LES CÈPES DE HAUTE-CORRÈZE  : UN ENJEU GASTRONOMIQUE, ÉCONOMIQUE ET SOCIÉTAL

Olivier BALABANIAN

Géographe, Université de Limoges

Résumé Article complet

La Haute-Corrèze – essentiellement le Plateau de Millevaches – a pu être considérée comme un eldorado par les ramasseurs de champignons. Dans ce domaine, la renommée du plateau a largement dépassé les frontières régionales du Limousin et même les frontières internationales.

Le reboisement massif du Plateau de Millevaches, essentiellement dans la seconde moitié du XXème siècle, a eu comme conséquence - aussi heureuse qu’inattendue – l’émergence d’une richesse extraordinaire générée par un produit de cueillette : le cèpe (Boletus edulis ou cèpe de Bordeaux et Boletus aereus ou cèpe Tête de nègre) traditionnellement très apprécié mais sans valeur marchande.

En raison de ses qualités culinaires – le cèpe de Haute-Corrèze est devenu un « must » de la cuisine régionale, nationale voire internationale. Ce champignon a donc rapidement acquis une grande valeur en dépit de son abondance. De fait, en raison de récoltes extraordinaires en quantité, le produit net engendré par la récolte des cèpes, certaines années et dans certains cantons comme celui de Bugeat, a pu égaler, voire dépasser, le produit brut obtenu à partir de l’agriculture et de la forêt limousine. Or, ce magot stupéfiant s’est trouvé, dans ce pays accueillant qu’est le Limousin, sans protection et à la portée de tous. Il est donc devenu un enjeu majeur provoquant crispations et conflits : à plusieurs reprises, on a frôlé « la guerre des cèpes ».

Depuis une dizaine d’années, suite à des évènements de tous ordres, internes ou externes, structurels ou conjoncturels, l’enjeu s’est quelque peu atténué. Il n’est reste pas moins que ce produit de cueillette continue à demeurer un enjeu économique, sociétal et gastronomique important.

La crise de la ressource.

Il y a seulement une quinzaine d’années, on pouvait considérer que le Plateau de Millevaches était mycologiquement fabuleusement riche et que cette richesse était définitivement acquise. Avec l’extension continue de la forêt, on a pu prédire – bien à tort – non seulement la pérennité de la ressource mais aussi son augmentation.

Cette richesse, de fait, avait été générée par les deux premières générations de peuplements de résineux sur lande à bruyère ( les reboisements sur terre de culture donnant de moins bons résultats) : la première génération, aux lendemains même de la seconde guerre mondiale, a largement été constituée de pins sylvestres et la seconde d’épicéas. Et ce sont ces deux essences indigènes – surtout les jeunes peuplements d’épicéas (de 15 à 30-35 ans) qui ont créé les conditions favorables à la pousse des cèpes. Par ailleurs, les conditions climatiques ont fait le reste, déterminant à la fois le volume et la qualité de la cueillette. Les très bonnes années étant celles où il existe deux récoltes : une en juin, mais elle est de petite quantité et généralement de qualité médiocre, et une en septembre-octobre. En automne, les récoltes peuvent être à la fois énormes et de grande qualité. Ce sont les précipitations d’août qui déterminent en grande partie le volume de la récolte. Celui-ci est aussi fonction de la longueur de la saison de pousse qui est déterminée par la plus ou moins grande précocité de l’arrivée du gel. Des gels tardifs en sous-bois ( survenant seulement fin octobre ,voire début novembre) et c’est la possibilité d’obtenir une cueillette extraordinaire. Par contre, des gels précoces et c’est l’arrêt de la pousse.

A l’époque où l’on pouvait escompter des récoltes extraordinaires – le volume ramassé ayant diminué considérablement à partir de la fin des années 60 mais restant honorable encore au début des années 90 – on pouvait estimer qu’un hectare de jeunes épicéas pouvait produire de 100 à 200 Kg de cèpes au cours d’une saison. Encore s’agit-il d’estimations basses étant donné que le ramassage est à la fois incessant et systématique. Au début des années 70, un bon ramasseur pouvait facilement collecter 70 Kg de cèpes au cours d’une seule journée. Il n’était pas rare qu’une famille puisse obtenir jusqu’à 200 Kg et plus de cèpes par jour.


Cèpes de Bordeaux en sous-bois à Saint-Pardoux-le-Vieux (sept.2004)

 


Aujourd’hui, tout a changé. La production s’est effondrée par suite du cumul de toutes sortes de raisons structurelles ou conjoncturelles.

Parmi les raisons structurelles, on doit distinguer celles provenant de l’évolution inexorable des peuplements forestiers, des causes climatiques et la pression de collecte trop forte sur les champignons.

En ce qui concerne les peuplements, les évolutions vont toutes dans un sens défavorables à la production de cèpes. Tout d’abord, on ne sème ou ne plante plus de pins sylvestres depuis longtemps ; cette essence n’arrive plus désormais à se maintenir que par reboisement spontané. De même, il est de plus en plus rare que l’épicéa soit choisi comme essence de reboisement pour la production de bois; et, encore, nombre de propriétaires qui le faisait dans les années 90 pensaient surtout à la production de cèpes. Ces propriétaires étaient souvent des locaux  intéressés par la cueillette des cèpes. Leur choix était judicieux dans la mesure où la récolte des cèpes intervient massivement au bout d’une quinzaine d’années alors qu’une révolution forestière dure ordinairement une cinquantaine d’années.

Désormais, sur le Plateau de Millevaches, l’essence reine des forestiers est le douglas qui a un croît exceptionnellement rapide et dont le bois possède d’excellentes qualités technologiques. Hélas, le douglas crée des espaces vides de cèpes… ce qui n’est pas le cas dans son aire américaine d’origine. Ainsi, depuis les années 60 et 70, les surfaces forestières favorables aux cèpes se sont-elles amenuisées du fait de la réduction considérable des surfaces occupées par les sylvestres et épicéas et en raison du vieillissement des peuplements.

Les conditions climatiques, elles aussi, semblent moins favorables mais ce phénomène est difficile à cerner. Ce qui est sûr, c’est que l’on observe un raccourcissement sensible de la durée de la pousse du champignon donc de la cueillette. Dans les années 70 et jusqu’au milieu des années 80, on pouvait considérer qu’une décennie comportait trois années de récolte très importante, donc longue, et trois années de récolte importante. Les autres étaient médiocres, très faibles, voire nulles. Désormais, on peut considérer que les récoltes très importantes sont devenues exceptionnelles. Dans une décennie, il n’y a plus que deux ou trois récoltes moyennes, parfois importantes ; les autres années sont médiocres ou très faibles.

Il va de soi que l’excessive pression de récolte ne fait qu’aggraver la situation. Il est de moins en moins fréquent de trouver des champignons venus à maturité. Cette pression de récolte se traduit même par un désastre écologique. Le passage d’innombrables ramasseurs, voulant se frayer des passages, engendre des dommages considérables au sous-bois. L’usage fréquent de techniques de ramassage destructrices – avec des rateaux en particulier - provoque l’endommagement du milieu où prospère le mycelium. Ne parlons pas des actes, très nombreux, de vandalisme dont font les frais, en premier lieu, les autres variétés de champignons. Certaines sont systématiquement détruites. De façon générale, le cortège floristique des résineux et des feuillus est, dès que les premiers cèpes commencent à percer, sérieusement mis à mal. Et il n’y a pas de spectacle plus désolant que de voir, en fin de saison, les sous-bois saccagés à la fois par le piétinement provoqué par les passages répétés , par les techniques de ramassage dévastatrices et par le vandalisme.

A ces raisons structurelles responsables de la diminution de la production des cèpes, est venue s’ en ajouter une autre, de caractère certes conjoncturel, mais majeure: l’ ouragan Martin survenu à la fin décembre 1999. Ce qui est communément appelé « tempête » a sérieusement mis à mal les forêts de Haute-Corrèze ; mais ce sont précisément les pins sylvestres et les épicéas qui ont, et de loin, le plus souffert. Les volis – brisures des troncs à quelques mètres du sol – et les chablis les plus nombreux ont essentiellement affecté ces essences… révélant de ce fait leur piètre résistance mécanique aux assauts du vent… par opposition au douglas qui a nettement mieux résisté. Parmi les nombreuses conséquences de la tempête, on doit insister sur la brutale – et irréversible - régression des espaces occupés par les pins sylvestres et les épicéas. Pour ne prendre qu’un exemple local, en 1990, on comptait sur les terres de la section des « Maisons », dans la commune de Saint-Merd-les-Oussines, environ 100 ha d’épicéas et trois de sylvestres. Actuellement, il ne subsiste plus qu’une vingtaine d’ha d’épicéas ; ce qui représente une diminution de quelque 80% des surfaces favorables aux cèpes.

Cette situation s’accompagne d’un effondrement à la fois des récoltes et, cela peut apparaître comme paradoxal, des recettes.

L’effondrement des recettes.

La raréfaction de la ressource ne s’est pas traduite par la valorisation du produit. Tout au contraire, on a assisté, dans les quinze dernières années, à la fois à l’effondrement de la production et à la chute des prix.

A la « belle époque », jusqu’en 1990, c’est-à-dire jusqu’à la chute du mur de Berlin, les cours du cèpe sont restés particulièrement élevés. De la fin des années 60 jusque dans les années 80, le prix des cèpes «  à la production » atteignait facilement 120 F/Kg ( 18,3 euros d’aujourd’hui). Sur l’ensemble d’une récolte, les prix moyens payés alors par les intermédiaires pouvaient être estimés à 70 F (10,7 euros). Lors de l’année 1990, année bonne mais sans plus, le prix moyen des cèpes a oscillé entre 70 ( 10,7 E)et 80 F :Kg (12,2 E ) avec des valeurs extrêmes allant de 45 F( 6,9 E) à 110 F( 16,8 E ). Pendant cet automne, on a vu des familles de quatre personnes ramasser jusqu’à 200 Kg de cèpes en une seule journée. Cela engendrait alors des produits nets annuels de l’ordre de 100 000 F ( 15 245 E ). Nous disons produits nets car le plus grand nombre de ramasseurs n’avait pas investi dans la forêt ni ne payait aucun impôt d’aucune sorte. Dans le village des Maisons, les bons ramasseurs se faisaient annuellement quelque 80 000 F ( 12 196 euros) au début des années 90. Alors, aucune activité n’était aussi lucrative en un nombre aussi réduit de journées de « travail ». Aussi, en 1990 encore, dans nombre de cantons du Plateau de Millevaches, le cèpe représentait une ressource majeure pour les populations locales. Il n’est pas étonnant que cette richesse ait suscité tant de convoitises et que le cèpe ait été à l’origine d’un enjeu sociétal majeur.

Hélas, depuis 1990, le pactole, que l’on pensait être éternel, s’est évanoui. Les récoltes fabuleuses et les prix d’autrefois ne sont plus que des souvenirs. Toujours dans le village des Maisons, les mêmes bons ramasseurs n’arrivaient guère, à la fin des années 90, qu’à obtenir annuellement quelque 20 000 F ( 3 048 euros).


Evolution en euros courants du produit obtenu par un bon ramasseur lors d’une récolte journalière.


Année

Volume moyen de la récolte journalière (en Kg)

Prix moyen au Kg

(euros)

Produit total (euros)

1965

70

75 F ( 11,4 euros)

800,36 E

1990

35

70 F ( 10,7 euros)

373,5 E

2003

9

6,1 E

54,90 E


La descente en enfer ne semble pas devoir s’arrêter. A l’heure où nous écrivons ces lignes, la récolte automnale s’annonce moyennement bonne. Mais les prix sont catastrophiques. Au tout début de la récolte, certains acheteurs ont acquis un petit volume de cèpes à des prix acceptables: une dizaine d’euros. Le 13 septembre 2004, alors que la pousse des cèpes a cessé - provisoirement ?- les prix oscillent de un à six euros ; et seulement pour des cèpes de qualité irréprochable, les autres devenant invendables même à l’industrie. De quoi dégoutter à jamais nombre de ramasseurs.

Bien entendu, la crise de la production a des effets induits sur l’économie locale tout entière. En particulier les retombées sur le commerce et l’artisanat local se sont effondrées. Il est loin le temps où le mois de novembre était celui où l’on effectuait de gros achats en équipements ménagers, en automobiles ou en machines agricoles. Tout espoir de création industrielle pour valoriser la récolte a disparu. Même le petit atelier de transformation qui avait été créé à Saint-Angel a cessé ses activités… après avoir fonctionné surtout avec des champignons venant des pays de l’Est.

L’origine de la crise provient de la mondialisation en général et de l’ouverture des frontières de l’Europe de l’Est en particulier. Jusqu’en 1990, le cèpe du Limousin était expédié sur les marchés parisien et de la Côte d’Azur et dans de nombreuses régions françaises – il servait à alimenter nombre de conserveries, en Aquitaine tout spécialement – et même à l’étranger: les importateurs italiens appréciaient ces champignons et, journellement au moment de la récolte, des camions italiens fréquentaient le Plateau de Millevaches. Aujourd’hui, la France est devenue un gros importateur de champignons non seulement des pays de l’Est – entre autres Roumanie, Pologne, Serbie, pays baltes, Russie, République tchèque – mais aussi du Royaume-Uni ou d’Espagne. Par exemple, il n’a pas fallu plus de deux ou trois années à des importateurs néerlandais, travaillant en collaboration avec les villages gitans en Roumanie, pour placer d’importantes quantités de champignons ( en frais, séchés ou en conserve) sur le marché français.. Etant donné le différentiel de prix, les importateurs italiens – qui contribuaient grandement autrefois au maintien des prix – se sont largement détournés de la production limousine.

Alors que la crise est bien installée au point de décourager les ramasseurs, la crise sociétale provoquée par le cèpe dans les années passées est toujours présente.

La permanence de la crise sociétale.

En raison de sa valeur, le cèpe n’a pas manqué d’être un enjeu économique important, d’autant plus que le Limousin, pays ouvert et accueillant, n’a pas réussi ni à contrôler ni à maîtriser cette ressource. C’est cette incapacité qui a créé une crise sociétale ouverte.

Le problème provient de l’ambiguïté, sciemment entretenue, à propos de la propriété des champignons et de la permanence de pratiques traditionnelles. En effet, jusque dans les années 60, les champignons sauvages n’avaient pas ou très peu de valeur. Tout un chacun pouvait alors, sans se préoccuper de demander la moindre autorisation, pénétrer sur la propriété d’autrui et prélever ce que bon lui semblait. A la différence de la chasse et de la pêche - strictement réglementées mais qui ne tiennent pas non plus compte de la propriété privée – l’anarchie totale, permise par la plus large des tolérances, a toujours régné en ce qui concerne les champignons. Qui, d’ailleurs, s’opposerait en Limousin à la promenade d’un urbain qui, chemin faisant, ramasse ce qui est nécessaire à la confection d’une omelette ? Le Limousin a toujours été, à la différence par exemple de la Sologne, un pays ouvert. C’est ce qui fait son charme mais cela peut se révéler être une grande faiblesse.

Car, d’un point de vue juridique, il n’y a aucune ambiguïté : le champignon est « res propia », il appartient au propriétaire du terrain. Aller chez autrui pour s’en emparer sans son autorisation est un vol. Or, s’approprier d’une chose qui n’a pas de valeur ( comme le champignon autrefois ou de produits végétaux divers aujourd’hui) n’a guère de conséquences. Quand il s’agit d’un pactole qui se chiffre en millions d’euros, il en va autrement. Or, c’est cette sympathique tolérance qui a généré toutes sortes de problèmes.


Le premier problème est d’ordre strictement économique. La permissivité limousine a généré toutes sortes de dérives en attisant les convoitises. Dès que le cèpe fait son apparition, des ramasseurs – venant surtout des villes limousines mais aussi d’ailleurs – accourent pour profiter de l’aubaine. Des équipes bien organisées sont originaires de Bordeaux ou de la région parisienne. En conséquence, une fraction importante de la cueillette – nous pouvons avancer un ordre de grandeur de 50 à 70% - part en ville et échappe aux collectivités locales, en particulier aux agriculteurs qui doivent faire face à leurs occupations quotidiennes et qui ont du mal à dégager le temps nécessaire pour faire face à la concurrence des ramasseurs allogènes..

Le détournement est d’importance. Nous avions estimé, en 1990, à environ 50 millions de francs ( soit plus de 7,6 millions d’euros) le produit qui s’est envolé vers les villes. Pendant longtemps, les populations locales n’ont pas pris la mesure du problème. Alors même que, sur le plan local, le cèpe engendrait toutes sortes de problèmes strictement sociétaux, le plus grave étant la déstructuration passagère de l’économie locale.


La déstructuration passagère de l’économie locale découlait directement de l’importance de l’enjeu. Etant donné que nulle autre activité n’a plus rapporté que la cueillette des cèpes, tous ceux qui le pouvaient abandonnaient leur travail pour se livrer à cette occupation. Certaines années, on aurait dit que les premières spores provoquaient une épidémie foudroyante : la champignonite. La levée des cèpes provoquait dans les entreprises un absentéisme aussi marqué qu’autrefois à l’époque des foins, des vendanges ou du passage de l’alambic en Normandie. Mais là, l’endémie était plus virulente et plus tenace… à tel point que certains entrepreneurs préfèraient mettre en congés tout leur personnel. Cela va si loin que, aujourd’hui encore, des secteurs entiers d’activité sont périodiquement désarticulés. Ainsi, l’abattage des arbres – qui est, en quasi-totalité, effectué par des travailleurs immigrés, en particulier des turcs – cesse. Ces travailleurs, qui sont les premiers avertis de ce qui se passe en forêt, abandonnent leurs tronçonneuses pour se munir de paniers. Dès lors, jour après jour, la famille, au sens le plus large, ratisse les bois. Des chômeurs, des Rmistes et des retraités, venant souvent de régions lointaines, s’abattent aussi sur le pays.

En somme tout le monde trouve son compte… sauf les propriétaires légitimes des champignons qui se révèlent être des gêneurs. Aussi, année après année, on a vu se développer une atmosphère plutôt malsaine et un motif supplémentaire de querelles au sein des collectivités locales.


La déstabilisation des sociétés locales est la conséquence logique des réalités de terrain.

Cette déstabilisation est d’abord celle des légitimes propriétaires face aux « intrus ». Isolés, il ne sont guère redoutables ni redoutés des équipes de « chômeurs » en plein « travail » ou des familles de Turcs. Progressivement, on a vu se développer la peur… non chez les intrus mais chez les propriétaires qui se sentent menacés. La menace est directe, sur leur personne, ou indirecte, sur leurs biens ( sur les forêts en particulier). Et les menaces sont prises très au sérieux. Il n’est donc pas étonnant que la tension monte et que des incidents défraient le landernau local. Désormais, les ramasseurs les mieux organisés assurent la garde de leur véhicule. La violence accompagne la poussée des cèpes et crée des difficultés au sein même des collectivités locales.

C’est que la « guerre des cèpes » n’oppose plus seulement les locaux aux forains, voire aux étrangers. Elle fait naître des tensions à l’intérieur même des communautés. On voit tout d’abord s’opposer les propriétaires de bois, souvent absents, qui tremblent, à juste titre, pour leur bien et les autres. Les premiers, sous la menace d’incendie, sont favorables à la « liberté de ramassage ». Comme les plus gros propriétaires de bois sont des citadins, le problème du cèpe finit par compliquer les relations entre agriculteurs et forestiers.

Le conflit divise aussi les conseils municipaux. Les maires doivent gérer des intérêts contradictoires. D’où la paralysie de certains d’entre eux qui aimeraient agir et réglementer. Dans certains cas, on a vu l’opposition au maire prendre appui sur la « question des cèpes » pour créer une association de défense des intérêts des habitants de la commune et essayer de conquérir le pouvoir local. Dans tous les cas, les cèpes avivent les querelles locales, accentuent les conflits en cours. Tout va dans le sens d’une aggravation des dissensions internes et de l’affaiblissement encore plus marqué de collectivités déjà agonisantes.


Cet affaiblissement est tel que nulle réaction n’a pu enrayer le mal. De façon récurrente, depuis le milieu des années 80 jusqu’à aujourd’hui, les populations locales tentent de protéger leurs champignons par des moyens légaux: certaines communautés ont pris des mesures pour protéger la propriété privée. C’est ainsi que nombre de communes ont adopté des dispositions pour interdire ou strictement limiter la cueillette des non-résidents . Nombre d’entre elles restreignent celle-ci au seul week-end. Dans les faits, pratiquement aucune n’a réussi à protéger son bien. Actuellement, la commune de Saint-Germain-Lavolps vient d’affecter un garde pour faire respecter l’interdiction communale. Jusqu’à ce jour, seule la petite commune de Chavanac - et ceci uniquement grâce à l’action de la famille de son maire composée de solides gaillards - a réussi à organiser quelque peu la collecte et à protéger les intérêts des habitants.

On peut se poser des questions à propos de ces échecs répétés alors que partout ailleurs – du pays basque à la Lorraine – nul ne s’aviserait à s’emparer chez autrui d’un bien d’une grande valeur marchande. Les raisons sont multiples, citons, entre autres :

- Le désintérêt des propriétaires forestiers absentéistes qui ne se préoccupent que de la production de bois.

- L’affaiblissement extrême des communautés villageoises constituées surtout de personnes âgées incapables de se défendre. Leur incapacité à s’organiser est notoire. C’est d’ailleurs une des causes essentielles de la vulnérabilité économique de cette région.

- La peur des élus de heurter la sensibilité de certains et leur opposition à tout changement à la coutume qui est particulièrement laxiste. Ils considèrent que la remise en question des pratiques coutumières provoquerait des troubles et s’apparenterait à une interdiction de prélever des coquillages sur le littoral. Souvent, ils se retranchent derrière l’argument qu’il est impossible de mettre un gendarme derrière chaque ramasseur de champignons. Ils oublient qu’il n’est pas non plus possible de le faire dans toutes les voitures ni derrière chaque chasseur ou chaque pêcheur. Pourtant, circulation automobile, chasse et pêche ( y compris en zone littorale) sont strictement organisées et réglementées. En conséquence, les élus de tous bords sont en désaccord sur tout sauf sur les champignons : thème qu’il ne faut en aucun cas aborder ni, a fortiori, traiter.

- L’inaction des forces de l’ordre pourtant si efficaces à traquer la moindre infraction au code de la route sur les routes départementales du plateau. D’ailleurs, dès qu’ils le peuvent, les gendarmes, affectés dans les petits chefs-lieu de canton du Plateau, quittent l’uniforme et partent se fondre dans la foule des ramasseurs anonymes. Eux aussi ont besoin d’arrondir leurs fins de mois.


La question des cèpes est donc un bon révélateur des problèmes sociétaux qui affligent le Plateau de Millevaches. Ce champignon en or est aussi l’objet d’un enjeu gastronomique.

L’enjeu gastronomique.

Depuis bien longtemps, le cèpe de la Corrèze a acquis ses lettres de noblesse auprès des grands chefs de la cuisine française. Localement ou régionalement, l’intégration du cèpe dans la cuisine a toujours été vivement appréciée. Dans les années 70, le village de Gentioux était bien connu pour l’association des cèpes et du gibier: la renommée de sa restauration allait jusqu’à Paris. Cette renommée était telle qu’un flux touristique d’arrière-saison n’avait pas d’autre cause que la recherche et la dégustation des cèpes. A tel point que le cèpe constitue un atout touristique pour les départements limousins  et nombre de cartes postales, le représentant sur site, sont vendues dans les librairies locales.

C’est d’ailleurs au nom de la gastronomie que nombre de problèmes sont survenus. Comment, en effet, priver les citadins de leur promenade champêtre dominicale leur permettant de récolter quelques cèpes pour améliorer l’omelette du soir ? De là à faire le commerce des cèpes… il n’y a qu’un pas.

Aujourd’hui, avec l’ouverture des frontières, le cèpe de Corrèze se trouve dans une situation délicate. Tout d’abord, la concurrence le chasse de ses marchés traditionnels comme le marché italien. Il est sur la défensive partout ailleurs. Même sur ses terres, il risque d’être victime de confusions regrettables. Ces dernières années, des volumes non négligeables de cèpes provenant des Balkans sont arrivés, en Limousin même, par le biais de transporteurs turcs, … et étaient vendus à des collecteurs du cru comme étant une production locale. Si ces pratiques se pérennisaient, c’est la renommée même du cèpe corrézien qui risquerait d’être brouillée. Or, en raison de l’impossibilité de mettre en place la moindre réglementation, il est bien possible que la Corrèze perde aussi sur ce plan là.

Et c’est peut-être dans le désastre économique et sociétal que le cèpe de Corrèze va trouver son salut. S’il cesse d’intéresser les ramasseurs, il est possible que la gastronomie locale puisse assurer son réputation… à condition que la situation s’améliore.

Les conditions de l’assainissement de la situation.

Actuellement, les populations locales sont partagées entre des sentiments divers et contradictoires : la nostalgie d’une époque qui semble révolue, la colère et l’impuissance. Les rares élus locaux qui aimeraient agir sont soit terrorisés soit résignés. Dans un climat malsain, la tension ne baisse qu’en raison de l’effacement relatif de l’enjeu économique. Or, il n’est jamais trop tard pour agir… si tant est que l’on veuille redresser une situation présentement catastrophique. Pour remonter, quelque peu tout au moins, la pente, quelques mesures de bon sens devraient être prises.


Tout d’abord, faire respecter la loi. La responsabilité de la dégradation de la situation provient, pour partie, de l’inaction des collectivités locales et, pour une autre partie, de ceux qui ont en charge de faire respecter la loi.

Nous sommes en présence d’un vol gigantesque qui se répète année après année. Même si l’infraction a perdu de son importance, les autorités, qui ont le devoir de protéger les biens et les personnes, devraient protéger les propriétaires fonciers du Plateau avec la même énergie que celle qui est déployée à l’encontre des distillateurs ou des automobilistes. Or, dans les années passées, des modus vivendi équilibrés ont été proposés aux populations foraines : ceux-ci permettaient généralement la cueillette en week-end mais interdisaient le commerce des champignons. . Pourtant, il serait si facile d’éliminer les infractions - comme cela se fait partout ailleurs – en contrôlant la provenance des champignons à proximité ou sur les lieux mêmes des points de vente.

Il est inconcevable que le cèpe de Haute-Corrèze soit le seul produit de cueillette qui échappe à l’application de la loi. Or, l’impossibilité de faire respecter les réglementations les plus équilibrées crée des désordres manifestes. Que fait la gendarmerie mobile d’Ussel pour faire respecter la loi ? Sans loi, nulle mesure incitative ne pourra protéger la production. Or, dans cette période d’après- tempête, comment inciter les forestiers à planter des épicéas ? Les simples subventions au reboisement n’ont aucune chance d’avoir le moindre effet. Dépouillés du sous-produit que représente le champignon, les propriétaires forestiers continueront, plus que jamais, à favoriser le douglas. Le P.N.R. ne pourrait-il pas, de façon spécifique, apporter des aides supplémentaires pour l’adoption de l’épicéa ?  D’autres mesures pourraient être prises… à l’instar des associations de chasse qui commencent à se préoccuper d’indemniser en gibier - fût-ce de façon symbolique - les propriétaires fonciers. Ce faisant, et par des mesures qui ne coûtent rien à personne, les chasseurs ont pu, localement, effacer comme par miracle les contentieux qui découlaient de la pratique de la chasse sur terrain d’autrui. Pourquoi ne pas travailler avec cet esprit dans le domaine de la cueillette des champignons ? Cela faciliterait grandement la protection qualitative du produit.


La protection qualitative du cèpe de Haute-Corrèze. Celle-ci est indispensable pour la valorisation de la récolte. Or, nulle initiative ne s’est faite jour pour proposer un label qui protège le cèpe de Haute-Corrèze. Là encore, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner de l’inertie des élus.

Ce faisant, au-delà de la protection d’une ressource, on maintiendrait la valeur du produit en le plaçant sur des niches de qualité. Là encore, dans le cadre du parc naturel régional, des mesures simples permettraient d’assurer aux habitants du Plateau des ressources complémentaires. De façon indirecte, il serait alors plus facile, pour l’artisanat et l’industrie locale, de valoriser sur place un produit de qualité tout comme on le fait pour les produits les plus divers comme la liqueur de baies de houx. C’est ainsi aussi que l’on aura le plus de chances de pouvoir s’appuyer sur le cèpe pour promouvoir un tourisme d’arrière-saison.


La nécessité de réaliser les études scientifiques qui conviennent. Par opposition à d’autres champignons de valeur, comme la truffe, peu de recherches sérieuses ont été effectuées sur le cèpes. En tout cas, nul début d’application n’a été observé sur le Plateau de Millevaches. Rien n’a été entrepris pour augmenter la production ni même comprendre les mécanismes précis qui génèrent les bonnes récoltes. Les recherches portant sur la mycorisation du douglas ne semblent pas encore apporter le moindre début d’application pratique. Ces recherches nous apparaissent pourtant fondamentales vu l’extension des surfaces occupées par cette essence.

Impossible aussi d’adopter la moindre mesure d’intensification de la production. Au Pays basque, localement, les années sèches, on remet en service certains tronçons de « levade » pour irriguer les secteurs les plus fertiles. Nul, là-bas, ne s’aviserait à s’emparer du bien d’autrui sous peine de sanction. Cela est inimaginable en Limousin, étant donné l’anarchie qui y règne.


Mais toutes ces mesures ne peuvent s’envisager tant que le cèpe de Haute-Corrèze sera considéré comme un produit de non-droit.


Conclusion.


Le bilan est particulièrement triste. C’est la fin d’une époque. Le Plateau de Millevaches -qui n’a pas cessé depuis 1911 de perdre et sa population et ses activités au point de devenir une des moyennes montagnes françaises les plus fragiles - a laissé passer une chance extraordinaire. De son extrême faiblesse, qui s’est traduite en un demi-siècle par une révolution paysagère complète au profit des peuplements forestiers (surtout résineux), est apparu un miraculeux produit de cueillette: le cèpe. Celui-ci avait une valeur suffisante pour permettre à des populations locales de subsister ou, tout au moins, pour procurer des revenus complémentaires intéressants. Ne parlons pas des effets économiques induits qui sont à jamais perdus. Or, cette ressource renouvelable n’a pas été protégée… comme on le fait partout ailleurs. Fait hautement significatif, la charte du parc naturel régional du Millevaches ne tient pas compte des champignons alors qu’elle est particulièrement disserte sur la multifonctionnalité de la forêt. Or, l’administration du PNR s’honorerait en tenant mieux compte de ce type de ressource et en adoptant des mesures incitatives pour développer toutes sortes de ressources: les énergies renouvelables en premier lieu. Ce faisant, il instaurerait un véritable modèle de développement économique tenant compte à la fois de l’économie, de la société et de la protection de l’environnement.

En tout cas, les cèpes pourraient être un segment porteur pour l’économie locale ne serait-ce qu’en prolongeant sur l’automne une saison touristique désespérément brève. Même dans le secteur de la gastronomie, la Haute-Corrèze a tout à perdre à voir perdurer l’anarchie ambiante et le climat de crypto-terrorisme. Déjà son image s’est diluée en tant que producteur de cèpes de qualité.

Cette faillite sociétale n’augure rien de bon pour la Haute-Corrèze. A sa décharge toutefois, faisons valoir que tous les problèmes constatés ont été aggravés par la tempête; mais ce triste événement conjoncturel n’est pas à l’origine ni des enjeux ni des problèmes. Ceux-ci lui sont antérieurs.

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