VIVRE ET LAISSER MOURIR
L'EAU, SOURCE DE VIE, SOURCE DE DRAMES
À TRAVERS LE CAS DES CRUES CATASTROPHIQUES
DU LANGUEDOC ET DU ROUSSILLON...

Bertrand LEMARTINEL

Professeur de Géographie Physique à l'Université de Perpignan
Laboratoire « Médi-Terra »

Le 23 septembre 2003, presque un an jour pour jour après le drame de 2002, des pluies diluviennes se sont abattues sur le Languedoc. C'est dire combien l'eau, si nécessaire dans nos territoires méditerranéens, est aussi source de drames. La sensation est d'ailleurs qu'ils se multiplient. Il est donc nécessaire de faire le point sur cette question. Certes, d'assez nombreux travaux paraissent régulièrement à ce sujet (Vinet, 2003), mais la répétition et le coût des accidents font que les géographes ne peuvent se contenter d'en être les spectateurs passifs. La connaissance doit être le plus possible diffusée hors du cénacle universitaire.

LES PROTAGONISTES DU DRAME

A trop vouloir ne considérer que le versant sociétal des problèmes, on en oublierait la composante naturelle de la catastrophe. Pourtant, les fleuves torrentueux dévalent de montagnes abruptes au pied desquelles sont les plaines qu'ils construisent par accumulation de leurs alluvions et sur lesquelles ils s'étalent. Les précipitations, aussi bien sur le pas de temps de quelques heures que sur celui de plusieurs jours, sont voisines des records mondiaux. En 1940, dans les Pyrénées-Orientales, on s'est probablement approché – la défaillance du pluviomètre interdit de l'affirmer – du déluge enregistré à la Réunion en mars 1952 (1870 mm en 24 heures ! ).

Longtemps, les hommes se sont, autant que possible, tenus à l'écart des zones les plus inondables et ont colonisé les pentes. Mais nécessité fait loi : il a bien fallu s'approcher de l'eau pour en exploiter la force motrice, pour arroser les cultures durant la sécheresse des étés. Lorsque la lutte contre le phylloxéra a imposé de noyer les vignes, on a installé celles-ci dans la plaine atteinte par le flot des rivières. Certes, les hommes se sont établis sur les points hauts, et les dégâts ont été par cela même limités. Mais depuis une quarantaine d'années, la croissance démographique est remarquable, et les vieux noyaux urbains ne suffisent pas à accueillir les nouveaux habitants. Entre 1990 et 1999, la population de Montpellier a crû de 8% ; celle de ses banlieues de bien plus encore, puisque la ville de Lattes a explosé dans ses limites (+ 35% !). Les agglomérations se sont donc étendues dans les plaines , et sur les terrains les moins chers comme les parcelles viticoles arrachées, bien sûr inondables... Tout alors est prêt pour le second acte du drame.




ACTION !

Toujours accusée par les commentateurs météorologiques des télévisions, la dépression au sol. On constate en réalité, par exemple lors de l'épisode du 9 septembre 2002, que le creux barométrique est modeste, à peine inférieur aux 1015 hectopascals de référence. Plus importante est l'arrivée, au dessus de 5000 m d'altitude, d'un air très froid qui favorise la montée rapide de l'air méditerranéen tiède, très chargé d'humidité, et donc le déclenchement des précipitations intenses. De même, on invoque le blocage des nuages sur des montagnes froides ; pourtant, celles-ci, comme la Séranne ou les Cévennes, sont bien moins élevées que la masse nuageuse dont le sommet peut atteindre les 10 km ; bien plus efficace est la présence d'un anticyclone sur l'Europe centrale, qui empêche la perturbation de s'évacuer par l'Est.

Lorsque le mécanisme est mis en route, des pluies très abondantes s'abattent sur le Languedoc et le Roussillon. En 1999, ce ne sont pas moins de 500 mm qui sont tombées sur certaines communes de l'Aude ! Mais le bilan pluviométrique ne suffit pas à comprendre l'ampleur de la catastrophe ; il faut aussi prendre en compte les intensités des pluies, qui sont un facteur très aggravant, comme peut l'être la vitesse instantanée d'une automobile dans un accident de la route. Ainsi, à Vingrau (Pyrénées-Orientales), le 12 novembre 1999 à 15h12, les précipitations ont pendant 6 mn atteint les 130 mm/h ! Cela signifie que, durant ces 6 mn, 13000 tonnes d'eau, soit le contenu de 500 gros camions-citernes, se sont abattus sur chaque km2 de terrain !On imagine ce que cela peut donner sur des sols déjà saturés d'eau...



Dans ces conditions, les rivières gonflent presque immédiatement : en deux heures, le débit de la Têt aurait pu passer de quelques dizaines à plus de 2000 m3 par seconde, comme nous avons pu le constater en 1992, si le barrage de Vinça n'avait écrêté le flot. Celui-ci déborde les lits et s'étale ensuite dans la plaine sans pouvoir s'écouler aisément vers la mer, car la tempête d'Est et les houles élèvent le niveau de plus d'un mètre (1, 28 m en 1999). C'est alors que sont noyés les champs, les maisons, les voies de communications, et que les limons charriés viennent tout envahir : d'immenses dégâts, qui se comptent en centaines de millions d'euros, sont à chaque fois constatés.

UN DRAME SOUVENT REJOUé

Naturellement, à chaque fois, l'ampleur des dommages et la brutalité du choc subi font dire aux victimes que « l'on a jamais vu ça ! ». Aux grands effets, la population prête de grandes causes ; elle n'hésite donc pas à dénoncer le supposé réchauffement global. Pourtant, le recensement – autant que faire se peut – des événements sur les dix derniers siècles prouve qu'il y a eu autant de grands aiguats, notamment à la fin du XIVème siècle et pendant le Petit Âge Glaciaire, que durant celui que nous venons de quitter. Les registres fiscaux – il a bien fallu payer les réparations – le montrent avec assez de force. 1763 a été de ce point de vue une année terrible en Roussillon... En 1843, l'Aude avait tout emporté ; les années 1880 n'ont guère été clémentes .



Les images récurrentes que l'on peut extraire des archives montrent toujours les mêmes scènes, dans un espace géographique au total modérément étendu. Si, et c'est heureux, les accidents ne se produisent pas strictement en un même lieu, c'est le Languedoc et le Roussillon tout entiers qui ont été affectés depuis seulement cinquante ans : en effet, même si les noyaux pluvieux sont étroits, les fleuves se chargent d'étaler l'eau : les systèmes hydrographiques étendent largement le champ d'action des météores. Le phénomène est fréquent, et somme toute, normal.

BIEN SÛR, NE PAS LAISSER MOURIR...

C'est cette relative « normalité » qui permet de rôder les plans d'intervention, qui s'améliorent d'ailleurs en même temps que s'étendent les constructions en zone inondable. Les secours sont devenus performants : on peut naturellement considérer que le bilan des blessés et des morts est toujours trop lourd, mais imagine-t-on ce qu'il serait dans un pays moins structuré et moins riche ? Nous ne connaissons pas les problèmes d'hygiène qui caractérisent les régions inondées : trop d'eau sale dans les rues, c'est pas assez d'eau potable au robinet. Des solutions remarquables ont été trouvées, comme des rotations cadencées de camions-citernes ou des conduites « volantes » parfois tirées sur plusieurs kilomètres.

Le rétablissement rapide des services électriques s'appuie sur des protocoles de mieux en mieux éprouvés : EDF ne répare pas dans un premier temps, mais installe dans l'urgence des groupes électrogènes qui permettent d'apporter l'énergie nécessaire dans les plus brefs délais. De même, la viabilité route peut être assurée en quelques jours, grâce à l'installation rapide d'ouvrages provisoires, à laquelle l'armée peut prêter son concours. En 1999, il n'a pas fallu plus d'une semaine à la plupart des villages de l'Aude pour retrouver l'essentiel des services fondamentaux auxquels nous sommes habitués. Ce qui ne résout pas vraiment la question de fond :

...MAIS COMMENT FAIRE VIVRE ?

La règle d'or est sans doute de ne pas oublier la réalité, de ne pas se « laisser endormir », comme le disait un hydrogéologue du département de l'Aude à propos des constructions (école maternelle, trésor public, gendarmerie, supermarché) déraisonnablement autorisées dans le lit majeur de la Berre à Durban-Corbières... Il est donc indispensable de garder la mémoire photographique et cartographique des accidents successifs, et de ne pas se fier aux seuls souvenirs des « anciens », dont la valeur se révèle souvent sujette à caution ; ils peuvent aussi se taire pour ne pas déprécier des terrains qui appartiennent à leurs familles...

Il faut aussi, dans la mesure du possible, protéger ce qui est mal construit ; il est de bon ton de critiquer les barrages et les digues. Ils ont pourtant une réelle efficacité lors des événements décennaux, lorsque les pluies ont le bon goût de tomber à l'amont des bassins hydrographiques. Tel barrage sur la Têt, comme se plaisait à le répéter un ingénieur de la DDA des Pyrénées-Orientales, s'est remboursé en écrêtant une seule crue (1992), puisqu'il a évité les immenses dommages qu'elle aurait « normalement » occasionnés. Par contre, ils ne doivent pas être le prétexte à continuer d'installer des lotissements en zone inondable. En effet, la technique a ses limites, et ce serait un non-sens que de faire reposer la sécurité d'une région sur ce genre d'ouvrages. On a bien vu que des digues peu entretenues sont aisément détruites par surverse. Le remède peut alors devenir pire que le mal. Mais nous n'irons pas jusqu'à soutenir qu'il les faut détruire pour redonner un espace de liberté aux fleuves, comme cela a pu être écrit...


Digues de l'Agly (Pyrénées-Orientales)... et lotissements

La modélisation et la prévision à très court terme des crues sont une voie intéressante, parce qu'elle peut contribuer, en fonction des données météorologiques instantanées, à décider de la conduite à tenir. Elles donnent des indications sur le transit du flot ; couplées à des automates d'alerte, elles sont susceptibles d'accélérer l'évacuation des zones les plus dangereuses. Mais elles ont, comme les ouvrages physiques, leurs limites. En effet, la prévision de l'imminence d'une crue à deux heures de temps, lorsqu'il pleut les trombes annoncées par les radars météorologiques, n'exige pas véritablement de logiciel perfectionné. C'est donc bien sur l'analyse en finesse que va porter la demande sociale; et c'est justement là que les risques d'erreur sont les plus susceptibles de se produire, parce que la compréhension des accidents majeurs ne relève pas uniquement de règles d'hydrologie, mais implique le comportement géomorphologique des surfaces d'écoulement. Ce dernier, sans être erratique, n'est pas nécessairement calculable à l'échelle d'un bassin-versant tout entier, puisque à l'hétérogénéité du champ de pluie correspond l'hétérogénéité constatée du fonctionnement dynamique des zones impliquées et des modes de transfert des masses précipitées. A la limite, l'outil de modélisation et de prévision, parce qu'il engendre une confiance abusive et l'impression de sécurité, peut être lui-même la cause d'une catastrophe en induisant des attitudes collectives inadaptées. On ne sait que trop que les drames sont multifactoriels. Il ne faut pas l'oublier, ici pas plus qu'ailleurs.

Au fond, le problème principal est plus politique que technique, même si l'analyse scientifique fournit un certain nombre d'aides à la décision. La crainte du conflit empêche souvent les élus de s'opposer au développement des lotissements dans les vignobles inondables.


De futurs inondés dans une ancienne vigne déclassée ?

Le refus des contribuables périurbains d'entretenir les vieux canaux d'irrigation des Associations Syndicales Autorisées, qui jouent une fonction drainante, aggrave les drames. Il n'est pas simple d'interdire des constructions ; peut-on vraiment donner l'ordre de détruire, alors que ce serait parfois la seule solution raisonnable ? L'outil législatif, dont on se moque parfois, parce que l'eau ignore les lois, peut permettre de reporter la responsabilité du refus sur des autorités moins exposées aux protestations des électeurs : la centralisation, en la matière, s'avère bénéfique. Mais c'est en définitive la connaissance généralisée des risques réellement encourus et le renoncement à s'exposer de la société tout entière qui peuvent seuls atténuer les conséquences catastrophiques des crues et inondations. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui, puisque des constructions totalement inadaptées jouxtent des bâtiments qui se sont adaptés au contexte de danger.

L'APOCALYPSE, UN DÉVOILEMENT ?

Les journaux font souvent de ces drames des apocalypses, sans probablement se douter que ce mot d'origine grecque signifie dévoilement. Puissent les terribles inondations que nous avons vécues être le révélateur des dysfonctionnements de notre société, trop peu intéressée à son fonctionnement géographique. Alors seulement, nous entrerons dans un cercle vertueux qui limitera les dommages sans cesse croissants que nous constatons en Languedoc et en Roussillon, et plus généralement dans les plaines des piémonts méditerranéens, très souvent exposées à la fureur des flots.

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 Actes 2003