UNE GÉOGRAPHIE SACRÉE DE L'EAU

Jean-Robert PITTE

Géographe
Président de l'Université Paris Sorbonne

L'eau se confond tellement avec la vie qu'elle est au coeur de toutes les religions, de toutes les conceptions de la destinée humaine et du monde. De manière métaphorique, elle est donc associée à tous les rites de purification, à tous les exercices spirituels, à toutes les effusions avec le divin. C'est même sans doute le lien le plus fort qui existe entre les innombrables religions qui ont existé et existent aujourd'hui à la surface de la terre. Il y a tant de comparaisons possibles, tant de symboles communs qu'on touche ici du doigt la seule véritable mondialisation qui vaille, la seule négation de la différenciation spatiale qui ne soit pas désespérante pour le géographe : l'unité profonde de l'espèce humaine et, surtout, des forces de l'esprit qui la régissent.
Les religions animistes et polythéistes vénèrent les sources, les fleuves, les lacs. Les Gaulois se rendaient en foule en pèlerinage aux sources de la Seine, tandis que les Japonais font de même au temple Kyomizu (de l'eau pure) à Kyoto. Le Nil était le fleuve sacré des anciens égyptiens, l'Achéron coulait au sein des enfers grecs, et l'idéal hindouiste demeure le retour au Gange après la mort et l'incinération.
Les trois religions monothéistes ont toujours entretenu un lien très fort avec l'eau sous toutes ses formes. Sans la vénérer, elle est pour elles un médiateur, un lien avec Dieu. Dans l'Ancien Testament, Dieu utilise l'eau tantôt pour punir (le Déluge), tantôt pour sauver (Moïse et le rocher d'Horeb), tantôt pour la purification du corps et de l'âme (les prescriptions du Lévitique).
Jean, le dernier des prophètes, baptise dans le Jourdain son cousin Jésus qui entame ainsi sa vie publique. Le ciel s'épanche et délivre un message inouï au moment où l'eau s'écoule sur la tête du Messie. L'eau coule ensuite à chaque page du Nouveau Testament, étroitement associée à l'enseignement du Christ. À Cana, elle est l'occasion du premier miracle. Dans les lacs d'Israël, les apôtres pêchent les innombrables poissons de la Pêche miraculeuse qui préfigure celle des âmes et sur leurs eaux Pierre marche comme son Maître qui sait aussi en calmer les tempêtes. La Passion qui commence par le lavement des pieds et s'achève avec l'eau qui s'écoule du flanc du Christ percé de la lance du centurion. L'eau demeure présente dans tous les rites chrétiens, le baptême en tout premier lieu et l'islam a hérité de la tradition judéo-chrétienne, en particulier par la pratique essentielle des ablutions. Comme les Catholiques de Lourdes, les Musulmans rapportent de leur pèlerinage à la Mecque une bouteille d'eau de Zem-Zem &
L'un des plus beaux textes qui associe l'eau au sacré et à la géographie est d'Isaïe (55, 10-11) : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n'y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l'avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission. »

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