LES SÉCHERESSES ET LE GÉNIE CRÉATEUR
DE L'HOMME DANS LES MILIEUX SECS :
NOUVELLE GÉOGRAPHIE DE L'ADAPTATION ?

Monique MAINGUET

Membre de l'Institut Universitaire de France,
Laboratoire de Géographie Zonale pour le Développement (LGZD),
Université de Reims Champagne-Ardenne, France.

Résumé

Article complet

Introduction

Le écosystèmes secs occupent 37 % des terres émergées, soit 6 milliards d'hectares dont 1 milliard sont hyperarides et 5 milliards dans les écosystèmes arides, semi-arides, sub-humides secs et leurs marges. Ces terres représentent près de 50 % de la superficie des pays en développement et abritent 1,5 milliard d'hommes. Si près de 85 % de tous les désastres naturels dépendent directement d'événements climatiques extrêmes, les plus dommageables dans les environnements secs sont les inondations et les sécheresses dont une typologie sera proposée dans une première partie. La variabilité pluviométrique, qui se complique dans l'espace par une répartition des pluies en taches non exprimée par les cartes en isohyètes, est le principal handicap au développement. Les systèmes de production donc la sécurité alimentaire sont sévèrement affectés par les sécheresses. Pour répondre aux contraintes spécifiques des milieux secs, les sociétés ont élaboré des modes d'utilisation de l'espace appropriés aux variations climatiques chaotiques et aux variations spatiales rapides. Notons dès l'abord que la nécessité d'anticiper les événements majeurs permet des progrès dans la sauvegarde des populations. Des études de cas sous-tendront la deuxième partie de cette réflexion. Dans une troisième partie nous nous interrogerons sur cette nouvelle branche qu'est l'adaptation dans la géographie, que nous nous autorisons à appeler science plastique, entre les sciences dites « dures » et les sciences dites « molles ».

1. Les sécheresses, un phénomène complexe. Leur typologie

Les crises de sécheresse qui, sur un fond d'aridité permanente, caractérisent les milieux secs, accentuent le déficit hydrique. Le déficit temporaire des précipitations est la cause première de toutes ces crises, bien que la notion de sécheresse se dissocie de celle de précipitations déficitaires. Selon leur nature, elles se classent en sécheresses météorologique, hydrologique, agricole, édaphique et socio-économique. Elles ne sont pas expliquées : « Nous ne savons pas pourquoi les présentes sécheresses existent ni pourquoi des sécheresses se sont produites dans le passé » (Farmer et Wigley 1985).

Les Nations Unies ont décrété 1990-2000 Décennie Internationale pour la Prévention des Risques Naturels, demandé à chaque Etat de développer les recherches et le National Climate Center (NCT) a créé en juin 1995 un système météorologique de suivi des sécheresses et des inondations. Obasi (1994) signale que dans les 25 ans précédant les années 1990, les sécheresses ont touché 50 % des 2,8 milliards d'hommes qui ont souffert d'événements climatiques traumatisants, avec 1,6 million de morts.

La sécheresse météorologique est celle dont l'écart relatif par rapport à la moyenne pluviométrique dépasse 20 %. Elle se définit à trois échelles spatiales : locale, régionale et sub-continentale. Tandis qu'en Europe les sécheresses sont la plupart locales, elles atteignent fréquemment l'échelle régionale en Afrique. Celle de 1968 à 1985, appelée sahélienne, a affecté surtout entre 1972-73 et 1983-84, les pays du Sahel, de la Mauritanie à l'Ethiopie. Son extension implique des causes de grande ampleur spatiale et de long terme, sa récurrence en Afrique est un autre fait caractéristique.

Unganai (1997) souligne que les sécheresses à cheval sur la zone de subsidence subtropicale sont en Afrique méridionale le désastre numéro un. En 1992, 20 millions de personnes ont été confrontées à la mort à cause d'une production agricole déficitaire et de la mort de milliers de têtes de bétail à la suite de la sécheresse dévastatrice de 1991-1992. Quatre milliards de dollars US ont été dépensés pour des importations de vivres et des programmes de réhabilitation; celle de 1982-84 avait déja coûté 2 milliards de dollars US. Ces crises sont porteurs de leçons : les gouvernements acceptent de considérer la sécheresse comme une donnée climatique normale.

La sécheresse hydrologique exprime la diminution de l'écoulement superficiel des cours d'eau, la baisse naturelle du niveau des nappes souterraines et du niveau des lacs modifiée par le coefficient ruissellement/infiltration et par l'évaporation. Sous le Continental Terminal, à 55 mètres de profondeur, la nappe des Sanié (Tchad) au nord du 13e parallèle, a subi dans les dernières décennies un rabattement de 10 mètres, dû à une absence de recharge consécutive à une moindre pluviosité.

La sécheresse édaphique concerne la surface du sol et la percolation de l'eau dans ces sols. Elle se définit par des dessications répétées, l'intensité de l'évaporation, le dépôt en surface de produits dissous, par une moindre infiltrabilité et s'exprime dans les paysages par l'accentuation du caractère d'aridité.

La sécheresse agricole, que Bruins (1996) nuance par la sécheresse pastorale, se définit par le rapport : demande par les activités rurales / offre potentielle d'eau. Pour la caractériser les généticiens mesurent la sensibilité des plantes selon le génotype face aux contraintes hydriques et calculent « des indices variétaux de sensibilité ... L'esquive ou l'évitement ou encore l'échappement qui consiste à réaliser le cycle pendant la période favorable est l'un des moyens pour la plante de réduire ou d'annuler les effets du stress hydrique » (Monneveux & This 1997). La brièveté du cycle des cultures pluviales des zones tropicales sèches telles que le mil, le sorgho, l'arachide, le niébé est un mécanisme d'évitement, exploité par les sélectionneurs et les agriculteurs. L'augmentation de la précocité est un inconvénient car les rendements diminuent : il y a une relation positive entre longueur de cycle et rendement.

La sécheresse socio-économique, selon Bruins (1999), survient lorsque l'Etat vend à sa population plus de ressources -notamment l'eau- qu'il ne peut en restituer à l'environnement. Soulignons que ce sont alors moins les sécheresses qui sont traumatisantes que la gestion des ressources en eau.

Les sécheresses sont récurrentes dans l'histoire du Nordeste brésilien, dont un million de km2 semi-arides sont appelés « Polygone de la sécheresse ». Les migrations des Indiens de l'intérieur vers le littoral ont rendu célèbres celles du 16e siècle. La sécheresse est le prolongement de l'absence saisonnière de pluie pendant 7 à 8 mois sur 2, 3, voir 4 ans. Les plus marquantes ont été de 1790-92, 1877-80, 1915-19, 1932, 1952, 1958, 1970, la plus catastrophique en 1979-84. Le gouvernement crée en 1907 Travaux Contre les Sécheresses (IFOCS) pour la recherche de sites de barrages dans les cours d'eau à régime temporaire et construit de nombreuses retenues. L'IFOCS, devenu le Département National des Travaux contre la Sécheresse (DNOCS), a été accusé d'enrichir les politiciens, les grands commerçants, les propriétaires fonciers, appelés « industriels de la sécheresse », sans secourir les victimes. Dans les années 1950 la modernisation du Sertao devait résulter de la réorganisation agricole dans la vallée du San Francisco et de grands barrages hydroélectriques. Les sécheresses de 1952 et de 1958 démontrèrent que le mal du Nordeste n'était pas climatique mais tenait à la structure politico-sociale empêchant l'économie de les affronter. La Sudène (Surintendance du Développement du Nordeste) fut créée; sa politique de démocratisation agraire fut un échec. Le Brésil a donc ajouté la sécheresse politique aux autres types de sécheresse.

Les sécheresses conjoncturelles d'El Nino. Les années d'El Nino sévère répertoriées depuis 1870 sont 1877, 1884, 1891, 1899, 1911, 1918; en 1925 El Nino a été dévastateur pour les écosystèmes et pour les communautés humaines du Pérou; El Nino de 1939 à 1941 a été le plus long du siècle; celui de 1957-58 s'est produit durant l'Année Géophysique Internationale et pour la première fois ont été soulignés les liens entre les températures de surface des eaux du Pacifique équatorial oriental et les pressions au niveau de l'Océan dans la partie US du Pacifique; celui de 1972-73 semblait mériter le titre de El Nino du siècle pour avoir attiré l'attention des scientifiques; El Nino de 1982-83 fut très étendu, déroutant dans sa durée, dévastateur dans ses impacts autour du globe mais doté d'un système de suivi utilisant l'imagerie satellitaire; celui de 1986-87 fut présenté au public par la télévision; celui de 1991-92 s'affaiblit et réapparaît en 1993 et en 1994.

El Nino est un phénomène tropical non spécifique des écosystèmes secs. Ses conséquences catastrophiques (pluviométrie excessive, inondations, sécheresse et incendies de forêts), nous intéressent ici car des sécheresses de type tropical sec lui ont été imputées en 1998, notamment en Amérique centrale, au Mexique, au Brésil, dans quelques îles du Pacifique, en Indonésie, en Australie et en Afrique du Sud.

En 1997-98 les sécheresses s'accompagnent de départs et de propagation de feux, certains estimés intentionnels compte tenu de leur localisation dans des aires destinées à des plantations agro-industrielles. En 1982-83 les incendies ont dévasté plus de 5 millions d'hectares de forêts et de terres agricoles à Bornéo et à Sumatra et coûté près de 9 millions $ US. Fin 1997 et début 1998 ils ont été à l'origine d'une sévère pollution atmosphérique par les nuages de fumée exportés en Malaisie et à Singapour. De semblables incendies au Brésil et en Amérique Centrale ont causé des dommages à la santé, à la production industrielle, au tourisme, à l'agriculture, à la biodiversité.

En mars 1998, l'Etat de Roraima, au nord de l'Amazonie brésilienne, est ravagé par des incendies sur 56 000 km2 de forêt et de savane. La sécheresse prolongée favorise la propagation du fléau qui a démarré par les brûlis de lavrados, savane favorable à l'agriculture; l'état de calamité publique est proclamé, les dégâts sont évalués à 226 millions de francs, 10 % du cheptel sont morts de soif. Les estimations globales sont de 3,5 millions/ha de forêts détruites, un coût global pour les dégâts structuraux de 14 milliards de dollars et de 33,9 milliards de dollars pour les impacts socio-économiques.

Les effets d'El Nino affectent aussi la biosphère. L'Agence Reuter signale fin février 1998 des bébés lions de mer échoués sur les côtes du Chili près de Santiago. Les eaux plus chaudes ont repoussé le poisson au large à la recherche d'eaux plus froides, entraînant les lions de mer adultes à leur poursuite, ce que les nouveaux nés n'ont pu faire : 107 ont été trouvés morts dans un rayon de 100 km et beaucoup d'autres vinrent mendier du poisson dans les ports à l'ouest de Santiago, devant les pêcheurs mécontents pour qui ils sont des rivaux. Des douzaines d'oiseaux morts et de pélicans affaiblis sont retrouvés sur le sable des plages jusqu'à 1000 km de Santiago. Des tortues de mer quittent les eaux d'Amérique centrale pour celles du nord et du centre du Chili. En Alaska des milliers d'oiseaux de mer morts sont signalés, les eaux chaudes d'El Nino forçant leur nourriture à s'enfoncer dans les eaux marines. Ce fut l'épisode le plus intense depuis qu'on le mesure. Amorcé en avril 1997, il s'est dissipé depuis juin 1998, remplacé par la Nina, gigantesque masse d'eau froide remplaçant dans l'Océan Pacifique les températures chaudes, elle aussi moteur de perturbations climatiques, notamment pluviométriques (fortes pluies, inondations) qui, sur un sol desséché par les sécheresses, provoquent une intense érosion hydrique.

Seule certitude, le phénomène est apériodique, accompagné de pluies excédentaires ou déficitaires (Glantz 1998). La réunion internationale de Guayaquil, en Equateur, sous l'égide de l'ONU en novembre 1998, a fait le bilan des dégâts dus au dernier El Nino, des fondements du phénomène repéré par des instruments de mesure, de l'extension en surface d'ouest en est du réservoir d'eau chaude de plus de 28° C. Aucun modèle n'a su prévoir la vitesse d'arrivée ni son degré de violence.

La sécheresse superpose trois handicaps limitant la capacité de charge : le fond d'aridité, les crises de sécheresse et la variabilité interannuelle des pluies atteignant 40 %. Les sociétés ont su de tous temps y faire front pour leur survie, par un génie créateur, objet de la partie suivante.

2. Déficit hydrique et génie créateur : protection des sols dans les milieux secs et méthodes de gestion parcimonieuse des eaux superficielles

Dans les écosystèmes secs, l'eau et les sols ont le même indissociable destin. Aménager les versants pour récolter l'eau qui y ruisselle tout en arrêtant l'érosion et augmenter l'infiltration de l'eau pour permettre une recharge de la nappe phréatique : telles sont les astuces millénaires d'utilisation de l'espace.

2. 1 L'aménagement des versants; lutte contre l'érosion

Les principales techniques pour favoriser la rétention de l'eau dans le sol et diminuer l'érosion de surface sont : - les levées anti-érosives en courbe de niveau; - les techniques associant impluvium et creux exploités; - les terrasses.

2. 1. 1 Les levées anti-érosives en courbes de niveau sur les versants

Les levées en courbes de niveau sont une technique de protection et de reconstitution des terres cultivables. L'Afrique sahélienne en possède de nombreuses aires. Au Burkina Faso sont combinées levées de terre damée et alignements de pierres dressées ou entassées hauts de 50 cm et distants de 25 m sur une pente de 2° (Mietton 1989). Les levées en terre damée sont des obstacles imperméables tandis qu'en pierres elles laissent passer l'eau, sont plus résistantes et exigent moins d'entretien mais doivent comporter un damage de terre à l'amont des pierres pour imperméabiliser leur base et éviter les trous d'eau. En amont des levées de terre, en aval des levées de pierres, un fossé est aménagé. Les extrémités des levées dessinent des rebroussements appelés « ailes ». L'évacuation de l'excès d'eau exige, entre deux ailes, un déversoir, passage obligé de l'eau, renforcé par de grosses pierres, des branchages ou des tiges de mil empêchant la formation de ravines. Les levées de terre enherbées sont plus résistantes.

Dans le Yatenga (nord du Burkina-Faso), des champs de mil, surmontés d'impluviums peu perméables, ont été équipés d'obstacles filtrants, cordons pierreux isohypses cloisonnés constitués d'une double rangée de blocs de cuirasse ferrugineuse. Espacés d'environ 20 m, ces cordons, accroissant de 20 % l'infiltration, provoquent un écrêtage et un allongement de la durée des crues, dont ils réduisent la puissance érosive. Cet aménagement améliore l'installation du peuplement végétal, l'enracinement, la fructification, augmentant ainsi en 1986 et 1987 le poids en grain par épis et la production de matière sèche sur la parcelle aménagée. Dans les secteurs bas des parcelles, le gain sur la production de grain a été de 11 % en 1985, 81 % en 1986, 31 % en 1987 au profit de la parcelle aménagée, ce qui souligne la variabilité de l'effet et permet de prévoir un effet négatif si les pluies sont peu intenses et rares en fin de cycle (Lamachère & Serpantié 1989). Ainsi est évité le lourd travail du sol par labour en situation de versant. L'amélioration de l'alimentation hydrique accroît la production végétale mais s'accompagne d'un appauvrissement rapide des sols qui exigeront un apport de fertilisants.

2. 1. 2 La technique des « zaï »

La méthode des poches d'eau, encore appellée zaï (ou zay) au Yatenga (Burkina Faso), est une technique traditionnelle. Des micro-bassins de 10 à 20 cm de diamètre, profonds de 10 à 15 cm et distants de 0,5 à 1 m sont creusés en saison sèche, enrichis en fumier, recouverts d'une pellicule de terre et ensemencés lors des premières pluies. L'eau qui se concentre et s'infiltre offre aux graines un sol humide : la plante germe, lève rapidement et s'enracine bien; à l'état de plantule, elle est protégée contre le vent. Cette technique est aussi un moyen d'éviter les croûtes de battance.

La technique de la demi-lune est une variante de la méthode des zaï : un trou ou une contre-pente est creusée, les déblais donnent le remblai arqué ouvert à l'amont appuyé sur les courbes de niveau. Au Cap Vert, ces demi-lunes sont appelées caldeiras; elles sont ceinturées en aval par un collier de pierres; sur les très fortes pentes, supérieures à 60 %, la technique des murets ou des banquettes (banquetas ) est utilisée.

2.1.3 La technique des terrasses

Les terrasses sont des murs de soutènement en pierres (jadis en pierres sèches) construits sur une pente, à l'amont desquels un remplissage de terre permet l'infiltration et une bonne réserve d'eau. « Au dessus de 8° commence généralement le domaine des terrasses ... pour décomposer des pentes considérées comme trop fortes » (Planhol & Rognon 1970) ou lorsque le terrain devient vulnérable à l'érosion hydrique. Les plus belles sont au Yémen, où elles sont encore bien entretenues. Elles constituent aussi un moyen de concentrer le ruissellement permettant aux récoltes de franchir la saison sèche. Si ce ruissellement est élevé, le trop-plein d'eau se déverse sur la terrasse sous-jacente. Elles sont en milieu sec un moyen efficace pour empêcher la fuite de l'eau et des sols. Favorisant l'infiltration de l'eau, elles améliorent l'humidité des sols donc le rendement agricole qui, selon Mietton (1989), est de 30 à 60 % pour le mil dans la zone sub-humide sèche de la région de Kaya, au Burkina-Faso. Elles assurent aussi une recharge des puits sur les sites aménagés.

Selon Planhol et Rognon (1970) la technique des terrasses est à l'origine «de la culture irriguée dans les régions sub-désertiques». Despois (1956) parle de «civilisation rurale pré-saharienne». «Il est probable que la terrasse originaire de la zone semi-aride subdésertique comme forme d'agriculture irriguée ne s'est développée que plus tard comme forme de culture sèche et arbustive sur les rives...de la Méditerranée et singulièrement sur sa bordure septentrionale » (Planhol et Rognon 1970). Les terrasses existaient jadis en Touranie (Zerafschan) et sur les versants himalayens au-dessus des vallées où se pratique la riziculture irriguée. Elles sont exploitées en cultures sèches ou en céréales d'hiver (orge et blé) associées à l'arboriculture (Planhol et Rognon 1970). Peu élaborée et simple talus de terre entaillé dans la couche arable, la terrasse existe dans les Andes, en Amérique précolombienne elle est apparue avec les sociétés agraires des hauts plateaux des Andes et du Mexique.

2. 2 Les techniques de récupération de l'eau de ruissellement.

Ces techniques luttent contre la brièveté du ruissellement, captent l'eau sur les versants pour la concentrer vers les creux de la topographie et constituer des plans d'eau pour que des pâturages naîssent après infiltration et évaporation ou des aires de concentration d'eau pouvant être cultivées; elles favorisent enfin l'alimentation des nappes souterraines.

2. 2. 1 L'aménagement des bassins versants pour la collecte de l'eau. Des traitements mécaniques modernes des lignes de ruissellement (ravines et rigoles) et d'écoulement (les oueds), reprennent le système nabatéen créé au Moyen Orient il y a 2400 à 1500 ans pour la collecte des eaux; les khadin de concentration d'eau de ruissellement sur les versants ont pour but d'accroître les récoltes dans les vallées voisines, où l'eau est stockée par de petits barrages d'argiles; la méthode a été reprise au 15e siècle par Paliwal Brahmins dans le district de Jaisalmer, en Inde.

Une expérience d'agriculture fondée sur le système nabatéen de récolte d'eau a été lancée il y a une trentaine d'années par les universités Ben Gourion de Beer Sheva et Hébraïque de Jérusalem, dans les sites de Shivta et d'Avdat, au Neguev, recevant 80 mm de précipitations annuelles. Une ferme expérimentale fut créée au début des années 1970 sur le Wadi Mashash, à 20 km au sud de Beer Sheva et à 60 km de la Méditerranée, où les précipitations moyennes annuelles sont de 115 mm. Le secteur se classe en BWhs et BWHs, déserts chauds à pluies d'hiver et steppes chaudes (indices de Köppen). L'indice d'humidité de Thornthwaite y est de 40 à 60. Dans ce milieu aride les pluies sont insuffisantes pour l'agriculture sans collecte d'eau lorsque leur intensité dépasse le seuil d'infiltration et conduit à un ruissellement concentré vers de petites aires cultivées. Cela implique un bassin avec un faible taux d'infiltration et une aire cultivée à sol assez épais pour retenir l'eau qui s'y infiltre et permettre une percolation profonde offrant suffisamment de réserves pour que les plantes supportent une saison sèche de plus de 6 mois. Un muret autour de l'aire cultivée favorise la retenue de l'eau et son infiltration (Lovenstein, Zohar et Aronson 1987).

Selon ce principe plusieurs systèmes de collecte d'eau ont été établis dans l'aire de la ferme expérimentale : - les oueds non fonctionnels en dehors des gros orages ont été divisés en terrasses et même cimentés pour recevoir le ruissellement des versants voisins; - des macro-bassins de 0,3 à 0,5 ha ont été aménagés pour recevoir le maximum de ruissellement adjacent; - des micro-bassins ont été aménagés autour d'un simple arbre. Les plantes cultivées ont été choisies pour leur usage polyvalent : alimentaire, fourrager, énergétique et sélectionnées selon leur capacité de croissance rapide, leur capacité de réponse après une coupe lorsqu'il s'agit de plantes fourragères ou buissonnantes, leur adaptabilité à la sécheresse et aux crues rapides et violentes du bassin : les espèces optimales sont : - Prosopis spp et Acacia salicina pour le fourrage et le bois de chauffe; - Eucalyptus occidentalis et E. camaldulensis pour le bois de chauffe;- Leucaena leucocephala pour l'alimentation, le fourrage, le bois de chauffe et les poutres; - Atriplex barclayana, A. nummularia et Cassia sturtii pour le fourrage; - Phaseolus acutifolius pour l'alimentation.

Ce choix résulte de recherches en agroforesterie dans les écosystèmes secs : choix de végétaux les plus prometteurs, de mélanges d'arbres, de buissons et de plantes annuelles selon différentes densités, sachant que des arbres à enracinement profond cherchent l'eau profondément infiltrée, tandis que les annuelles trouvent leur eau à faible profondeur. Les mélanges de plantes tiennent compte de la demande en eau dans l'année. Grâce à leur capacité d'interception des radiations solaires et à leurs propriétés de brise-vent, des arbres sont plantés avec d'autres végétaux auxquels ils créent des conditions favorables. On évite de complanter Eucalyptus occidentalis et Acacia salicina à cause de la concurrence pour l'eau de leurs systèmes radiculaires, mais on les mélange avec du sorgho et des pois chiche selon des densités variables. Toutes ces expériences s'accompagnent de mesures de consommation d'eau et d'usage optimum de fertilisants. Enfin un élevage de caprins, d'ovins et de chameaux est associé au système de culture pour tester les meilleurs espèces fourragères, les quantités de fourrage, les règles de sa conservation.

2. 2. 2 Les techniques d'aménagement pour la collecte de l'eau des ravines et des axes élémentaires d'écoulement.

Les milieux secs ont une surprenante propension à développer des formes géantes d'érosion hydrique concentrée. Les principales techniques pour fixer ces ravinements sont :

- la division du versant en damiers par des murets perpendiculaires et parallèles à la plus forte pente ;

- le ruissellement dirigé par des traits de charrue convergeant vers un même champ. Ce sont les djerraïa (rigoles obliques ) du Djebel Nefousa en Libye (Despois 1935) et les meskat du Sahel tunisien. Le ruissellement ainsi dirigé alimente une arboriculture;

- la construction de petits barrages transversaux dans les ravines où l'eau et la terre érodée s'accumulent. Les agriculteurs, par la mise en place de micro-barrages dans les ravins (check dams ) et le détournement des eaux vers des banquettes couvertes de végétation, ont su à la fois combattre l'érosion et profiter de l'eau concentrée par les ravins. Les banquettes ont une inclinaison vers l'amont. La distance entre deux banquettes est idéalement celle qui évite au surplus d'eau qui ne s'infiltre pas de se concentrer en atteignant le seuil d'érosion. Un aménagement à l'aide de blocs de pierres améliore les résultats. Des barrières de pierres sèches de plus en plus espacées d'amont en aval sont construites, perpendiculaires à la ligne d'écoulement. Pour éviter qu'une crue ne les emporte, il faut les construire en deux temps (Rochette 1989). Plusieurs petites barrières sont plus efficaces qu'une grosse plus facilement emportée.

Dans le cas d'un ravin ou d'un oued de plus de 5 m de largeur et de 1 à 2 m de profondeur, des gabions renforcent la barrière de pierres sèches. Rochette (1989) appelle cela une digue de stabilisation. Celle-ci doit être ancrée dans le lit et sur les berges, posséder un déversoir à son sommet permettant l'écoulement des plus grosses crues, enfin avoir à l'aval un bassin d'amortissement.

Des formes plus élaborées ont été réalisées : - des barrages seuil de plusieurs rangées de gabions (2 ou 3 lignes) renforcés à l'aval par plusieurs couches de grosses pierres dans le lit; - des barrages à pertuis, comportant un passage busé ou maçonné à leur base. Leurs avantages sont d'amortir les ondes de crues en laissant passer les excédents; l'eau, écoulée plus lentement, est moins érosive; celle qui stagne en amont recharge la nappe; le barrage piège des alluvions. Les risques principaux d'erreur pour ces digues de stabilisation ou ces barrages seuils sont : - le sous-dimensionnement : trop léger, trop haut ou à déversoir trop étroit, l'ouvrage se casse ou s'ouvre de côté; - l'ancrage insuffisant : l'ouvrage perd son arrimage latéral; - un bassin d'amortissement insuffisant (Rochette 1989).

Dans les oueds, les berges seront protégées par des digues en épi ou des digues de protection. La digue en épi est une construction qui existe dans tous les écosystèmes; elle a le triple avantage dans les milieux secs, où l'eau et les terres productrices sont rares, de protéger les berges entre les épis et en aval de ceux-ci, de provoquer une avancée des berges et un gain de terres par des dépôts d'alluvions sablo-limoneuses, d'accroître enfin l'infiltration entre les épis.

A In Gall, oasis saharo-sahélienne du département d'Agadès (Niger), des travaux d'endiguement apportent aux phoeniciculteurs un gain de terre par la formation d'une nouvelle ligne de berge. « La terre récupérée entre deux épis est immédiatement limitée et protégée par une haie morte ... de branches de Prosopis entre lesquelles sont entassées des tiges de Calotropis procera. A l'intérieur même de la haie, les jardiniers plantent des rejets de dattiers et ... des boutures de Commiphora africana et d'autres plantes pour faire des haies vives. Celles-ci réussissent bien car la terre est bonne et l'eau de la nappe est à faible profondeur entre les épis » Rochette (1989). L'endiguement des berges a été entrepris en juillet 1987. Cette technique n'est pas complémentaire des épis et semble même la contrarier, empêchant la sédimentation des alluvions grossières supérieures à la taille des limons et des argiles.

2. 3 L'hydraulique villageoise, les mares artificielles et les citernes.

Appelées bouli dans les îles du Cap Vert, nadi au Rajasthan, les mares artificielles, principales réserves d'eau des hommes et des animaux en milieu sec, sont une pratique ancienne. La plupart des villages possèdent leur nadi. Les mares artificielles ou lacs collinaires, sont habituels dans les paysages ruraux bourkinabés. Leur creusement obéit à quatre principes : localisation à mi-versant, utilisation des déblais pour construire une sorte de digue ouverte à l'amont, recueil des eaux de ruissellement, stockage de l'eau de saison des pluies. Leurs avantages sont la simplicité de la réalisation et la disponibilité de l'eau dès les premières pluies, sans exhaure, surtout pour les animaux. Leurs inconvénients : capacité de stockage faible, de quelques mois après la saison des pluies; forte évaporation; pertes élevées par infiltration; siltation ou ensablement rapides obligeant à un entretien fréquent, souvent annuel. A Bakel (Sénégal oriental) la flore et surtout la faune sont en voie de réhabilitation autour de deux lacs collinaires.

Les tankas sont des réservoirs d'eau traditionnels pour la boisson et les usages culinaires, construits près des lieux religieux, des écoles et des maisons individuelles; leur usage peut être réservé à une seule famille. Ronds, de 3 à 5 m de profondeur, leur paroi est tapissée d'un mortier d'argile ou de ciment dans les périodes récentes. Leur sommet est couvert de branchages de Zizyphus nummularia , les plus modernes par des dalles de pierres. L'aire d'alimentation est la toiture de la maison ou une aire aménagée périphérique. Khan (1989) a calculé qu'un tanka devait avoir un volume de 21 600 litres pour une famille de six personnes pendant un an (soit 10 l/jour).

Les tankas ont été scientifiquement développés. Le gouvernement de l'Inde (Khan 1989) a recommandé en 1988, pour le Rajasthan occidental, où la saison sèche maximum est de 300 j, une quantité de 70 l/j/éleveur, valeur calculée à l'aide de l'équation suivante : V = où V = demande de base en eau par jour en mètre cube, C : consommation d'eau par jour par personne en litre, N : nombre de personnes, D : nombre de jours sans précipitation. Des calculs ont été réalisés sous l'égide de la Mission Nationale de l'eau et un modèle a été proposé pour 500 personnes et leur bétail (Khan 1989) : le tanka doit avoir un volume de 18 100 mètres cubes, soit 1,70 fois la quantité d'eau nécessaire, prévoyant ainsi l'évaporation.

Les citernes sont spécifiques du monde subtropical méditerranéen : Grèce, Anatolie, littoraux de Libye et d'Egypte. Murray (1952) estime leur nombre à 3000 entre Alexandrie et Salloum. Ce sont les harabe des bédouins du Neguev aux IIe et Ie millénaires avant notre ère et dans la Bible, le terme hébreux de maagurah. Au coeur du désert syrien, Schlumberger (1951) décrit dans l'Antiquité des citernes souterraines disposées en bas de pente, et suggère qu'elles auraient permis le développement de l'élevage du cheval dans ce vrai désert, où les précipitations varient de 100 à 150 mm/an.

La construction d'une citerne exige une topographie d'oued ou un versant d'alimentation. L'apport d'eau peut être d'amont en aval ou latéral. Bien qu'inventées à l'origine pour pallier l'insuffisance saisonnière d'eau en milieu semi-aride à deux saisons contrastées, elles existent au nord et au sud du Sahara, dans les zones subtropicales méditerranéenne et sahélienne. Elles se sont répandues en Asie des moussons et surtout en Inde, où elles bénéficient de la mousson d'été de l'Inde orientale jusqu'à l'aire la plus sèche du Deccan.

Des améliorations de la conception de ces ouvrages traditionnels (Rochette 1989) ont été apportées par : - la construction de diguettes en pierres à l'amont pour limiter l'arrivée colluviale et guider l'eau de ruissellement; - la plantation de végétaux sur la digue de déblai pour diminuer l'arrivée de matériel éolien, limiter l'évaporation et contrôler l'approche des animaux; - l'empierrement de la diguette périphérique pour la consolider; - la construction d'un canal exutoire empierré; - la construction de réservoirs secondaires sur le versant, retardant l'arrivée du bétail sur la mare principale; - le tapissage du fond de la mare et des berges par des feuillets de plastique.

En milieu sec urbain, les citernes assurent la collecte des précipitations, bénéficient de la brutalité des pluies et de leur concentration en un petit nombre de jours. L'aire de captage est une cour où un toît. Jérusalem avait en 1921 environ 7000 citernes, dont la capacité totale était de 0,45 million de mètres cubes au minimum (Planhol et Rognon 1970). Planhol et Rognon estiment qu'en milieu urbain traditionnel méditerranéen ou du Proche-Orient, où les citernes ont été la seule forme de réservoir d'eau pour les villes, 2,5 mètres cubes par tête et par an suffisent, soit 7 l/jour et par personne donc une surface de captage de 13 à 15 mètres carrés par personne lorsque les précipitations annuelles atteignent 200 mm.

Dans le Nordeste brésilien l'eau, sans être rare, est cependant une ressource limitée. Dans l'Etat de Sergipe, un programme de mise en place de citernes a commencé au début des années 1980, utilisant les toitures et d'autres aires de captage aménagées pour recueillir l'eau de pluie.

3. Une géographie de l'adaptation

Le fondement de la géographie étant la prise en compte des liens entre les sociétés et leur milieu, un des faits nouvaux qui définit ces relations réside dans les changements accélérés obligeant les hommes à un souci permanent d'adaptation, particulièrement dans les milieux secs, comme dans les exemples cités. La géographie étant exclue des sciences dites « dures » ne peut se classer parmi les sciences appelées à tort « molles »; elle est en fait une science de carrefour, ouverte. Nous sommes très tentés de considérer que l'adaptation est un paramètre clé de cette science, qui peut être qualifiée de plastique. Dans les milieux secs, les ruraux, habitués à l'extrême variabilité climatique, ont acquis une culture d'adaptabilité et une capacité à faire face à des situations sans cesse renouvelées (Mainguet 2003).

Sanlaville (1996) estime que les mutations culturelles sont en phase avec les changements climatiques mais avec un décalage sensible, les principaux changements économiques intervenant en phase aride, hypothèse étayée en zone levantine. Entre 12 500 et 10 300 BP, le Natoufien, phase chaude, est marqué par la croissance des arbres, l'éclosion de la sédentarisation avec des sites denses répartis sur un vaste territoire et les premières manipulations des céréales. Le Natoufien final, qui correspond à la phase froide sèche du Dryas récent, entraîne l'abandon de nombreux sites et le repli dans des aires plus favorables. Lors de la phase sèche de la moitié du 8e millénaire BP, le nomadisme pastoral naît dans les oasis de la région levantine, réponse à des conditions de vie plus difficiles et peut-être à des milieux déjà surexploités bien que les prélèvements sur l'environnement soient restés mesurés de la préhistoire à notre ère, tant que stagnait la densité des populations dispersées.

Dans le Grand Erg Oriental et dans le Kyzylkoum, lorsque la faune était abondante, la première étape du nomadisme fut la chasse, laissant de nombreux silex taillés sans trace de site permanent. Le nomadisme pastoral fut l'étape suivante, chronologie bien attestée au Turkestan, moins certaine en Afrique. L'utilisation de prairies saisonnières quelques mois par an impliquait une surveillance des troupeaux, aidée vers 4 000 BC (6 000 BP) par la domestication du cheval puis vers 3 000 BC (5 000 BP) par celle du chameau, toujours au Turkestan, animaux rapides permettant de regrouper les bêtes et d'effectuer commodément de longs parcours. Toutefois les aires de prédominance de ces animaux furent différentes : le cheval s'accommode mal des terrains sableux, doit boire chaque jour, le chameau n'aime pas la pierraille (regs et hamadas) et, comme le mouton, tolère l'absence quotidienne de boisson ou l'eau légèrement salée jusqu'à 10 g/l, d'où son accoutumance aux pays secs.

Entre le désert du Thar en Inde et celui du Sindh au Pakistan, le Cholistan, région sèche à 100-200 mm/an de précipitations et une évapotranspiration de 3 m/an, était vers 6 000 BP une civilisation aryenne parmi les plus longues de l'Histoire, connue sous le nom de civilisation de la vallée de l'Hakra. Cette rivière le traverse sur 250 km et lui a fourni l'eau jusqu'environ 3 200 BP. Son régime devint temporaire vers 2 600 BP, puis l'écoulement cessa et la civilisation disparut. De nos jours la population survit grâce à l'élevage et à plus de 500 tobas (réservoirs artificiels) alimentés par les précipitations. Lorsque celles-ci sont déficitaires et que manquent l'eau potable et le fourrage, les habitants fuient leur territoire pour se réfugier dans les aires irriguées périphériques. Seule cette mobilité permet leur survie (Ahmad 1999).

La mobilité des sociétés pastorales pour la recherche des pâturages, superposée à leur savoir inné pour trouver des ressources, fait partie de cette admirable flexibilité. Celle-ci s'exprime par l'adaptation de la taille du troupeau à l'état de l'environnement et par des migrations commandées par l'état du bétail Depuis les grandes sécheresses de 1968-1974 et de 1983-1985 le pastoralisme sahélien est la principale victime de la dégradation des ressources. Les prodromes d'une nouvelle perception de l'utilité de l'agriculture par les sociétés pastorales, notamment de la phœniciculture, sont apparus dans les pays sahéliens de Mauritanie, du Mali, du Niger avec un réseau de micro-oasis, aires refuge, assurant la survie de la famille et d'un noyau d'animaux reproducteurs à partir desquels le troupeau se reconstitue. La conversion de nombreux nomades à la culture par de petits systèmes irrigués familiaux fondés sur le maraîchage et le palmier-dattier pour diversifier et sécuriser leur mode de production, témoigne de leur capacité d'adaptation.

Depuis ces sécheresses les palmeraies utilisées comme ressources d'appoint deviennent des aires de sédentarité : en Mauritanie, dans la région de Kouroudjel, les éleveurs qui ont perdu leur troupeau sont devenus phœniciculteurs à long terme; de même des bédouins de l'Assaba et du Tagant, qui récoltaient autrefois des dattes sur leur chemin de parcours, pratiquent maintenant une agriculture irriguée, construisent des puits, des maisons et se fixent; d'autres nomadisent encore : dans l'oasis de Dahlet Kourouraye, créée il y a 9 ans au pied du plateau gréseux de Bellar dans l'Assaba, en 2002 vivent 700 familles d'anciens bédouins sédentarisés. Outre le maraîchage, les nouveaux agriculteurs-éleveurs exploitent quelques bouquets de palmiers plantés à chaque source émergeant au pied de l'escarpement oriental du plateau.

La mobilité des nomades migrants temporaires, qui recherchent un revenu momentané pendant les crises, est une autre stratégie de survie et d'entraide inter-générations. Les migrants sahéliens qui vont au Soudan en suivant la route du pèlerinage de La Mecque par Abéché, Généina, Nyala et Khartoum, trouvent du travail dans les caravansérails et près des trafiquants du Darfour. La mise en valeur de la Djézirah repose depuis un demi-siècle sur les travailleurs émigrés saisonniers originaires de l'est tchadien.

En Mauritanie, une enquête dans l'oasis de Moudjéria, créée entre 1901 et 1905, révèle un élevage double : un troupeau dit de maison, avec 10 chèvres ou moutons au maximum, et un troupeau transhumant qui se déplace vers le nord sur 80 km et vers le sud jusqu'au fleuve Sénégal, soit 250 km. En bonne année, comme celle de 1999, les troupeaux du Sud remontent vers le nord pendant l'hivernage, fuyant les insectes, tandis que ceux du Nord restent sur leur territoire, preuve d'adaptabilité mais aussi que les migrations ne sont qu'une solution, évitée lorsque cela est possible.

L'étude des occupations concurrentes de l'espace - élevage et agriculture - permet de saisir ces inventives civilisations de survie, à la fois civilisations de la terre et de l'eau qui, depuis des millénaires, ont su s'adapter aux aléas environnementaux.

 

Conclusion

La nature chaotique de la pluviométrie des écosystèmes secs, plus imprédictible qu'ailleurs, reconnue depuis les années 1960 par la météorologie moderne, constitue leur spécificité et la base des difficultés de leur aménagement mais elle est aussi moteur de progrès et appelle au 21e siècle des politiques adaptées de développement dans un contexte de déficit des aides internationales. Etant donnés les handicaps et les risques spécifiques des milieux secs, la survie de l'homme y a jadis exigé une créativité qui a donné les grandes civilisations hydrauliques de l'Indus, du Nil, de l'Aral, de la Mésopotamie, situées le long d'une même diagonale sèche et, sur la diagonale sèche américaine, les civilisations indo-américaines de l'Ouest américain, du Mexique et du Pérou (Mainguet 1995).

La stratégie fondée sur la dispersion, la flexibilité et la mobilité, dynamiques locales de réponse à la sécheresse, est l'avenir en économie moderne, grâce à la diffusion de l'énergie, à l'affermissement de l'instruction et des communications. Au début du 21e siècle il est intéressant de constater que la dynamique des communautés pastorales du monde semi-aride, dont on prédit la disparition imminente, a une espérance de vie plus forte que la dynamique résultant du regroupement en milieu urbain.



Références bibiographiques

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