LES FORCES DE L'EAU

Antoine SPIRE

Journaliste

Comment n'être pas amoureux de l'eau ? Comme hier, l'homme en dépend de mille manières, ne serait-ce que parce qu'elle est nécessaire aussi bien à la survie des écosystèmes qu'à sa propre existence. Les cours d'eau sont synonymes de vie. Ils sont un patrimoine qui forge la beauté, l'identité et l'âme d'un territoire. C'est la raison pour laquelle, parmi toutes les crises d'origine sociale ou naturelle auxquelles les humains sont confrontées, celle-là est au cœur de notre survie et de la survie de notre planète. Aujourd'hui où 1,1 milliards de personnes n'ont pas d'accès direct à l'eau, et où 2,4 milliards de personnes n'ont jamais bénéficié d'un assainissement, les dangers de la pollution rampante accroissent une terrible menace. Chaque litre d'eau rejeté sans épuration est réputé en contaminer 8 d'eau propre.

Le dernier rapport de l'UNESCO s'alarme du devenir de l'eau puisqu'au cours des 20 prochaines années on s'attend à une diminution d'un tiers en moyenne de l'eau disponible par personne et aucune région de la planète ne sera épargnée. Si les pays riches doivent lutter pour éviter que leurs ressources, en principe suffisantes, ne soient totalement dégradées par l'agriculture et les rejets industriels, au sud le problème est plus que brûlant. Plus de 2 millions de personnes meurent chaque année de pathologies liées à la contamination des eaux et à sa mauvaise qualité sanitaire. Tous les organismes internationaux dignes de ce nom ont attiré l'attention des puissants de ce monde sur le fait que si l'on veut offrir en 2015 une eau correcte et un assainissement rudimentaire à la moitié de la population qui en a besoin, il faudrait connecter 275.000 foyers par jour d'ici là. C'est d'autant plus urgent que la raréfaction de l'eau douce pourrait menacer l'équilibre géopolitique de la planète et l'UNESCO a constaté que si le partage des ressources transfrontalières qui concerne 145 pays, a suscité plus de coopération que de conflits, déjà 5% des 507 litiges liés à l'eau depuis 50 ans ont conduit à des affrontements armés. A cela il faut ajouter ce que Maude Barlow, fondatrice de l'ONG Projet Planète Bleue, écrivait il y a quatre ans : "La privatisation des services municipaux de distribution d'eau a un terrible passif bien documenté. Les tarifs sont doublés ou triplés, les profits croissent parfois de 700% ; la corruption est rampante ; la qualité de l'eau se dégrade parfois gravement. Le gaspillage est promu et ceux qui ne peuvent payer sont débranchés. Quand la privatisation touchera le tiers monde ceux qui ne peuvent payer mourront."1 Comme le disait Thalès, astronome, philosophe et mathématicien grec au VIème siècle avant Jésus Christ : "Au commencement était le Nou, masse liquide primordiale dans les profondeurs infinies de laquelle flottaient, confondus, les germes des choses."

Mais l'eau est aussi la métaphore du changement universel. Comment ne pas penser à l'image de ce fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, comme le dit Héraclite. L'eau nous montre qu'il n'arrive jamais deux fois la même chose, que l'histoire ne se répète pas. De la masse liquide primordiale à l'eau polluée, on passe par ce fantôme des eaux que redoutait Gaston Bachelard. "Ô toi fantôme des eaux, seul fantôme limpide, seul fantôme au front transparent, au cœur qui ne me cachait rien, esprit de ma rivière, puisse ton sommeil tant qu'il dure être aussi profond." Bachelard savait l'hostilité de ce fantôme et dès la troisième page de L'intuition de l'instant il avait écrit : "Le deuil le plus cruel c'est la conscience de l'avenir trahi et quand survient l'instant déchirant où un être cher ferme les yeux, immédiatement on sent avec quel nouveauté hostile l'instant suivant assaille notre cœur." L'absence d'eau c'est aussi la mort. Bachelard écrit : "Pour certains âmes l'eau est la matière du désespoir."

Puisse l'effort rationnel que nous ferons à Saint-Dié en octobre 2003 nous garder de telles évolutions ! Avec Bachelard, nous chercherons à assurer pureté et fraîcheur de l'eau car "la pureté et la fraîcheur s'allient pour donner une allégresse spéciale que tous les amants de l'eau connaissent."

Antoine Spire

1 Cf L'or bleu, Fayard, novembre 2002

 

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