MÉTÉO : SALE TEMPS POUR LA PLUIE !

Martine TABEAUD

Géographe, Université Paris I

Pourquoi consacrer un café géo à la pluie pendant ce festival ? Parce que l'eau c'est d'abord la pluie. Les océans sont même nés d'une pluie primitive avant que ne s ‘amorce le cycle de l'eau.

Mais il y a pluie et pluie

D'où vient-elle ?

La pluie est définie comme une précipitation qui atteint le sol sous forme liquide. A l'origine, elle se forme dans un nuage à partir de la vapeur d'eau présente dans l'air. Les particules microscopiques (sel marin, poussières etc.) en suspension dans l'air servent de noyaux de condensation, c'est-à-dire que leur température plus basse que celle de l'air environnant permet la transformation de la vapeur d'eau en eau liquide exactement comme sur une vitre en hiver. L'accumulation de gouttelettes constitue un nuage. Tant que les gouttelettes, ou les cristaux de glace sont petits, ils restent dans le nuage. Mais leur coalescence conduit à leur chute sous l'effet de la pesanteur. Parfois la précipitation n'atteint pas le sol, l'eau s'évapore en altitude et sous le nuage se distingue une sorte de frange appelée virga.

Du crachin au déluge

La pluie qui atteint le sol se différencie selon la taille des gouttes, la visibilité horizontale, et le nuage qui lui a donné naissance. Les pluies fines appelées bruine ou crachin sont composées de gouttes de moins de 0,5 mm de diamètre. Elles proviennent de nuages stratiformes dont on ne voit pas les limites. Le ciel est tout gris, bas et le soleil invisible. Le nuage étant vaste mais peu épais, la pluie fine dure. Au contraire, les cumulonimbus d'orage déversent des gouttes de diamètre supérieurs à 5 mm. Le nuage n'occupe généralement pas tout le ciel et il n'est pas rare de voir le soleil et un arc-en-ciel simultanément. La pluie est intense car le nuage a un fort développement vertical mais elle dure peu du fait du déplacement du nuage. Il n'y a donc pas un type de temps de pluie ; elle est multiple.

Les pluies diffèrent par leur intensité et leur durée. Une pluie fine apporte moins de 10 litres d'eau par m2 en une heure. A Paris, une pluie moyenne fournit l'équivalent d'un verre d'eau. Alors qu'une pluie d'orage peut déverser 100 litres par m2 en une heure, soit l'équivalent d'une petite baignoire ; les pluies des épisodes « cevennols » qui affectent régulièrement le sud de la France (Vaison la romaine, Nîmes, le Gard etc) ont apporté 300 à 400 litres par m2 sur une ou plusieurs journées. Marcher sous la pluie par ces différents types de temps pluvieux ne procure pas les mêmes sensations : le parapluie n'a pas la même efficacité, etc.

Martin de la Soudière a écrit : « plus que d'autres météores, ce qui importe pour celui qui la regarde ou la reçoit, c'est sa modalité spécifique ». Le sens commun relie ce météore à la tristesse, l'ennui, le gris. On dit il est triste comme un jour de pluie. Mais Nougaro chante une pluie qui fait des claquettes, à la manière de Gene Kelly dans Singing in the rain. La pluie est donc triste quand elle dure des journées entières et gaie quand elle est rare et éphémère ? La lassitude n'apparaît qu'au delà d'une heure, puisque les sondés en font, à partir de ce seuil, l'élément dominant du temps qu'il a fait dans la journée.

Y-a-t-il augmentation des pluies diluviennes ?

La perception positive des pluies brèves mais intenses est pondérée par ses conséquences. Les gros orages produisent des crues brutales, des débordements de cours d'eau et des inondations. Comme la fréquence des inondations ne cesse d'augmenter en France, on est enclin à penser que les pluies de forte intensité sont également en hausse. Mais il n'en est rien, les inondations catastrophiques ne correspondent pas à des événements exceptionnels, souvent il s'en produit quatre à cinq par siècle en moyenne. Alors qu'en 1940, des déluges sont tombés sur les Pyrénées orientales : 1500 litres d'eau par m2, peut-être 2000 sur les contreforts pyrénéens, les inondations récentes de l'Aude se sont produites qu'avec quatre fois moins. Si les dégâts et les dommages s'élèvent en général à plus de 1 milliard de francs à chaque fois, c'est que l'urbanisation a gagné des vallées inondables. La proximité des routes a attiré les entreprises cherchant des terrains vacants et bon marché. La possibilité d'accéder aux rives d'un cours d'eau a séduit les nouveaux venus, retraités, étrangers, qui n'avaient pas la mémoire des lieux et qui face à de misérables filets d'eau estivaux ne soupçonnaient pas la possible furie automnale.


La pluie espérée

La pluie : symbole de fécondité, d'abondance

Les agriculteurs d'hier et d'aujourd'hui redoutent les longues périodes sans pluie parce que les animaux doivent boire plusieurs litres d'eau par jour et que celle-ci est également nécessaire à la croissance des plantes cultivées. Chez les Aztèques Tlaloc est le dieu de la pluie mais son nom veut dire « celui qui fait germer ». Plus près de nous, en Bretagne, la pluie qui tombe le jour des noces indique la fécondité. Il en est resté le dicton : « mariage pluvieux, mariage heureux ». C'est en quelque sorte une eau de vie.

Ou comment l'anticiper ?

Dans Jean de Florette, dans l'arrière pays provençal, le père de Manon, scrute le ciel, se lève la nuit pour observer les nuages qui permettront aux courges de pousser et aux lapins de manger. Attitude des habitants des régions où l'eau est rare ? Apprécions-nous plus la pluie après cet été de canicule ?

Les marins, agriculteurs ont toujours cherché à prevoir la pluie. De très nombreuses observations simples du ciel des animaux ou des plantes se sont transmises oralement de génération en génération puis ont été transcrites dans les almanachs qu'on lisait le soir à la veillée au 17, 18 et 19 e siècles. Bon nombre se présentent sous forme de dictons en vers pour mieux les mémoriser. La rime c'est souvent perdue avec la traduction du dialecte. D'une région à l'autre de grandes constances sont observées. Partout, s'il pleut en octobre à la Saint Denis, l'hiver sera pluvieux. On connaît la saint Médard le 8 juin qui s'il est bien arrosé annonce lune pluie de quarante jours. Cette connaissance empirique du temps local et immédiat a été transformé par l'avènement de la météorologie scientifique. Aujourd'hui des villes aux campagnes, la culture est la même celle du bulletin télévisé. Avec le passage de la météorologie populaire à la popularisation de la météorologie, c'est le souci du temps qui importe désormais.

Et comment faire pleuvoir ?

Dans le passé, maintes prières, pélerinages ou cérémonies ont eu pour objet de faire tomber la pluie. Parmi les rituels, ceux des indiens ou des populations africaines ont été étudiées, voire filmées par Jean Rouch entre autres. Des romans récemment sortis comme « le dernier Roi faiseur de pluie » de Melchior Mbonimba (2003), qui raconte l'histoire de son père dans la région des grands lacs, roi-prêtre qui chassaient les nuages et les faisait crever pour faire tomber la pluie sur les champs du village jusque dans les années 1930. De même Chenjerai Hove qui dans Ancetres raconte au Zimbabwe l'histoire d'un faiseur de pluie (2001). Le film Kirikou de Michel Ocelot montre aussi chez les sénoufo d'Afrique de l'ouest une sorcière Karaba, qui a asséché les sources alimentant les parcelles cultivées et les cérémonies de magie, sorcellerie et un magicien, faiseur de pluie et fabricant de filtres d'amour.

Plus près de nous, en 1976, Paul 6 avait invité les catholiques à prier pour que vienne la pluie en ces termes : « ... prions pour que l'eau désirée recommence à courir sur le sol aride ». En 1991, Jean Paul II recommande la prière aux fidèles pour que Dieu envoie la pluie. En 2003, il implorera la fin de la canicule. Des messes sont dites et comme toujours après le beau temps, la pluie vient... mais parfois encore plus meurtrière comme en Haute Corse en 1991, le 2 septembre, sous la forme d'un violent orage et d'une coulée de boue qui contraint à évacuer plusieurs villages.

Des méthodes techniques ont été développées à la suite de la découverte de Vincent Schaefer en 1946, qui parvient à faire précipiter l'eau d'un cumulonimbus sur les monts Algany au nord de New York par ensemencement de cristaux de neige carbonique. Celle-ci très froide vers –78°C attire la vapeur d'eau qui se condense en gouttes jusqu'à la chute. Son collègue Bernard Vonnegat comprit que l'iodure d'argent était encore plus efficace. Mais les essais n'ont pas donné les résultats escomptés. En 1947, un ouragan ainsi détourné atteint la Georgie et y fait de nombreuses victimes. Des inondations dans le Dakota sont attribuées à des essais de ce type. L'expérience des ensemencements pendant la guerre du Viet Nam font que ces expériences ont mauvaises presse. Un film se fait l'écho de ce scepticisme. Il est l'œuvre de John Ford en 1956, le faiseur de pluie, Burt Lancaster parie 10000 $ qu'il fera pleuvoir sur San Diego en Californie. Comme ses tentatives sont suivies de pluies dévastatrices, des poursuites judiciaires seront intentées contre lui. Une seule expérience a eu des résultats positifs en Galilée où la partie ensemencée d'un nuage déversa 18 % de plus de pluie que la partie non modifiée, et sans anomalie ailleurs alentour. Le coût élevé pour un résultat contestable fera abandonner ses recherches et ses pratiques en dehors des actions locales pour faire « tomber » les brouillards sur les pistes des aéroports.

« les paysans ne sont pas assez savants pour raisonner de travers » disait Montesquieu

La pluie désespérante

L'héliotropisme récent

La recherche de la chaleur, du soleil est récente. Etre bronzé c'est longtemps mal porté car il signifiait etre au grand air et donc avoir des racines paysannes, de basse souche. Il se faisait d'avoir la peau blanche, de se protéger du soleil et les chambres de luxe dans les grands hôtels de la Cote d'Azur fréquentées encore au XIXe siècle s'ouvraient vers le nord. De même, les gens du sud ont apprivoisé l'ombre, ils ont coutume d'y prendre encore le frais après la mort collective des heures les plus chaudes.

L'héliotropisme n'a guère plus d'un siècle et demi ;. Il date de la Monarchie de Juillet et des premiers bourgeois enrichis qui partaient « à la campagne ». Puis Coco Chanel décrète que la blancheur laiteuse n'est pas synonyme de santé et beauté. Les congés payés, la révolution hygiéniste achèveront cette évolution des mentalités vers une nouvelle idée du corps et du rapport au soleil.

L'été est donc devenue la saison élue, la saison aimée, la saison de référence. L'année se subdivise en belle et mauvaise saison. La mauvaise saison c'est l'hiver avec le sale temps, la pluie. D'ailleurs les anglais disent : « to provide against a rainy day », c'est-à-dire mettre de côté en prévision des mauvais jours. Jour pluvieux est donc synonyme de jour difficile.

L'idéal de paradis c'est les îles tropicales avec un ciel bleu, du soleil, la brise marine, la plage. C'est avec cela que les publicitaires nous font acheter le bains moussants, toutes sortes de boissons. Ce besoin de dépaysement a même conduit à des aménagements de loisirs, comme des aquaboulevards ou central park avec la touffeur reconstituée, l'eau chaude et bleue comme dans les lagons et cela toute l'année aux portes des grandes agglomérations.

La médiatisation des peurs collectives : les pluies acides

Les activités humaines ont à l'échelle locale ou régionale clairement modifié la nature de la pluie. L'eau de pluie est naturellement acide. Mais, bien après Arrhénius et les forges suédoises, en Europe et en Amérique du nord, les scientifiques ont observé des niveaux d'acidité anormaux dans les pluies, jusqu'à dix fois plus élevées que la normale. Ces pluies acides, comme on les a appelé contaminent ensuite les eaux superficielles, endommagent les forêts lessivent les sols. Cette acidité excédentaire est la conséquence directe de la combustion de carburants fossiles. Voitures et usines rejettent du dioxyde de soufre et d'azote dans l'air. Or ceux-ci en présence de lumière, se transforment en sulfates et nitrates puis quand la vapeur d'eau se condense l'eau contient des acides sulfuriques et nitriques.

Donc plus une atmosphère est polluée plus la pluie s'éloigne de l'eau pure, ce qu'elle n'est jamais. La coloration de l'eau n'est pas nécessairement signe de pollution, même si autrefois les « pluies de sang », riches en fer par suite de l'origine tropicale des noyaux de condensation, terrorisaient les populations

La pluie n'est pas laide si le soleil est beau temps

Par temps de pluie, la lumière diffuse seule parvient au sol. Il n'y a pas d'ombre portée et les éclairages sont doux, les paysages enveloppés et non écrasés par le grand soleil.

La pluie lessive l'air des poussières, et le ciel n'est jamais si pur qu'après une averse. C'est le moment privilégié pour prendre des photos panoramiques car on voit net et loin. L'air d'un jour de pluie est donc plus sain que par temps ensoleillé, car en tombant, l'eau lessive l'air des particules en suspension. La pollution est réduite tout comme par grand vent.

Juste après la pluie, l'évaporation de l'eau tombée sur et dans le sol se charge de substances chimiques empruntées au corps avec lesquels l'eau a été en contact. Les parfums de fleurs sont exacerbés dans les jardins, les forêts embaument l'humus et les champignons, le foin coupé enivre. La pluie c'est donc l'éveil des sens que ne connaissent pas les « pays imbéciles où jamais il ne pleut » (G . Brassens).


La pluie est comme l'eau, symbole de vie et de mort, y compris dans les mêmes cultures. Quant à la perception du temps, selon Martin de la Soudière,elle nous viendrait de l'enfance. Il écrit « Le monde était intact à nos sens, neuves nos impressions. Nous inventions les saisons. La couleur que nous donnons rétrospectivement aux types de temps que nous venons de vivre procède d'une nostalgie de ces anciennes saveurs ». Alors si nous apprenions tous à chanter sous la pluie !

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