Cuisine et alimentation au cur du lien identitaire des diasporas
(exemples chinois et grecs)

Michel BRUNEAU

Directeur de recherches au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique)

Résumé Article complet

Une diaspora existe et se reproduit en s'appuyant sur tout ce qui fait lien dans un lieu entre ceux qui veulent se regrouper et entretenir à distance des relations avec d’autres groupes, installés dans d’autres lieux mais se réclamant de la même identité. Ce lien revêt différentes formes, qu'il soit familial, communautaire, religieux, socio-politique (nation, État-nation), économique (réseaux d'entreprises), ou bien qu'il prenne la forme de la mémoire partagée d'une catastrophe, d'un traumatisme, subi par les membres de la diaspora ou leurs ascendants. Celle-ci dispose d’un capital symbolique et « iconographique » qui lui permet de se reproduire et de surmonter l’obstacle de la distance, souvent considérable, séparant ses communautés. La cuisine et l’alimentation, telles qu’elles se manifestent dans la sphère familiale, comme dans les commerces « ethniques » (épiceries, restaurants, traiteurs), sont des éléments forts de cette iconographie, faisant appel aux univers sensoriels olfactif, gustatif et même visuel.
Après avoir précisé ce que nous entendons par diaspora en géographie, nous rappellerons l’intérêt du concept d’iconographie, tel que l’avait défini Jean Gottmann (1952), pour analyser l’identité en diaspora et le maintien d’un lien avec le territoire d’origine. L’alimentation et la cuisine seront ensuite présentés comme l'un des marqueurs identitaires, l'un des éléments de l’« iconographie » en diaspora, contribuant à définir une identité ethnique. Les restaurants sont, à côté des locaux associatifs et des sanctuaires religieux, des lieux permettant le maintien et la transmission aux générations plus jeunes de l'identité en diaspora. Ils sont aussi, comme entreprises, des lieux de travail et d'accueil des immigrants, facilitant leur intégration économique et même ensuite leur ascension sociale. Ils sont au cœur des réseaux entrepreneuriaux caractérisant la plupart des diasporas

Qu’est-ce qu’une diaspora ?

Pour que le concept de diaspora ait un sens précis et heuristique fécond, il faut éviter qu’il ne s’applique à toute forme de dispersion, provisoire, instable ou précaire. Toute diaspora résulte d'une migration qu'elle soit volontaire ou non, mais toute minorité ethnique n'appartient pas nécessairement à une diaspora. Ce n'est évidemment pas le cas des minorités ethniques vivant sur leur territoire d'origine comme les minorités irrédentistes (Hongrois de Slovaquie, Grecs d'Epire du nord ou de Constantinople, par exemple) qui relèvent du « toujours ici », non pas de l' « issus d'ailleurs » propre aux migrants (Bruneau M., 2004, 6-43).
Toute forme d'exode ou d'exil ne conduit pas obligatoirement à la constitution d'une diaspora, en tout cas pas immédiatement. La migration économique ne crée pas nécessairement une diaspora. Il faut qu’avec le temps se maintienne un sentiment d’appartenance, une identité, par une décision consciente et même en vertu d’un certain acharnement.
Dans son sens originel, celui de la diaspora juive après la première ou la deuxième destruction du Temple de Jérusalem, une diaspora est issue d'une dispersion forcée. C'est le cas pour de nombreuses diasporas résultant d'une catastrophe ou d'un génocide comme celles des Arméniens, des Assyro-chaldéens, des Grecs pontiques. Mais souvent il n'est pas possible de faire une distinction stricte entre ceux qui migrent pour des raisons politiques et ceux qui le font pour des raisons économiques. Il est des départs plus ou moins forcés par suite d'une oppression, d'une famine ou de conditions de vie jugées insupportables par ceux qui prennent la décision de migrer. En dehors de cas extrêmes, les motifs d'origine politique ou économique sont souvent mêlés ou concomitants. D'autre part, les diasporas qui se situent dans la longue durée sont issues de plusieurs vagues migratoires dont les unes étaient plutôt d'origine politique, les autres plutôt d'origine économique. L'actuelle diaspora arménienne, par exemple, est issue du génocide de 1915-16, mais elle a été précédée par une diaspora marchande, dont l'origine était à la fois politique et économique, celle de la nouvelle Djoulfa aux XVIIe et XVIIIe siècles. La dispersion collective et forcée qui est provoquée par un désastre de nature politique ou militaire alimente une mémoire collective.
Espace et territoire de diaspora doivent être appréhendés d'abord dans les pays d'accueil, où le lien communautaire joue le rôle essentiel, puis dans le pays ou territoire d'origine, pôle d'attraction, à travers une mémoire, enfin à travers le système de relations dans l'espace-réseau qui relie ces différents pôles. Le terme de diaspora a un usage très souvent plutôt métaphorique qu'instrumental. Des différents critères proposés par la plupart des auteurs, on peut en retenir quatre fondamentaux :
- La population considérée s'est dispersé dans plusieurs lieux, et en tout cas dans plus d'un seul territoire non immédiatement voisin du territoire d'origine, sous la contrainte (désastre, catastrophe, famine, grande pauvreté).
- Le choix des pays et des villes de destination s'accomplit en conformité avec la structure des chaînes migratoires qui, par-delà les océans, relient les migrants à ceux qui sont déjà installés dans les pays d'accueil, ces derniers faisant figure à la fois de passeurs vers la société d'accueil et le marché du travail, et de gardiens de la culture ethnique ou nationale.
- Cette population s'intègre dans les pays d'accueil sans s'assimiler, c'est-à-dire conserve une conscience identitaire plus ou moins forte liée à la mémoire du territoire, de la société d'origine et de son histoire. Cela implique l'existence d'une vie associative assez riche, d’un lien communautaire. Il s’agit d’une « communauté imaginée », qui s’appuie sur un récit collectif la rattachant à un territoire et à une mémoire, comme une nation.
- Ces groupes de migrants (ou issus de la migration) dispersés conservent et développent entre eux et avec la société d'origine, lorsqu'elle existe encore, des relations d'échanges multiples (hommes, biens de diverses natures, informations...) organisés sous la forme de réseaux. Cet espace réticulé relie des pôles non strictement hiérarchisés, même si certains de ces pôles sont plus importants que d'autres. Les relations sont horizontales plus que verticales.
À cette conception de la diaspora « communautaire », on oppose de plus en plus celle d’une diaspora « hybride », qui se démarque très nettement de tout « modèle centré ». Ce modèle « hybride » a été défini par des auteurs anglo-saxons à partir du cas de la diaspora noire des Amériques, en relation avec les approches post-modernes. Ces auteurs (Stuart Hall et Gilroy), se réfèrent à la philosophie de Deleuze et Guattari et à l’image du rhizome par opposition à celle de la racine, c’est-à-dire à un monde de la dissémination et du métissage par opposition à un monde de la filiation et de l’héritage. Il n’y a pas de noyau dur identitaire ni de continuité ou de tradition comme dans le modèle communautaire, mais des formations variables, en rupture, obéissant à une logique du métissage et de recomposition identitaire sans cesse renouvelée. Cette diaspora hybride rejette toute référence à la nation et aux idéologies nationalistes.
Comment une diaspora réussit-elle à maintenir un lien identitaire fort avec son lieu et sa culture d'origine malgré la distance ? Pour comprendre cela, on peut recourir au concept d' "iconographie" défini J. Gottmann dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale.

Le concept d’iconographie et l’identité diasporique

Pour J. Gottmann (1952, 67-68) «  le facteur psychologique est essentiel pour la compréhension du compartimentement du monde, les cloisons étant bien plus dans les esprits que dans la nature ». Le concept d’iconographie correspond à « la somme des croyances, des symboles, des images, des idées, etc. dont une communauté a hérité et auxquels ses membres sont attachés. Ce lien entre les personnes et les "icônes" constitue le ciment du groupe et conduit à la définition d'un territoire dont les membres des autres communautés, attachés à d'autres iconographies, sont exclus » (1955, II, 200). Gottmann voit dans l'iconographie « le nœud gordien de la communauté nationale » (1952, 220). Elle assure une relative stabilité politique à cette communauté, en particulier lorsqu’elle se trouve physiquement dispersée.
Les symboles constitutifs d'une iconographie touchent à trois domaines essentiels, la religion, le passé politique (la mémoire), l'organisation sociale : « La religion, les grands souvenirs historiques, le drapeau, les tabous sociaux, les intérêts investis et bien établis, font tous partie de ce qu'on appelle l'iconographie » (J. Gottmann, 1966, 136). Ces symboles sont l'objet d'une véritable foi qui singularise un peuple par rapport à ses voisins qui s'attachent à d'autres symboles. Une collectivité est caractérisée par un système de relations, « il faut accorder une part importante dans ce système aux composantes spirituelles, culturelles et économiques, à tout le complexe de civilisation exprimé par l'iconographie » (1952, 159). Dans ce complexe de civilisation, il y a tout ce qui a trait à l'alimentation et à la nourriture.
L'enracinement de l'iconographie nationale dans l'esprit des citoyens est d'autant plus profond qu'elle est transmise très tôt aux enfants par la famille et l'école. Elle est incontestablement le principal facteur de cloisonnement socio-politique de l'espace. C’est ce qui permet à une diaspora de ne pas se diluer dans la société d’accueil et de conserver une identité distincte.
La matérialisation sous diverses formes des iconographies communautaires (monuments, sanctuaires, images ornant les murs du siège d’une association, logos, toponymes et noms de rues ou places, édifices divers, restaurants, traiteurs et leur cuisine nationale…) sert d’ancrage à une société diasporique qui vit sur des territoires d’accueil. L’exemple des Grecs, des Chinois ou des Vietnamiens montre comment une telle iconographie permet à un peuple, privé de son territoire d’origine, de conserver ailleurs une identité distincte.

La cuisine, symbole identitaire, lien avec le territoire et la société d’origine

Les nourritures concentrent une valeur symbolique essentielle pour les populations en diaspora. L'alimentation et le discours sur l'alimentation sont un domaine privilégié pour l'étude des marqueurs et stéréotypes ethniques. On y constate la persistence de représentations d'ethnicités régionales chez les Chinois comme chez les Vietnamiens (Lê Bastien, 1996, 165-169). Les pratiques alimentaires sont un facteur agissant contre une possible aliénation culturelle, c'est un facteur d'identification et d'affirmation ethnique, malgré des emprunts ou des concessions inévitables au milieu et à la société d'accueil. C'est un élément-clé de l'identité ethnique ou culturelle principalement dans les repas festifs ou péri-festifs, avec toute la sociabilité spécifique qui leur est liée, alors que l'alimentation quotidienne est beaucoup plus soumise aux conditions de l'environnement (Hassoun J. P., 1997, 115).
Les écrivains grecs américains, par exemple, soulignent ce fait. Chaque fête religieuse ou sociale est associée à une sorte particulière de nourriture. Religion et nourriture sont profondément imbriquées chez les Grecs de la diaspora comme chez ceux des territoires d’origine. Les fêtes de Pâques et de Noël, ainsi que la fête nationale du 25 mars, sont des occasions particulièrement propices au partage, on pourrait même dire à la communion, en famille ou au restaurant, de mets caractéristiques du territoire et de la société d’origine.
Le pain, par exemple, se trouve sur la ligne de partage entre la culture grecque et la culture américaine pour les Grecs américains. En effet, cet aliment est chargé de sacré, car il est consacré par le prêtre orthodoxe et distribué aux fidèles à la fin de la messe. Il s’agit bien sûr d’un pain doté d’une croûte, avec une texture et une odeur, cuit dans le four artisanal d’un boulanger. Il contraste fortement avec le pain de mie américain, préemballé, inodore, à tranche géométrique, à la consistance molle et au goût insipide. Fabriquer du pain est quasiment un acte rituel (Ollier N., 1998, 387-389). Son goût et son odeur sont associés au village d’origine du migrant grec. Dans Greektown, l’épicerie est le commerce qui rappelle le plus le territoire d’origine avec ses arômes, ses saveurs, ses couleurs.
Un écrivain grec américain, Charles E. Jarvis, présente la salade grecque comme une expérience émotive et une partie du patrimoine mythologique de la Grèce, Zeus lui-même en ayant créé la recette et réuni les ingrédients sur le mont Olympe pour convier les dieux à dîner. Le yaourt, aliment de la cuisine domestique anatolienne, revêt aussi une grande importance dans le repas quotidien, surtout lorsque le ferment authentique a traversé l’Atlantique (Ollier N., 1998, 399-401). La fête religieuse de Pâques est associée à la confection de plats traditionnels tels que l’agneau grillé et différentes pâtisseries orientales que les maîtresses de maison s’efforcent chaque année de préparer, le plus fidèlement et conformément possible aux modèles de la société d’origine.
Il y a une forte charge émotive liée aux goûts, odeurs et saveurs de la cuisine ethnique qui véhicule à sa suite un univers de sensations rappelant le lieu d’origine. Elle contraste avec l’indigence et l’uniformité olfactives américaines, affligeantes pour les Grecs. Les locaux des associations grecques, dans les pays anglo-saxons du Nouveau monde, ont très souvent une cuisine et un bar qui permettent la préparation de mets et de boissons traditionnels, associés aux rencontres diverses et réunions qui s’y tiennent. À cette « iconographie » gustative et olfactive est associée une iconographie plastique de tableaux et de photographies tapissant les murs. Les composantes musicale et chorégraphique sont également présentes dans les activités associatives, de même que l’apprentissage de la langue d’origine qu’elle soit pratiquée ou non dans le milieu familial. La cuisine et la nourriture sont donc un élément parmi d’autres associé, non isolé, à d’autres éléments de l’iconographie identitaire d’une diaspora. Elles sont cependant l’un des éléments, avec peut-être la danse et la religion, qui se transmet d’une génération à l’autre le plus facilement et qui, par conséquent, est l’un des plus persistants à travers les générations.
Un type de nourriture chinoise appelée yumcha, littéralement "boire du thé", joue un rôle essentiel à Sidney et dans diverses villes australiennes pour affirmer, perpétuer et transmettre une identité chinoise de Hong-Kong, parmi l'immigration récente (après 1990) aisée, de la mégapole chinoise (Tam S. M., 2000, 131-133). Il n'y a pas seulement du thé chinois mais surtout une grande variété d'aliments légers (snacks) provenant de la nourriture cantonaise, nommés dimsum, si bien qu'il ne s'agit pas vraiment de boire du thé, mais plutôt de manger des dimsum,servis cuits à la vapeur. Cette identité hongkonguaise (heunggongyan) s'est forgée au cours des cinquante dernières années dans une population originaire de différentes parties de la Chine continentale, ayant fui les affrontements de la guerre civile et de la révolution chinoise. Cette population a travaillé dur et connu une réussite économique remarquable dans les années 1960-70 à Hong-Kong. Une grande aptitude à s'adapter et à vivre dans une métropole est une caractéristique de cette identité. L'émigration a dispersé une partie de cette population qui doit vivre dans des conditions très différentes, même si c'est aussi dans de grandes métropoles. Le restaurant yumcha joue le rôle d'un refuge sûr permettant périodiquement de maintenir, de renouer avec des réseaux socio-familiaux, ou de les reconstituer et de sortir de l'isolement dans ce milieu nouveau. Il permet de maintenir une continuité avec des symboles socio-culturels de la ville d'origine et de mieux s'intégrer dans la société d'accueil, grâce à l'aide des immigrés plus anciens (S. M. Tam, 2000, 134-138). En recréant un lieu de rencontre autour d'une nourriture familière, reproduisant des lieux semblables de la ville d'origine, les Chinois hongkongais de Sidney maintiennent leur identité et la transmettent à leurs enfants.
La diaspora noire, hybride et a-centrée, a manifesté dans le domaine culinaire autant que dans les divers domaines artistiques une grande créativité (Myers A., 1997, 764). Les esclaves africains issus de la traite transatlantique ont apporté avec eux des fruits et légumes de leur territoire de naissance tels que l’igname, la pastèque, différentes variétés de haricots. Cuisiniers et serviteurs dans la maison du maître de la plantation, ils ont appris à combiner leurs propres habitudes alimentaires avec celles de leurs maîtres, y compris en utilisant les restes ou les déchets. Ils ont ainsi inventé des recettes pour cuisiner les parties du cochon non consommées par leurs maîtres : museau, oreilles, pieds, queue, côte, cuisse, estomac et intestins qu’ils ont bouillis ou frits. Des féculents tels que le riz et les ignames devinrent des éléments de base de l’alimentation afro-américaine. Bien que n’étant pas à l’origine de la riziculture en Amérique, ils ont permis son développement en Caroline et sur les côtes du golfe du Mexique grâce à leur expérience antérieure en Afrique.
En utilisant des techniques de cuisson africaines et américaines, les esclaves bouillaient, rôtissaient et cuisaient ignames locaux et patates douces. Les haricots Lima, les haricots nains mijotés et assaisonnés avec de la viande, les gombo, frits ou bouillis, se retrouvent dans la cuisine créole de Louisiane. Les traditions africaines les ayant habitués à cuisiner toutes les parties comestibles des plantes et des animaux, ils ont appris à apprêter et cuire le maïs que leur procuraient leurs maîtres. Ces esclaves africains ont également appris plusieurs techniques culinaires, dont le barbecue de porc ou de bœuf des Indiens d’Amérique. Une cuisine hybride issue d’un mélange des cultures indigène, européenne et africaine s’est ainsi formée au sein de la société de plantation esclavagiste, matrice de la diaspora noire des Amériques qui garde ces traditions culinaires comme une part de son identité (Myers A., 1997, 764).

Restauration, entreprises familiales et reproduction identitaire

Les restaurants et étals de nourritures dans les rues et sur les marchés des villes d'Asie du Sud-Est sont à la fois des lieux où se manifeste, s'affirme l'appartenance ethnique chinoise, indienne ou vietnamienne par rapport au groupe national dominant malais ou thaï, et aussi des lieux de sociabilité entre les membres de ces groupes diasporiques minoritaires, que ce soit pour des échanges sociaux, culturels ou économiques (Tremayne S., 1993, 78-84). Les restaurants qu’ils soient chinois, vietnamiens ou grecs, sont aussi des marqueurs identitaires très visibles dans les rues et « quartiers ethniques » des grandes métropoles du Nouveau monde et de l’Europe occidentale. Ils aident à rendre visible le territoire de la diaspora, car ils sont porteurs de nombreux éléments « iconographiques » dans les images qu’ils véhiculent comme dans les odeurs qu’ils dégagent.
Pour les Grecs, le café dans les pays anglo-saxons du Nouveau monde a très tôt joué un rôle fondamental dans la diaspora comme lieu de rencontre et d’échanges entre immigrés, plus quotidien, fréquent et informel que cet autre pôle de la vie sociale en diaspora qu’est l’église orthodoxe, fréquentée surtout lors des grandes fêtes religieuses (Pâques, Noël, fête du Saint-patron de l’église). Autour du café oriental et des pâtisseries, s’engagent toutes sortes de discussions, d’échanges d’informations et de transactions.
En Amérique du Nord, dès la fin du XIXe siècle, les immigrés grecs qui sont pour la plupart d’origine rurale aspiraient à être le plus rapidement possible des travailleurs indépendants. Ils commençaient par acheter le chariot du vendeur ambulant de fruits et légumes, puis passaient au magasin de confiseries, très vite concurrencé par l’industrialisation du secteur, avant d’accéder au café et au restaurant (Moskos C. C., 1990, 123-125). Ce dernier s’est révélé être la forme d’entreprise familiale, ou dans laquelle deux familles pouvaient s’associer, permettant le mieux une ascension sociale de la première à la seconde génération (Chimbos P. D., 1981, 58-59). Des milliers de restaurants grecs ont été créés et ont prospéré dans les grandes villes occidentales et souvent aussi dans les villes moyennes et plus petites. Il s’est même créé des chaînes de restaurants grecs aux Etats-Unis. La concurrence des chaînes de fast-food a été partiellement surmontée en créant des boutiques de traiteurs, de sandwiches grecs et de yiros (viande de porc ou de mouton grillée). Certains ont survécu en se transformant en lieux de spectacles (musique et danses) attirant une clientèle aussi bien grecque que locale. Dès la seconde génération, les enfants, ayant fait des études, vendaient le fonds de commerce à des immigrants plus récents.
La salle de restaurant, avec sa décoration rappelant les grands thèmes de l’iconographie identitaire et son ambiance musicale traditionnelle, est à la fois un lieu de rencontre pour les membres de la diaspora et une vitrine pour cette diaspora vis-à-vis de la population du pays d’accueil. Celle-ci s’est en effet mise à fréquenter ces restaurants à cause de leur « exotisme », et parfois aussi en fonction d’une expérience touristique dans le pays d’origine.
On retrouve un phénomène analogue dans les communautés chinoise et vietnamienne des mêmes pays occidentaux. Le caractère familial de l’entreprise facilite à la fois l’investissement et le fonctionnement (Bruneau M., 2004, p. 143-145). À Paris, par exemple, la restauration est l’activité commerciale dominante des Chinois (51 % des établissements) ; s’y ajoutent les commerces liés à l’alimentation (traiteurs, supérettes, boucheries, pâtisseries). Ces entreprises participent à un circuit économique chinois et à un marché ethnique du travail. À la fin des années 1990 entre la moitié et les trois quart de la population active d’origine chinoise travaillaient dans l’entreprise d’un compatriote. À Paris, les restaurants et les commerces alimentaires chinois sont en pleine croissance, ils sont de plus en plus orientés vers un marché extérieur à la communauté.
Il existe un véritable marché ethnique du travail constitué par les offres d’emploi des entreprises chinoises recherchant des travailleurs chinois et les demandes d’emploi des Chinois désireux de travailler dans une entreprise chinoise. Ce marché est alimenté par des immigrants au titre du regroupement familial, des demandeurs d’asile, de nouvelles générations nées en France et des travailleurs clandestins, sans papiers. L’offre provient de la création continue de nouvelles entreprises chinoises et du turn-over des entreprises existantes (E. Ma Mung, 2000, 128-131). Ce marché est caractérisé par une grande fluidité et une grande flexibilité : travail précaire, mal rémunéré, sans perspectives de carrières au sein de ces entreprises, petites dans leur très grande majorité. Le maintien dans le circuit économique chinois du travailleur lui permet des possibilités d’ascension sociale en devenant entrepreneur lui-même grâce au système de réseaux sociaux de solidarité. La frontière entre travail clandestin et légal est difficile à tracer, car les deux sont précaires et que le travail clandestin est, comme les autres formes de travail, une voie informelle vers la réussite sociale, en s’appuyant sur les mêmes réseaux familiaux, claniques, villageois et régionaux ou dialectaux.
Les relations entre les entreprises ont souvent aussi une base identitaire. L’appartenance ethnique joue un grand rôle dans le choix des partenaires économiques. Contribuent à ce phénomène au sein du pays d’accueil, la barrière linguistique, la solidarité communautaire, la facilité de l’information sur des proches, la discrimination. D’autre part, le problème de la confiance dans une transaction économique est crucial. La réputation au sein de la communauté en est le meilleur garant. Dans ces réseaux de relations d’affaires, un personnage central est celui qu’on surnomme « tonton » ou « papa », notable d’un âge avancé (importance de l’aînesse) qui parraine l’entrée d’un nouveau venu dans une association ou organise une tontine au profit de son protégé (E. Ma Mung, 2000, 138-141). Il joue un rôle essentiel pour que s’instituent des relations de confiance au sein de la communauté, entre ses membres les plus anciens à la réputation bien établie et les nouveaux, qui doivent se faire accepter et se faire une réputation. La tontine aidera le protégé à acquérir le capital nécessaire à la fondation ou à l’extension de son entreprise.
À Paris, les entreprises chinoises, en particulier les restaurants, qui sont les plus nombreux, sont répartis dans toute la ville. Mais certains quartiers concentrent un plus grand nombre de ces entreprises et de locaux associatifs. Les enseignes et les vitrines de ces commerces manifestent clairement le marquage ethnique du territoire. La mise en scène de la communauté culmine avec la fête du nouvel an chinois, qui donne lieu, chaque année, à des défilés et des manifestations culturelles (E. Ma Mung, 2000, 142). Une appropriation signifiante de cet espace urbain est ainsi mise en œuvre par la communauté. On trouve de tels quartiers chinois ou chinatown dans la plupart des grandes villes occidentales.
Ainsi, la configuration morphologique de la diaspora peut être utilisée par les acteurs de façon positive, pour mobiliser des ressources spatiales. La présence d’autres individus partageant la même identité dans d’autres pôles (multi-polarité) et la mobilité, les migrations, entre ces pôles (inter-polarité), facilitent la mise en place de réseaux commerciaux, qui se sont beaucoup renforcés depuis l’ouverture économique de la Chine. Ces réseaux permettent une diversification des aires géographiques d’approvisionnement et de distribution. C’est très net dans le cas des commerces d’alimentation qui peuvent jouer sur une grande variété des points d’approvisionnement partout où se trouvent des Chinois d’outre-mer. Les capitaux et les investissements connaissent une circulation très nette, au sein de ces réseaux : par exemple, le déplacement des capitaux d’Indonésie à Singapour et en Thaïlande depuis la crise asiatique de 1997, ainsi que ceux de Hong Kong juste avant sa rétrocession à la Chine continentale. La mobilisation des ressources spatiales est peut-être la plus effective dans le domaine des migrations, c’est-à-dire de la circulation des personnes entre les différents pôles de la diaspora, en fonction des conjonctures nationales ou locales.

Conclusion

L'alimentation et la nourriture font partie de l'expérience et de la culture intime des membres d'une diaspora, non séparable des autres éléments de l' « iconographie » qui est le suport de son identité. Elle n'est que l'un des éléments de cette iconographie, mais l'un des plus persistants, transmis plus facilement que d'autres (la langue, par exemple) d'une génération à l'autre. Cette cuisine, à cause d'un environnement différent de la société et du territoire d'origine, évolue, se transforme, utilisant de nouveaux produits dans le pays d'accueil. Des phénomènes d'hybridation, de métissage, se produisent dans l'alimentation comme dans d'autres parties de la culture et de l'identité d'une population en diaspora. Là encore c'est au sein de la diaspora noire des Amériques que sont les plus poussées les recompositions et réinventions au sein d'une tradition culinaire qui marrie elle-même plusieurs traditions, amérindienne, africaine et européenne.
La nourriture et la cuisine ne sont pas seulement une ressource culturelle ou identitaire mais aussi économique, grâce aux restaurants qui permettent aux immigrés d'accéder au statut de chef d'entreprise après avoir été salarié. Le restaurant n'est pas seulement un lieu de consommation de cette nourriture, mais aussi un lieu de sociabilité, porteur d'autres éléments de l'iconographie d'une diaspora (images, décoration, musique et même danse). L'entreprise familiale qu'est le restaurant est aussi pour beaucoup de migrants la première et/ou la seconde étape d'une ascension sociale qui les fait accéder en une ou deux générations aux classes moyennes du pays d'accueil.

Références bibliographiques

Bruneau M., 2004, Diasporas et espaces transnationaux, Anthropos-Economica, 249 p.

Chimbos P. D., 1981, L’Odyssée canadienne, histoire des Grecs du Canada, Secrétariat d’État du Canada, 197 p.

Gottmann J., 1952, La politique des États et leur géographie, A. Colin, Paris, 228 p.

Gottmann J., 1955, Éléments de géographie politique, Les cours de Droit, Paris, fascicules I et II

Gottmann J., 1966, "La politique et le concret", in "Essais sur l'aménagement de l'espace habité", Mouton, Paris, p. 62-63.

Hassoun J. P., 1997, « Pratiques alimentaires chez les Vietnamiens et les Cambodgiens de France », Ethnologie Française, XXVII, p. 113-117.

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Tam S. M., 2000, « Heunggongyan forever, immigrant life and Hong Kong style yumcha in Austalia, in Wu D. Y. H., Cheung S. C. H. (edit.), The globalization of Chinese food and cuisine, Hawaï University Press, Honolulu, p. 131-151.

Tremayne S., 1993, « We Chinese eat a lot, food as a symbol of ethnic identity in Kuala Lumpur », Food, Culture and History, p. 74-92.

 

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