau de vie. La disponibilité réelle en eau par habitant devrait passer de 922 m³ en 1990 à 337 m³ en 2025, une baisse considérable.15

Le barrage a permis de multiplier les terres irriguées et de nourrir une population en rapide expansion; mais, outre ses impacts écologiques majeurs, il ne constitue qu'une réponse égyptienne à une crainte égyptienne, celle de se retrouver privée d'eau par une intervention en amont ou par les aléas climatiques. Il ne saurait donc constituer le fin mot d'une gestion qui ne peut être que globale et intégrer tous les pays du bassin versant.

Les projections démographiques laissent entrevoir une stabilisation de la population égyptienne autour de 120 millions d'habitants vers 2040. Grâce aux travaux d'irrigation que le réservoir d'Assouan a rendus possibles, les superficies récoltées ont considérablement augmenté, tant par l'augmentation de la superficie cultivée que par l'introduction de la double récolte : on passe ainsi de 3,9 millions d'ha récoltés en 1952 à 4,66 millions en 1984 et 5,46 millions en 2001. Mais l'augmentation de la population induit un empiètement urbain sur les terres agricoles et une augmentation de la consommation ; de plus, les projets de mise en valeurs de terres dans le Sinaï et de la vallée de Toshka impliqueraient, par la réduction des débits induite, une intrusion d'eau salée dans le delta et une accélération de l'érosion de ces terres fertiles, érosion déjà favorisée par le blocage des limons dans le barrage d'Assouan. Bref, la surface cultivée risque de diminuer tandis que la demande en produits alimentaires augmente. Le taux d'autosuffisance alimentaire de l'égypte, un domaine sensible pour le gouvernement d'un pays qui s'était fait le champion du nationalisme et du développement autonome, diminue régulièrement. L'égypte est obligée de recourir à des importations massives de denrées alimentaires : elle est le 3e importateur mondial de céréales, pour environ 8 millions de tonnes en moyenne au cours de la décennie 1990. En 1990, l'égypte a acheté quatre fois plus de céréales qu'en 1960, pour une facture dix fois supérieure !16 Ces importations sont coûteuses : près de 4 milliards $ par an, ce qui déstabilise la balance commerciale : ce poste représentait 29,4 % des importations en 1998.

Pourtant l'égypte poursuit ces projets d'expansion, malgré les conséquences fâcheuses que ceux-ci pourraient avoir sur les terres fertiles du delta. Cette attitude laisse entendre soit un projet d'aménagement du territoire à long terme, par la colonisation de terres dans le désert, soit, plus vraisemblablement, que l'égypte compte sur un accroissement de sa dotation hydraulique17 et sur une rationalisation rapide de l'intensité de sa consommation agricole.

Mais pour l'éthiopie aussi...

Minée par la guerre et la corruption, l'éthiopie n'a encore guère exploité ses ressources hydrauliques, lesquelles contribuent, par l'intermédiaire du Nil bleu, de la Sobat et de l'Atbara, pour 86% au débit du Nil en égypte. À peine 0,3% du débit du Nil bleu et des autres affluents du Nil étaient exploités vers 1998.18 Il est donc d'autant plus tentant de concevoir des projets pour les exploiter que les autres fleuves et rivières du pays sont, au contraire, fortement exploités.19 La chute du régime socialiste de Menghistu en 1991 et la fin de la guerre avec l'érythrée en 2000 ont remis au goût du jour les projets ambitieux de développement de ses ressources, projets d'autant plus urgents qu'il faut reconstruire un pays ravagé par 30 années de guerre civile. C‘est que l'éthiopie aussi, tout comme l'égypte, doit faire face, d'une part, à une population en augmentation rapide : 65,5 millions d'habitants en 2001, environ 94 millions en 2010 et 110 à 130 millions en 2025 selon les projections actuelles20; et, d'autre part, aux conséquences de séquences de sécheresses cumulées qui fragilisent les exploitations agricoles déjà existantes.21 L'impact des sécheresses se fait plus grand maintenant que le couvert forestier a disparu. A la fin du XIXe siècle, il représentait 40% du territoire éthiopien; aujourd'hui, seulement 4%. Or, les forêts jouaient un rôle régulateur de l'écoulement des eaux, limitant les crues en période de précipitations, et étalant l'écoulement des eaux accumulées au cours des périodes sèches.

Afin d'assurer un certain degré de sécurité alimentaire pour sa population, il est impossible à l'éthiopie de renoncer à un ambitieux programme de mise en valeur de terres par l'irrigation. Le gouvernement éthiopien rejette donc les prétentions égyptiennes à un contrôle de son utilisation des eaux s'écoulant sur son territoire. Entre 1990 et 1997, ce sont 28 000 ha de terres qui auraient été mis en irrigation en éthiopie et 28 000 également en érythrée, selon la FAO22 : c'est fort peu, quand on sait que le potentiel d'irrigation en éthiopie est de 3,7 millions d'ha. Les projets retenus par Addis-Abeba prévoient à court terme la mise en valeur de 90 000 ha grâce à la construction d'un réservoir de 7,5 milliards de m³ au lac Tana; à moyen terme, la mise en culture de 434 000 ha; à plus long terme, le gouvernement éthiopien prévoit la construction de 36 barrages et la mise en culture de 1,5 millions d'ha dans le Ouollo et le Tigré. Au total, les projets envisagés par le gouvernement éthiopien à ce jour impliqueraient une baisse du régime du Nil de 4 à 8 milliards de m³ par année. De nombreuses entreprises internationales de génie civil ont déjà signé des contrats pour la construction de moult petits barrages essentiellement destinés à l'irrigation. Cette multiplication des petits barrages s'explique, d'une part, par la préférence donnée à l'heure actuelle aux barrages de petite dimension par rapport aux plus gros ouvrages, pour des raisons environnementales; d'autre part, par la plus grande facilité d'obtenir des financements internationaux pour ces projets, en partie du fait de cette disgrâce des grands projets; mais aussi, enfin, parce qu'un grand barrage pourrait, semble craindre le gouvernement éthiopien, être une cible militaire tentante en cas de conflit avec l'égypte.23 Les relations avec Addis Abeba se sont rapidement détériorées lorsqu'il est apparu que l'éthiopie entendait aller de l'avant avec son programme de mise en valeur du Nil bleu; en mars 1998, le gouvernement éthiopien a demandé la réouverture du traité de 1959 entre l'égypte et le Soudan.24

Tableau 1. Surfaces irriguées, en milliers d'ha


Soudan

éthiopie

érythrée

1980

1 800

?

?

1985

1 946

?

?

1990

1 946

?

?

1995

1 946

190

28,1

1999

1 950

190

28,1

Part dans la surface cultivée, 1999, %

25,6

3,2

2,4

Variation moyenne annuelle, 1980-1997

0,4%

-

-

Sources : Statistiques de la FAO

 

  1. Des projets nouveaux au Soudan

Dans le cadre des accords de 1959, le Soudan s'est engagé dans la construction des barrages de Roseires sur le Nil bleu, achevé en 1966, et de Khashm el-Girba sur l'Atbara, achevé en 1964. Mais ces réservoirs retiennent des quantités considérables de sédiments issus des plateaux éthiopiens, et s'envasent très vite : la profondeur du réservoir de Roseires est passée de 50 à 17 m de 1966 à 1975. La capacité de stockage et de production électrique de ces ouvrages se trouve donc très réduite; à long terme, elle remet en cause les projets de développement énergétique et agricoles qui leur étaient liés. Le gouvernement soudanais se trouve, lui aussi, confronté à la question de la pérennité de sa ressource en eau.

Pour l'heure, toute politique d'aménagement d'envergure au Soudan est compromise par l'instabilité chronique du pays, instabilité issue du clivage entre le Nord, majoritairement Arabe et aride, et le Sud, plus humide, aux populations chrétiennes et animistes africaines. Mais la dynamique des besoins croissants en eau et de la guerre civile, dans laquelle le gouvernement, un temps menacé par la guérilla sudiste, semble consolider ses positions, a conduit le gouvernement de Khartoum à concevoir de nouveaux projets. Un projet de barrage à Dongola, au nord de Khartoum, ainsi que la mise en valeur de 1,5 million d'ha de nouvelles terres agricoles, notamment dans le désert, sont sérieusement envisagés, au grand déplaisir du Caire.25

Ces projets soudanais s'inscrivent dans le cadre d'une politique de mécanisation de l'agriculture, politique décidée par le gouvernement de Khartoum à la fin des années 1960, et peu à peu étendue au sud à partir de la fin de la décennie suivante. Il s'agissait de favoriser les grandes exploitations commerciales destinées à rapporter des devises étrangères nécessaires à l'industrialisation et à l'équipement du pays. Mais ce programme de mécanisation forcé a provoqué un désastre social, privant des milliers de petits fermiers de leurs terres, ce qui a grandement contribué à la reprise de la guerre civile. Près de 95% des forêts de l'est du pays ont été exploitées et défrichées pour faire place à de vastes exploitations dont les sols se sont très rapidement dégradés du fait de l'érosion et de pratiques agraires inadaptées; 17 millions d'hectares ont été perdus du fait de l'érosion. Ces pertes de surfaces exploitables, conjuguées à la pression démographique et à la permanence des projets de grandes exploitations agricoles de la part de Khartoum, ont conduit le gouvernement à envisager la construction de barrages pour bonifier de nouvelles surfaces encore non-exploitées.26

  1. Des consommateurs nouveaux dans la région des Grands Lacs

L'augmentation de la population et le désir de développement économique amènent aussi les pays plus en amont à envisager d'exploiter à une plus grande échelle leurs ressources en eau : la Tanzanie, notamment, considère la possibilité de pomper d'importants volumes dans le lac Victoria pour irriguer 250 000 ha. En Ouganda, le gouvernement a fait appel à l'aide israélienne, comme en éthiopie, pour mettre en place des projets d'irrigation afin de contrer les effets de sécheresses récurrentes.27 Avec le temps, les projets de mise en valeur des ressources du Nil se multiplient chez les pays riverains, au grand désarroi de l'égypte, qui est certes la puissance dominante du bassin du Nil, mais aussi le pays le plus en aval, donc dépendant des décisions des pays d'amont. Force est de constater, dans les pays des Grands Lacs comme au Soudan et en éthiopie, la très petite part des surfaces irriguées dans la surface agricole totale. On constate une tendance à l'augmentation des surfaces irriguées dans les pays du sud du bassin du Nil blanc :

Tableau 2. Surfaces irriguées, en milliers d'ha


Kenya

Tanzanie

Ouganda

Burundi

1980

40

120

6

53

1985

42

127

9

66

1990

54

144

9

70

1995

73

150

9,1

74,4

1997

62

440

-

32

1999

67

157

9,1

74,4

Part dans la surface cultivée en 1999, %

1,8

2,4

0,2

9,3

Variation moyenne annuelle, 1980-1999

2,8%

1,4%

2,2%

1,8%

Sources : FAO Stats, 2001; pour 1997 : P. Howell et J. Allan (dir.), The Nile, Sharing a scarce resource, Cambridge University Press, Cambridge, 1994, p.132; Council of Ministers of Water Affairs of the Nile Basin States, Nile Basin Initiative, Shared Vision Program : Efficient water efficient water use for use for agricultural production, Entebbe, mars 2001; http://www.nilebasin.org/Documents/svp_agric.pdf, consulté le 11 décembre 2001. Ces différences soulignent la faible fiabilité des statistiques agricoles.


L'égypte voit avec inquiétude ces projets de mise en valeur foisonner depuis quelques années. Au total, ce sont près de 2,9 millions d'ha que les gouvernements des pays d'amont envisagent d'irriguer à moyen terme, près de 4,5 millions d'ici 10 à 15 ans, à partir de surfaces insignifiantes en 1980 et encore peu étendues en 1997. De tels projets, en supposant que des techniques d'irrigation plus efficaces soient introduites, nécessiteraient environ 25 milliards m³. « La prochaine guerre dans notre région sera livrée pour de l'eau », aurait affirmé l'ancien ministre des Affaires étrangères d'égypte, Boutros Boutros-Ghali, en 198528, une petite phrase désormais célèbre qui résumait clairement la position officielle de son pays. « La sécurité nationale de l'égypte repose dans les mains des huit autres pays africains du bassin du Nil », aurait-il précisé au Congrès américain en 1989.29 Le Caire est pourtant, et de loin, le principal utilisateur des eaux du fleuve, alors que cette eau ne provient pas, pour l'essentiel, de son territoire. Au contraire, argumentent les éthiopiens, l'essentiel de l'eau du fleuve provient des hauts plateaux d'éthiopie qui n'en retire pourtant qu'une faible partie : il ne serait que juste, selon Addis-Abeba, que la part de l'éthiopie augmente quelque peu.


II)Tableau 3. Volumes du bassin du Nil en provenance de chaque pays du bassin, et volumes prélevés, 1998

(en km³/an)

Pays

Ressources internes renouvelables

Prélèvements

Burundi

3,6

0,1

Rwanda

6,3

0,8

Congo

nd

0,36

Ouganda

39

0,2

Kenya

20,2

2,1

Tanzanie

80

1,2

Soudan

35

17,8

érythrée

2,8

Inclus dans les prélèvements éthiopiens

éthiopie

110

2,2

égypte

1,8

55,1

Ne sont pris en considération que les volumes provenant du territoire du pays, non les volumes qui proviennent d'outre-frontières. Source : FAO.
 

 

V) Vers une solution négociée ?


La politique de l'eau égyptienne doit jongler avec des paramètres difficiles : l'augmentation intérieure de la demande en eau, à moduler par la mise en œuvre délicate de programmes ruraux d'économies des quantités employées pour l'irrigation; mais aussi l'apparition d'une demande plus forte de la part des pays du bassin du Nil, tous situés en amont, dont le Soudan et l'éthiopie, qui jusqu'ici a fort peu mis en valeur ses ressources hydrauliques du bassin versant. Il est possible de définir une équation pacifique pour résoudre ce délicat problème, mais celle-ci passe par l'acceptation, de la part du gouvernement du Caire, que l'égypte n'a pas de droit particulier sur les eaux du fleuve, et par l'acceptation, de la part de tous les gouvernements riverains, que leur politique hydraulique soit conçue et gérée au niveau du bassin versant. Un pas encourageant a été franchi en février 1999 avec la création de l'Initiative du Bassin du Nil (Nile Basin Initiative, NBI), sous les auspices de l'Agence pour le Développement des Nations Unies, et dont font partie tous les états du bassin; l'éthiopie, le Soudan et l'égypte ont accepté en novembre 1999 de remiser leurs différends pour en discuter dans le cadre du nouvel organisme30. En mai 1999, le conseil des ministres de l'organisation a entériné un accord soulignant la nécessité de renforcer la coopération mutuelle. La création d'un « Consortium international pour la coopération sur le Nil » a abouti en juin 2001, lors de la conférence de Genève de l'IBN. Il reste aux initiatives gouvernementales à corroborer ces gestes de bonne volonté. L'entente de juin 2001 sur l'utilisation de crédits de recherche de la Banque mondiale à des fins de définition d'un plan de partage global des eaux du Nil semble un pas très prometteur. Au moins, les pays du bassin ont-ils accepté de se réunir pour définir des priorités de développement. L'égypte consent sur le principe à voir l'éthiopie bâtir des barrages, tandis que l'éthiopie a renoncé au principe de souveraineté territoriale absolue pour se référer maintenant au principe d'usage équitable.

Cependant, force est d'admettre qu'une entente négociée entre les 10 pays du bassin versant, et régissant les usages de l'ensemble des eaux du Nil, n'est pas pour demain. A l'été 2002, il n'était toujours pas question d'attribution de volumes; le simple échange de données hydrauliques et météorologiques, prélude obligé à l'évaluation crédible de la ressource, pose encore des difficultés entre égypte et éthiopie, tant les suspicions demeurent ancrées dans les représentations et les discours.


1 La recherche diffusée dans cet article a bénéficié du soutien du Fonds Québécois de Recherche sur la Société et la Culture (FQRSC).

2 Gleick, Peter, « Water and Conflict. Fresh Water Resources and International Security », International Security, 18, 1, 1993, p.85.

3 Sergew Hable Selassie, Ancient and Medieval Ethiopian History to 1270. Addis Abeba, 1972, pp.215-218.

4 Haggai Erlich, The Cross and the River. Ethiopia, Egypt and the Nile, Lynne Rienner Publishers, Boulder, 2002, pp.38, 42.

5 Robert Collins, The Nile, Yale University Press, New Haven, 2002, p.58

6 Chronique d'al-Nasir Muhammad, cité par Erlich, op. cit., p.43.

7 Robert Collins, The Nile, op. cit., 2002, pp.22-23.

8 Cité par Erlich, op. cit., p.43.

9 Erlich, op. cit, p.64.

10 Erlich, op. cit., p.97.

11 R. Collins, The Nile, op. cit., p.150.

12 Erlich, op. cit., p.128.

13 Frédéric Lasserre et Annabelle Boutet. « Le droit international réglera-t-il les litiges du partage de l'eau ? Le bassin du Nil et quelques autres cas », études internationales (Québec), vol. XXXIII, nº3, 2002, pp.505-506.

14 Mahmoud Abu Zeid, « Environmental Impacts of the Aswan High Dam. A case study », Water Resources Development, 5, n°3, septembre 1989, pp.149-153.

15 Martin Hvidt, « Water resource planning in Egypt », in The Middle Eastern environment : selected papers of the 1995 Conference of the British Society for Middle Eastern Studies, St Malo Press, 1996.

16 Georges Mutin, L'eau dans le monde arabe, op. cit., 2000, p.55.

17 Jacques Bethemont, « L'eau, le pouvoir, la violence dans le monde méditerranéen », Hérodote nº103, 2001, p.191.

18 Mesfin Abebe, « The Nile, Source of Cooperation or Conflict ? », Water International, 20, 1995, p.33.

19 Maurice M. Ndege, « Strain, Water Demand, and Supply Directions in the most Stressed Water Systems of Eastern Africa », dans Eglal Rached, Eva Rathegeber et David Brooks (dir.), Water Management in Africa and the Middle East, CRDI, Ottawa, 1996, p.57.

20 http://www.library.uu.nl/wesp/populstat/populhome.html; Ethiopian Central Statistical Authority.

21 Jacques Bethemont, Les grands fleuves. Entre nature et société, Armand Colin, Paris, 1999, p.202

22 Les statistiques sur les surfaces irriguées en éthiopie et en érythrée sont très peu fiables.

23 Sandra Postel, Pillar of Sand : Can the Irrigation Miracle Last ?, Worldwatch Institute, Norton, New York, 1999, pp.143-144.

24 Georges Lebbos, « La vallée du Nil », Les Cahiers de l'Orient, n°44, 1996, p.42; BBC News, 7 avril 1998.

25 « Stormy waters over Egypt's Nile ambitions », Mail&Guardian, 2 novembre 1998; Sandra Postel, Pillar of Sand : Can the Irrigation Miracle Last ?, Worldwatch Institute, Norton, New York, 1999, p.146 ; Michael Klare, Resource Wars. The new landscape of global conflict, Henry Holt, New York, 2001, p.155.

26 Michael Renner, Fighting for Survival. Environmental Decline, Social conflict and the New Age of Insecurity. Worldwatch Environment Alert Series, WW. Norton, New York, 1996, pp.69-71.

27 Africa News Online, 17 avril 2000.

28 Joyce Starr, entrevue avec Boutros Boutros-Ghali, 4 février 1985. Dans Joyce Starr, Covenant over Middle Eastern Waters, Henry Holt, New York, 1995, p.47.

29 Sandra Postel, Last Oasis: Facing Water Scarcity. World Watch Institute, W.W. Norton, New York, 1992, p.73; Pillar of Sand : Can the Irrigation Miracle Last ?, op. cit., 1999, p.147.

30 BBC, 19 novembre 2001.

 

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