FOLIE DES EAUX, FOLIE CLIMATIQUE

Martine TABEAUD

Géographe, Université Paris I

On pourrait débuter à la façon de Georges Perec par « Je me souviens... »

Je me souviens de Vaison la romaine, de son pont romain qui nous faisait la nique après la déferlante de l'Ouvèze (1992), je me souviens des chenaux d'eau pluviale obturés dans des quartiers de Nîmes (1988), je me souviens du camping du Grand Bornand emporté par les flots (1987), je me souviens des habitants de Charleville montrant les traces dans leur cuisine des inondations à répétition, et de ceux de la Somme qui accusaient les Parisiens, je me souviens du temps de Toussaint durant tout le mois de juillet 1987, de mon professeur évoquant 1921 et son été sans pluie à Paris, du déluge de 1940 dans les Pyrénées orientales ; je me souviens aussi du 14 juillet 1976 où la pluie que l'on n'avait pas vue depuis des mois a trempé jusqu'aux os le Président VGE et son Premier ministre J Chirac...

Et chacun pourrait continuer l'énumération d'orages violents, de pluies torrentielles, de débordement des rivières, de crues catastrophes, ... mais aussi pour ce qui ne concerne pas directement l'eau : de gel des vignes, de manque de neige sur les pistes de ski, de neige rendant les autoroutes impraticables, de canicules et de sécheresses à répétition, de tempêtes dévastatrices...

Arrêtons la litanie et constatons que les assurances ont sonné l alarme, que les médias relaient cette inquiétude face à un déchaînement d'aléas présentés comme « inédits » et qu'en conséquence les citoyens s'effraient ou doutent selon leur tempérament.

Le débat n'est pas nouveau. Déjà au milieu et à la fin du XIXe siècle, de nombreux textes évoquent d'éventuels changements climatiques, que certains observent alors que d'autres les contestent. Dans ce domaine de la mémoire du temps (weather) qui seule permet de juger du « ‘normal » et de « l'exceptionnel », l'irrationnel supplée à l'infidélité des faits engrangés par le cerveau humain. Que répondriez-vous si je vous demandais quel temps il faisait le 6 mai 2003 ? Cette difficulté à nous souvenir du quotidien et donc du temps qu'il a fait se conjugue avec nos fantasmes sur la tempérance du climat français, avec notre confiance dans le progrès technique pour nous affranchir des incongruités du temps, avec nos exigences croissantes de confort.

Alors : Pleut-il plus en France aujourd'hui qu'hier ?

La société a hissé la notion de records au rang des valeurs à atteindre. Il y a une sorte de fascination pour le hors norme, pour l'extrême, pour la limite. Les records en météorologie sont présentés tout à la fois comme une sorte d'exploit et comme une source d'inquiétude. Que représentent-ils d'ailleurs pour le grand public puisque les unités ne sont pas toujours rapportées à la même durée (heure, jour, séquences pluvieuses de plusieurs jours, etc.) ? Y a t il une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes, ou une perception exacerbée par une couverture médiatique sans cesse croissante ?

L'étude des mesures au cours du siècle passé permet d'avancer quelques réponses. Certes un peu plus d'un siècle c'est court, mais avant les mesures sont rares, disparates.

Les certitudes concernent plus les températures que les précipitations. Les relevés météorologiques montrent que, sur l'ensemble du XXe siècle, la température moyenne de la Terre a augmenté de plus de 0,6°C. La tendance n'est donc pas négligeable. Mais il ne faut pas perdre de vue que la Terre a été régulièrement soumise à des fluctuations climatiques importantes. Pendant le Petit Age Glaciaire, entre 1450 et 1880, avec un maximum entre 1550 et 1700, les hivers étaient très rudes et enneigés ; la plupart des récoltes ont été perdues à cause de températures estivales insuffisantes, avec les famines qui s'ensuivaient la révolte contre l'injustice grondait, comme on l'admet pour les causes immédiates de la Révolution de 1789. Ce refroidissement a également marqué la fin de la prospérité des Vikings sur les côtes verdoyantes du Groenland (la Terre verte d'Eric le Rouge !) : de 900 à 1200, une période climatique relativement clémente en Europe du nord, appelée l'optimum climatique médiéval. Notons, au passage, que les réchauffements du passé sont considérés comme des optimums.

En France donc, sur un siècle, une hausse de température peut être observée. Les 10 années les plus chaudes du siècle se sont produites depuis 1981, et sept ont eu lieu depuis 1990. Le réchauffement sur la France est plus marqué vers le sud avec une hausse de température allant jusqu'à plus de 1°C, alors que le nord du pays connaît un réchauffement de l'ordre de 0,6°. Il faut noter que les tendances des températures minimales sont plus marquées que celles des températures maximales . Mais le début des observations correspond à la fin du Petit Âge de glace (variabilité pluriséculaire) et que l'oscillation nord-atlantique (ONA) fait que les hivers depuis 1980 sont doux et venteux (variabilié pluridécennale)...

Quant à la pluviométrie, il est difficile de déceler une évolution. Les premières études sur les précipitations montrent une tendance à la hausse des précipitations d'hiver et une diminution de celles d'été, sans différence annuelle notable. Régionalement, les précipitations ne sont que dans le quart sud-est à la baisse, ailleurs elles sont stationnaires ou en légère hausse.

Mais peut-être cette folie du climat se marque-telle plus par un changement de nature des pluies que par un changement de la quantité d'eau déversée par les précipitations ?
 
En conséquence : Les précipitations violentes sont-elles plus fréquentes ?

Ce thème est d'autant plus intéressant que les prévisions du GIEC pour le siècle à venir annoncent « une variabilité accrue du climat, notamment un fort impact du réchauffement sur le cycle de l'eau lorsque le changement climatique sera encore plus marqué : pluies diminuées là où elles sont déjà faibles et en été, pluies augmentées là où elles sont déjà abondantes en hiver, impact sur les phénomènes extrêmes »  (Météo France). Ces scenarios nous obligent à regarder de plus près les phénomènes extrêmes, c'est-à-dire de forte intensité.

L'intensité rapporte la quantité d'eau tombée et la durée de l'averse. Une pluie fine déverse moins de 10 mm en une heure ; une pluie intense déverse autour de 100 mm heure. Les intensités les plus élevées concernent le sud de la France et principalement les contreforts pyrénéens du Roussillon, les montagnes de l'Ardèche, les Cévennes méridionales. 10 mm, c'est 10 litres par m2 (le contenu d'un seau en quelque sorte), 100 mm c'est donc 100 litres par m2 (le contenu d'une petite baignoire).

En France métropolitaine, les mécanismes météorologiques qui engendrent ces averses violentes ont deux origines :

- soit des orages, c'est-à-dire un nuage de type cumulonimbus, localisé, à fort développement vertical, où se produit une ascendance très rapide d'air entretenue par une aspiration à la base du nuage qui crée au sol un vent tournant et fort, et la décharge électrique. Ils sont généralement estivaux, concernent de faibles surfaces (communes ou cantons), durent généralement moins d'une heure ; ils se forment sur l'ensemble du territoire en moyenne vingt fois par an et se déplacent souvent le long de trajectoire sud-ouest-nord-est.

- soit des arrivées d'air très chaud venu d'Afrique, humidifié sur la mer Méditerranée. Cette masse d'air atteint la France où en altitude l'air est frais. Comme l'air chaud est plus léger que l'air frais, il va rapidement monter pour se mettre en équilibre de densité. L'ascension va s'accompagner de la libération brutale de l'eau contenue dans l'air. La masse nuageuse est toujours vaste, épaisse et selon les reliefs ou le substrat, l'ascension peut être encore accélérée. Les pluies abondantes déversées dans ce type de situations souvent automnales concernent plusieurs départements, durent souvent deux à trois jours mais l'intensité varie d'une commune à une autre. 80 mm sont ainsi déversés en moyenne tous les dix ans en 24 h, ce qui pour trois jours consécutifs donne une séquence de 240 mm.

Les catastrophes récentes correspondent à des quantités d'eau dont la période de retour se situe autour de 50 ans : 400 mm à Nîmes, 350 mm à Vaison. Alors que du 16 au 20 octobre 1940, les pluviomètres du Haut Vallespir ont du recevoir entre 1,5 et 2 m de pluie, qu'il est tombé 800 mm de pluie en Ardèche le 9 octobre 1827, et même 1,8 m sur le plateau de Millevaches le 4 octobre 1960, ce qui ne s'est pas reproduit depuis sur cette région...

Il n'est donc pas possible, compte tenu de la brièveté des mesures au regard de l'histoire de la planète, de conclure que des aléas exceptionnels se multiplient ces dernières années.
 
Alors pourquoi les épisodes pluvieux « non-extraordinaires » donnent-ils, à répétition,  des crues en principe « centennales » ?

D'après les compagnies d'assurances ou de réassurances, le nombre de désastres d'origine naturelle recensés incluant les tremblements de terre, mais à majorité d'origine climatique, et les montants des indemnisations sont en augmentation régulière depuis le début du XXe siècle. Cette hausse traduit l'augmentation des polices d'assurances. Plus il y a d'assurés et plus il y a de dédommagements ! Actuellement, en France, le risque inondation concerne 11 685 communes, soit une sur trois et chaque inondation coûte en moyenne 1, 5 milliard de francs (225 millions d'euros).

En même temps, le nombre de victimes des catastrophes naturelles, y compris les inondations, est clairement à la baisse. 200 morts suite à la crue du Tarn à Montauban en 1930, 300 personnes avaient été emportées par les flots du Tech et de la Têt en octobre 1940  alors qu'à Nîmes en 1988, c'est 13, au Grand Bornand en 1987, 23. 40 morts en 1958 dans la vallée du Gard, en 2003, 23 ! Des chiffres inacceptables, beaucoup trop élevés mais divisés par 10 par rapport au début du milieu du siècle dernier dans les pays riches.

Ces inondations plus fréquentes et plus coûteuses, sans accroissement des aléas pluvieux, s'expliquent par la vulnérabilité accrue, depuis le XIXe siècle, des sociétés des pays riches aux pluies intenses. Et ceci, en raison de divers facteurs liés à l'accroissement de la population et aux modifications de genre de vie :

- la concentration dans les zones urbaines, l'étalement urbain et les caractéristiques des aménagements périurbains. Ce bétonnage, goudronnage, etc. conduit à une imperméabilisation des sols. L'eau de pluie ne s'infiltre pas, mais au contraire ruisselle, se concentre, et se dirige vers les points les plus bas ; les cuvettes sont ainsi inondées à chaque orage en Seine saint Denis, alors même qu'il n'y a pas de rivière ! S'il y a des égouts, l'addition des eaux pluviales et des eaux usées fait régurgiter les bouches, fait souvent observé dans les quartiers bas de Paris. Quant aux cadeneaux urbains des régions méridionales, ils ont une capacité d'écoulement inférieur à la lame d'eau qui déferle soudainement... mais si peu souvent.

- les constructions en zones inondables. Elles se sont multipliées depuis les années 1960, en particulier les PME, PMI, mais aussi des lotissements. Ils bénéficient de la proximité des axes de transport routier, de terrains restés vacants et bon marché. Comme ils occupent les points les plus bas, ils sont les plus fréquemment inondés. Dans le sud de la France, tout a changé à partir des années 1960, des parisiens, suisses, allemands séduits par le charme des vallées, choisissent d' implanter leur résidence secondaire près de l'eau, alors que les villages étaient jadis perchés.. Les villageois vendent, parfois à prix d'or, leurs jardins, masets et terrains. Comme il n'y a généralement pas de POS (Plan d'Occupation des Sols), l'Equipement délivre les permis dans l'euphorie de la croissance.

- et « à la campagne » les remembrements des régions de bocage traditionnel, le drainage systématique des zones humides, l'absence d'entretien des berges de cours d'eau, ont réduit la capacité d'infiltration des pluies, leur stagnation en mares dans les champs, et en cas de crue le cours d'eau ne peut plus s'épandre naturellement dans les prés....

 
Que faire pour réduire cette vulnérabilité ?
 

Certes il est possible d'améliorer la chaîne d'alerte en cas de montée de niveau d'un cours d'eau. Fin 2002, la ministre de l'Ecologie et du Développement durable, a présenté un plan de lutte national fondé sur l'accélération de l'alerte à partir du centre d'appui aux services des crues créé à Toulouse.

Pour développer la culture du risque, le souvenir des inondations sera entretenu. Films ou photos, les spectaculaires images montrant le brutal gonflement des eaux, l'invasion des maisons, le secours des hélicoptères seront conservées aux archives départementales. Les enseignants puiseront dans cette mémoire collective pour illustrer leurs cours.

Parfois, il conviendra de raser des habitations construites dans des secteurs inondés à répétition. Le préfet du Gard, a décidé de raser 213 propriétés jugées trop dangereuses. , Elles sont 47 dans le seul village de Collias. Cette rigueur nouvelle passe mal après des décennies de laxisme. A Sommières, dévastée par le Vidourle, la caserne des gendarmes, la caserne des pompiers, le supermarché Champion avaient été construits, avec toutes les autorisations officielles, sur des terrains classés inondables. A présent, Champion doit se mettre en quête d'un autre emplacement. La caserne de gendarmes devra émigrer, elle, dans la commune voisine de Villevieille. Paradoxalement, les pompiers resteront sur place: leur délocalisation coûterait trop cher, dit-on, aux finances du département.

Mesure moins radicale, le choix peut se porter sur le creusement de bassins de rétention. C'est la solution choisie par la ville de Nîmes au lendemain du déluge de 1988 où l'ancien maire, Jean Bousquet, a lancé un vaste programme de creusement de bassins autour de la ville, dont onze ont déjà été construits et retiennent 800 000 m3 d'eau. Mais ces travaux pèsent lourd sur le budget municipal. Au rythme actuel de réalisation le programme du plan de protection contre les inondations (PPCI) de Nîmes ne sera terminé qu'en... 2054. Et coûtera 200 millions d'euros.

Les PPRI, plan de prévention des risques inondations devront être révisés car une distinction plus fine est en voie d'être élaborée entre les zones "absolument inconstructibles" et celles où d'indispensables mesures de précaution doivent être prises, quitte à alourdir le coût de la construction. A Nîmes, Foncier Conseil s'apprête à lancer une opération immobilière de 600 logements dans la plaine du Vistre, en zone inondable. Mais il prévoit un gigantesque bassin de rétention de 365 000 m3 au-dessus du futur lotissement. Le secteur visé pourrait devenir "zone constructible et protégée ». Est-ce déjà une dérive ?

Conclusion

Le climat n'est pas devenu fou. Les aléas pluvieux ne semblent ni plus fréquents, ni plus violents que par le passé. « Si les saisons alternent bien immuablement, elles ne présentent jamais la rigueur mathématique du cycle qu'on voudrait lui accorder... Il existe des étés entièrement frais et pluvieux et des hivers doux et ensoleillés. Souvent, un automne superbe, chaud et clair, succède à un été pourri. Il ne s'agit pas d'anomalies mais de phénomènes assez fréquents pour qu'on puisse les considérer comme des traits habituels, l'irrégularité devient ici la règle... Tous ces caprices qui paraissent inexplicables s'éclairent parfaitement lorsqu'on élargit l'horizon » écrivait le géographe-climatologue Pierre Pédelaborde en 1957.

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