LA GÉOGRAPHIE, PRINCIPE ACTIF DU DIALOGUE

Gérard MÉGIE

Président du CNRS
Membre de l'Académie des Sciences

Sécheresses, inondations, tempêtes, crues soudaines, cyclones tropicaux..... L'eau ne serait-elle qu'en excès ou en déficit à la surface de la Terre ? Et la répétition de ces aléas météorologiques, aujourd'hui qualifiés d'évènements extrêmes, sont-ils le signe que la machine hydrique terrestre se dérègle sous l'influence des activités humaines, et notamment de l'effet de serre additionnel dû aux émissions de gaz carbonique, de méthane et autres gaz à effet de serre, liées aux activités industrielles, agricoles et de transport ? Nos concitoyens franchissent souvent ce pas, alors même que nombre de ces phénomènes sont récurrents et que notre mémoire collective a tendance à les oublier, ou à ne les prendre en compte que lorsque leurs effets deviennent catastrophiques. Mais cette inquiétude montre combien nous sommes dépendant des ressources en eau, constituant indispensable à la vie sur la planète Terre et à la survie de nos sociétés. Elle montre aussi clairement que le débat sur l'éventualité de changements climatiques liés à l'impact de l'homme sur l'environnement concerne aujourd'hui chacun d'entre nous.

Certes, bien d'autres facteurs influent sur la quantité et la qualité de l'eau dont peuvent disposer les habitants de notre planète, et le contrôle de cette ressource est d'ores et déjà un enjeu géostratégique. La demande mondiale en eau était estimée en 2000 à 5 200 kilomètres cubes par an, soit 5% de l'ensemble des précipitations sur les continents, dont 65% pour l'irrigation, 26% pour l'eau industrielle et 9% pour l'eau domestique (d'après Gh. de Marsily dans L'eau, Collection Flammarion Dominos). Et cette demande pourrait doubler avant la fin de ce siècle. Pour lutter contre la répartition géographique inégale de cette richesse, les grands travaux d'aménagement, barrages, aqueducs, transfert d'eau de bassin à bassin sur des milliers de kilomètres se multiplient sans que leurs conséquences environnementales ou sur l'équilibre des sociétés ne fassent toujours l'objet des études préalables nécessaires. A ces problèmes déjà cruciaux, qui concernent aussi bien l'aspect quantitatif que celui de la qualité des eaux, vient se superposer la possibilité d'une modification du cycle de l'eau en réponse aux changements climatiques, et donc de la répartition même des ressources à des échelles de temps de quelques décennies. Cette problématique nouvelle est intéressante à moins à deux titres, en référence à nos comportements d'une part en tant que citoyen, d'autre part en tant que chercheur.

Il convient en effet tout d'abord d'apprécier les tenants et aboutissants d'un problème d'environnement d'autant plus complexe qu'il met en jeu l'ensemble des processus qui régissent et couplent entre eux les différents compartiments de l'environnement terrestre – océan, atmosphère, biosphère. Qu'il trouve son origine dans nos modes de production d'énergie fondés sur l'utilisation sans contrainte d'une énergie fossile (charbon, pétrole, gaz) que la Terre a mis des millions d'années à produire. Et enfin, qu'il est d'autant plus urgent à résoudre que la nature et l'intensité des changements induits aujourd'hui par l'homme dans l'environnement planétaire sont sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Comment alors définir des stratégies permettant une prise en compte de cette évolution non contrôlée de la Terre, et ce alors même que ces changements climatiques potentiels viennent se superposer aux défis que posent l'état de pauvreté, la mauvaise santé et la malnutrition d'une large part de l'humanité et le nécessaire développement des pays du Sud ? Toutes les données dont nous disposons montrent que le 21ème siècle sera un siècle de rupture, et que nous ne pourrons vraisemblablement pas éviter d'avoir à nous adapter aux changements climatiques.

De notre capacité à anticiper sur des effets, dont la portée reste difficile à évaluer avec précision, qu'il s'agisse des modifications des régimes des précipitations, de l'altération des écosystèmes, de l'élévation du niveau des mers, de la répartition des ressources en eau ou de la santé, dépend pour une large part le devenir de notre planète. C'est tout l'enjeu du développement durable, terme dans lequel le mot de développement n'est pas moins important que l'idée de responsabilité vis-à-vis des générations futures qu'implique la notion de « durabilité », dans ses trois dimensions économique, sociale et environnementale. Nous sommes ainsi tous concernés par un problème dont la solution passe par une prise de conscience accélérée des enjeux et implique un changement décisif dans nos mode de vie, de production et de consommation.

Mais le monde de la recherche est également interpellé par la problématique qui lie les changements environnementaux et les problèmes de ressources, qu'il s'agisse de l'eau ou de l'énergie. Il se doit en effet d'intégrer dans ses modes d'organisation, les avancées scientifiques des dernières décennies et de ce fait mettre davantage l'accent sur les notions de cycles et de couplages, sur la prévision climatique et celle des ressources en eau, sur l'influence des variables d'environnement sur les maladies infectieuses, sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes, sur l'ingénierie des territoires, sur la gestion des risques, sur celle des ressources énergétiques en liaison avec les modes de développement, sur les énergies nouvelles et les matériaux du futur. En modifiant les relations entre natures et sociétés, l'action de l'homme sur l'environnement implique ainsi une conception nouvelle des recherches sur l'environnement terrestre qui doit prendre en compte aussi bien l'étude des milieux naturels et de leur devenir, que l'ensemble des questions socio-économiques, en relation directe avec les problèmes d'analyse des risques environnementaux, de prospective économique, d'adaptabilités technique et sociale, d'analyse juridique des modes de gouvernance, d'analyse sociale des jeux d'acteurs qui conduisent aux prises de décision. Les sciences de l'environnement sont donc, par essence et par nécessité, interdisciplinaires, et l'enjeu est aujourd'hui de faire émerger une communauté de chercheurs susceptible de construire son propre objet de recherche en se fondant sur l'ensemble des compétences disciplinaires requises. Des mathématiques aux sciences humaines et sociales, de la physique à la biologie, cette approche doit permettre de dégager la base de connaissances scientifiques sur laquelle pourront s'appuyer les sociétés pour débattre, étudier et finalement décider des réponses à apporter aux changements induits par l'homme dans la perspective d'un développement durable de la planète.

Enfin, dans la nécessaire spatialisation des problèmes d'environnement, l'échelle des territoires, définis comme des espaces géographiques que se sont appropriés les groupes sociaux, est probablement la plus pertinente pour aborder aussi bien les impacts et leurs conséquences que les méthodes de régulation des causes. Elle renvoie de façon cohérente à l'échelle des impacts des changements et à celle de l'appréhension des risques. L'aménagement des territoires est certes une notion ancienne, mais il prend aujourd'hui une nouvelle dimension, en ce sens qu'il implique des actions humaines, le suivi et la prévision de leurs conséquences, la prise en compte des différentes dimensions du problème . Comment par exemple organiser l'espace géographique en fonction de ses caractéristiques géomorphologiques et hydrologiques, climatiques et écologiques, des ressources qu'il recèle et des sociétés humaines qui l'habitent ou qui l'habiteront, afin que celles-ci en tirent profit et vivent dans les meilleures conditions possibles ? Dans ce concert interdisciplinaire, la géographie, par ses dimensions physique, économique et sociale a un rôle déterminant à jouer. En traitant cette année du sujet « Eau et géographie », le Festival International de Géographie de Saint-Dié contribue à ce nécessaire dialogue entre les acteurs qu'ils soient scientifiques, décideurs politiques et économiques ou tout simplement citoyens.

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