Le café, un lieu de dégustation sociale ?

Philippe Gajewski

Université de Paris X

Au bar l'Entracte

Compte-rendu : Olivier Milhaud, University of Bristol

Voici un café expérimental ! Pour ne pas risquer le paradoxe d’un café considéré comme lieu de sociabilité mais où une seule personne monopoliserait la parole, Philippe Gajewski a choisi de ne pas animer ce café-géo. Non, il n’y aura pas une personne qui parle et d’autres qui écoutent ; il y aura au contraire des discussions éclatées, des tables ici et là dans le bar avec des sujets de conversation divers, des groupes de paroles répartis dans le café. Naturellement, on peut prendre cela – pour reprendre des expressions de personnes qui ont immédiatement quitté la salle – pour une « mascarade », pour du « poujadisme intellectuel » ou du « foutage de gueule ». Certes, la géographie n’émerge pas comme par miracle du marc de café. Certains se prirent même à imaginer un café du FIG transformé en club de rencontres.

D’autres sont restés et le résultat fut « très positif » pour certains, « lamentable » pour d’autres, très mitigé à mes yeux. Inutile de préciser que la notion même de compte-rendu de café-géo frise ici l’impossibilité, avec des discussions éclatées difficiles à suivre toutes en même temps et le refus d’un monopole de la parole que je m’arroge malgré tout en rédigeant ce compte-rendu. Mais puisque Philippe Gajewski a une position de franc tireur vis-à-vis des cafés géo, autant répliquer de manière appropriée, en espérant que les feux et contre-feux permettront de stimuler nos démarches respectives.

La position de Philippe Gajewski est à la fois originale et critique : originale dans la mesure où il condamne les cafés géo tout en en faisant un ; critique dans la mesure où il considère que les cafés géo virent au « monologue mono-disciplinaire » et ne permettent pas que les gens s’expriment réellement. Le café constitue pour lui un sanctuaire de la parole, et il ne faudrait pas que les géographes s’approprient ces espaces là. Les habitants de St Dié ne regrettent-ils pas d’ailleurs, se demande Gajewski, le manque de débats lors des cafés géo. (NDLR : on peut donc en déduire que Philippe Gajewski n’a pas assisté au café géo de la veille sur la cuisine dans l’espace domestique, animé par Béatrice Collignon et Jean-François Staszak où, pour le coup, l’animation et la circulation de la parole étaient réelles !). Gajewski considère que les géographes se sont emparé du café comme d’une salle de séminaire, alors qu’il « y a d’autres lieux pour faire des colloques ». Il dénonce la puissance du micro qui permet d’accaparer et de contrôler la parole, certaines personnes n’étant pas forcément à l’aise pour parler devant un large auditoire. D’où son choix d’éclater l’assistance en petits groupes pour faciliter les échanges. Pour Philippe Gajewski, les cafés scientifiques se servent de l’image conviviale du café pour faire croire que ce sera un lieu de débat. Lui, il a offert « un café géographique citoyen » ce soir à St Dié, un lieu de démocratisation du savoir. Il met en contre-point un café géo de St Dié auquel il a assisté, où scientifiques, agriculteurs et géographes n’acceptaient pas les discours des uns des autres. Voyons donc ce que donne son expérience.

Une table, remplie surtout d’étudiants avec deux profs, discutait de l’insertion professionnelle des géographes. Les étudiants affirmaient que les professionnels n’avaient pas une très bonne opinion des géographes universitaires – « trop coupés de la réalité » – et que cela les pénalisait pour trouver du travail à la suite d’études de géographie à la fac. Les universitaires insistaient au contraire sur le fait de ne pas généraliser et qu’il existait des doctorants complètement happés par les boîtes privées qui voulaient profiter de leurs compétences. Dans le même temps, ils comprenaient parfaitement le désarroi des étudiants…

A quelques mètres de là, des gens discutent des cafés et de l’ambiance chaleureuse qui y règne souvent. D’autres considèrent au contraire qu’il n’y a pas d’ambiance spécifique à un café, et qu’on peut avoir les mêmes discussions dans une laverie automatique ou dans une salle d’attente d’aéroport quand un vol est retardé.

Une autre table discute de l’édition en géographie « qui est au plus bas ». Le problème est celui de la diffusion, les éditeurs universitaires (PUF, CNRS…) ne font aucun travail de promotion de leurs ouvrages. Ils ont simplement un rôle d’imprimeurs et sont incapables de démarcher les médias pour mettre en valeur des livres qui pourraient intéresser le grand public au-delà des universitaires. La discussion toutefois tourne court devant l’unanimité des personnes de cette table.

Une autre table discute de souvenirs de voyage : ne pas traîner avec un jus de fruit dans un bar de Roumanie quand on est un homme, car cela n’est pas considéré comme suffisamment viril. Un homme doit plutôt boire de la tuica (un alcool de prunes) ou de la palinka (65°).

D’autres avouent qu’ils vont peu au café. Ils préfèrent inviter les gens chez eux pour discuter, ou aller dans un parc avec des amis.

La table de Philippe Gajewski discute, elle, du lieu café. Une personne considère cet espace comme un lieu de discussions où l’on peut boire sans être nécessairement perçu comme un ivrogne ! Philippe Gajewski rappelle que les débits de boisson jouent un rôle capital dans les petites communes rurales. La Lorraine a encore de véritables bistrots de pays, des bistrots où il n’y a pas d’enseigne mais où tout le monde sait que le propriétaire des lieux assure la fonction de bistrotier. Normalement, il faut une licence ; certains bistrots ouvrent même seulement quelques jours par an juste pour justifier auprès de l’administration qu’ils peuvent la garder. En général les mairies rachètent ces licences à la retraite du bistrotier, et c’est ainsi que de nombreuses salles des fêtes communales arborent le seul insigne Licence IV de la commune.

Gajewski précise que certains citadins n’osent pas entrer dans certains bistrots de campagne qui ne proposent pas terrasse et parasols. En Auvergne, ajoute une personne, on ne va pas dans le débit de boissons du village voisin à moins d’être invité. Sans parler de la ségrégation gendrée à l’œuvre dans certains bistrots, qui sont parfois réservés aux hommes de manière finalement assez stricte. C’est toute une micro-société qui se retrouve au comptoir où le bistrotier peut entendre tous les malheurs du monde. Il y a un certain plaisir à être au bar pour écouter les gens, que le livre Brèves de comptoir (dont certains aspects profondément élitistes et méprisants sont curieusement passés sous silence par notre intervenant) a su mettre en valeur.

En fait, Gajewski souligne qu’il y a essentiellement trois lieux dans un café qui correspondent à trois attitudes : se mettre au comptoir, c’est se rendre disponible auprès du cafetier et des autres qui y sont déjà ou qui nous rejoignent en cours de discussion ; s’installer à une table se fait essentiellement lorsqu’on est en groupe déjà constitué, avec des amis par exemple ; quant à choisir la terrasse, c’est choisir l’extérieur, parfois pour se montrer et se mettre en scène, parfois pour ne pas avoir à pénétrer dans un café où l’on se sent étranger. Alors que l’on va en groupe dans des cafés de ville, on peut aller seul dans un café de campagne où l’on est sûr de retrouver ses voisins plus ou moins proches à chaque fin de journée. La distinction spatiale est plus subtile précise Gajewski dans la mesure où il existe d’authentiques cafés de quartier en ville, bien loin des cafés à orientation très commerciale et qui ont souvent une fonction d’apparat.

Gajewski précise qu’il existe une « culture bistrot ». La France dispose du reste du plus fort taux de cafés par millier d’habitants, bien qu’il existe de fortes disparités sur le territoire. Avant 1945, il suffisait d’écrire une lettre au maire de la commune pour annoncer son intention d’ouvrir un café. Le surnombre d’établissements a conduit à la mise en place d’un système d’autorisation pour obtenir une licence de débit de boissons. La transformation de certaines communes en villages dortoirs a logiquement conduit à un certain nombre de fermetures de cafés.

Gajewski rejette l’idée que l’absence des femmes dans les bistrots viendrait d’une condamnation religieuse (les femmes à la messe et les hommes au bistrot comme le veut le cliché). En fait, l’absence des femmes dépend de l’altitude ! Quand la commune est située à une certaine altitude et sous un climat rigoureux, les femmes n’hésitent pas à entrer au bistrot. Si bien qu’il y a plus de femmes dans les cafés des hauts plateaux que dans ceux de fonds de vallée. Au Maroc toutefois, précise une auditrice, seules les touristes occidentales se permettent d’entrer dans les cafés ; les femmes marocaines ne préférant pas les imiter.

Pour Gajewski, l’intérêt des cafés ruraux est leur dimension identitaire : ce sont des lieux qui territorialisent des identités quand ils sont bien typiques. Dans les cafés commerciaux en revanche, on ne démontre aucune appartenance territoriale quand on les fréquente.

Au bar l’Entracte, alors que la discussion s’achève à cette table, des policiers rigolent entre eux au comptoir, tandis qu’une autre table discute de souvenirs de voyage et de Mongolie ; « le grand voyageur ayant besoin d’un peignoir rose » affirme-t-on à la table qui discutait initialement de l’édition en géographie... L’augmentation du taux d’alcoolémie explique sans doute la nature plus courte et plus incohérente de la conversation.

Au final, le café ne répond pas à la question de son titre : le café, lieu de dégustation sociale ? En fait, c’était une fausse question, car la réponse « évidemment positive » était tenue pour acquise par notre non-intervenant. Or, on aurait très bien pu imaginer les difficultés du café à devenir un lieu de sociabilité et creuser un peu plus la distinction café commercial / café authentique en questionnant les présupposés mêmes d’une telle distinction. L’authenticité est un thème particulièrement glissant et seule une conception d’identités figées (ce qui est difficilement soutenable) permet d’utiliser de manière opératoire cette distinction lieu authentique / lieu inauthentique. On aurait pu aussi explorer la diversité géographique du monde face aux lieux de sociabilité en général et aux bars et cafés en particulier, alors même qu’un ouvrage récent chez Autrement place les cafés parmi les lieux communs de l’Europe. Philippe Gajewski a peut-être raison de faire le vœu d’une sortie géographique sur le terrain dans les cafés des Vosges.

Si on apprécie très sincèrement la démarche de franc-tireur de Philippe Gajewski et les remises en question qu’il suggère pour le fonctionnement des cafés-géo, on doutera du succès de ce café-géo sur « le café, lieu de dégustation sociale ? ». Le problème tient à mon sens à la conception de la circulation du savoir que se fait Philippe Gajewski. Il faut d’abord préciser que quand les cafés ont émergé dans l’Europe des années 1650, en particulier en Angleterre, le café avait un rôle éminent d’échange d’informations commerciales, scientifiques et politiques. Au point qu’à Londres existaient des cafés thématiques : ceux autour du Royal Exchange étaient peuplés d’hommes d’affaires qui échangeaient les dernières nouvelles maritimes et de négoce ; ceux du quartier de la cathédrale St Paul voyaient les hommes d’Eglise discuter théologie et organisation ecclésiale ; et ceux autour de Westminster étaient plutôt des lieux de discussions politiques. Le Grecian était le café des membres de la Royal Society, et un certain Isaac Newton y disséqua un dauphin en compagnie de Edmund Halley ! Preuve que les cafés où une catégorie de personnes « s’arroge » la parole n’est pas forcément une trahison de l’esprit café des origines…

Gajewski, lui, n’entend pas s’approprier la parole et prétend au contraire faire émerger la connaissance avec les autres consommateurs attablés, et grâce à eux. Mais il semble qu’il voudrait au final un effacement du chercheur pour laisser libre cours à la parole des autres participants. Or la maïeutique n’existe pas sans Socrate et il faut inévitablement quelqu’un pour guider le débat et non pas le laisser monopoliser par le beau-parleur. De fait, l’éclatement en plusieurs tables des discussions de ce café-géo a conduit à une démultiplication du monopole de la parole plutôt qu’à sa réelle remise en cause (à chaque table, sa personne qui parle, et les autres qui interviennent au final fort peu). Qui plus est, les déviations de certaines conversations, inévitables dans une telle démarche, biaisent au final le débat en le déplaçant sans cesse plutôt qu’en l’approfondissant. La co-construction du savoir ne signifie pas nécessairement sa circulation citoyenne. Là encore, notre non-intervenant tient pour acquis l’idée pourtant spécieuse qu’il suffit de parler pour faire circuler le savoir. Or ce qui ressortait particulièrement de sa table de discussion, c’est que la conversation était plus enveloppante que contradictoire. Pour le dire autrement, les auditeurs de Gajewski contribuaient à la discussion en apportant d’autres exemples (venus d’Auvergne ou du Maroc), en confirmant simplement son discours pour ainsi dire. Il me semble au contraire que la confrontation d’idées est plus féconde, et pour le coup plus citoyenne et critique, comme l’avait bien vu Habermas avec son idée de la naissance de la sphère publique dans les cafés d’Europe.

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