JARDIN

Henri ATLAN

Président du Festival

Les terres, mers, fleuves et océans, l'atmosphère, c'est tout ce qui nous est donné comme un jardin nourricier, pour être "gardé et travaillé" (Genèse,2,15). Pas seulement exploité mais transformé. Nature et culture. Depuis que les ancêtres d'Homo Sapiens ont étendu leurs sources de subsistance au-delà de la cueillette et de la chasse, des équilibres difficiles ont du être établis entre conservation et transformation, naturel et artificiel, nature et culture. La domestication du feu, l'agriculture et l'élevage sont avec l'invention de la roue les premières irruptions de l'artifice et de la technique dans l'existence d'une planète restée jusque là sans êtres humains pendant des millions d'années. Et pourtant, elle n'avait pas attendu les homo sapiens, inchangée pendant tout ce temps, pour se transformer d'abord elle-même dans sa structure géologique lors de sa mise sur orbite dans le système solaire, se transformer ensuite par son évolution chimique, puis l'évolution biologique avec apparitions de nouvelles espèces et extinctions massives. L'existence de notre planète, depuis ses origines, ne cessa d'être agitée de transformations multiples, toujours faites de destructions et de créations. Songeons seulement au bouleversements qu'a constitué l'apparition d'organismes aérobies. Les végétaux et les premières bactéries rejetaient dans l'atmosphère primitive qui en était dépourvue un déchet de leur métabolisme: l'oxygène. Tandis que la composition de l'atmosphère se modifiait, cet oxygène, de toxique qu'il était d'abord pour ces organismes anaérobies, devint une source d'énergie plus efficace bientôt indispensable pour les nouvelles espèces qui lui furent adaptées. L'évolution de l'espèce humaine avec ses outils et sa domination par la culture, d'abord agricole mais pas seulement, fut sans aucun doute à l'origine de transformations rapides de ses propres conditions d'existence et de son environnement. L'accéleration vertigineuse des innovations scientifiques et technologiques au XXème siècle semble indiquer que nous sommes entrés dans une ère de bouleversements de la condition humaine du même ordre de grandeur. C'est au néolithique que la cuisson des aliments arrime définitivement la nourriture humaine à la culture au sens large. Avec leur ritualisation sociale et individuelle, leur imprégnation par le sacré, les nourritures tout en restant terrestres s'arrachent à l'animalité. En même temps, la sédentarisation, la diversification des langues et des cultures, l'enracinent un peu plus dans la géographie. Assurer la subsistance de populations de plus en plus nombreuses réparties sur toutes les parties de la planète, sous tous les climats, exige toujours plus d'intelligence créatrice. Aux grandes avancées des techniques de conservation et de transformation que constituèrent le froid, le déchessement, la salaison, viennent maintenant s'ajouter l'agrochimie du XXième siècle et les OGM du XXIème qui accompagnent une explosion démographique jamais vue dans l'histoire de l'humanité. Chaque transformation apporte avec elle autant de dangers potentiels par rapport au statu quo que de promesses de bonheur pour le plus grand nombre. D'un équilibre à réinventer sans cesse entre créativité et prudence, il dépend que les promesses l'emportent sur les dangers.

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 Actes 2004