La forêt, dernier espace de l'imaginaire.

Patrice HABERER

Agent de l'Office National des Forêts

Compte-rendu par Alexandra Monot, agrégée de géographie

La "Cabane au Darou" est un espace de l'imaginaire en soi : des murs en rondins de bois, des tablées en bois, des bancs en bois, des sièges en souches d'arbres, des cornes de cervidés accrochées aux murs. Ce décor de cabane au Canada se prête admirablement au thème du café de cette fin de soirée au Festival de Géographie de Saint-Dié : "la forêt, dernier espace de l'imaginaire". La salle est comble, l'atmosphère enfumée et chaude, l'ambiance festive et jeune. Il est 22 heures quand Patrice Haberer se lève et prend la parole, sans micro. Patrice Haberer est forestier à l'ONF depuis près de 30 ans. Il n'est pas venu pour être le porte-parole de l'Office auquel il appartient, mais pour donner son point de vue de forestier de terrain.

La forêt possède une fonction de rêve, presque magique, que l'on retrouve dans l'origine étymologique du mot forêt : "foris", qui signifie "dehors". Cette racine se retrouve dans le mot "forain" et renvoie à des espaces en marge, à des domaines différents, à l'autre. La forêt présente un aspect rêvé qui attire. Patrice Haberer part de son expérience personnelle pour expliquer cet attrait et cette magie. Depuis 30 ans, il a choisi ce métier, guidé par son grand oncle Léon qui fabriquait des arcs, arbalètes et autres objets en bois et aimait raconter des contes dans lesquels la forêt avait toujours sa place dans l'imaginaire, et guidé par l'interdit. Dans son enfance il aimait lire des livres sur Tarzan ou sur les Indiens et les trappeurs. Dans tous ces livres, la forêt y apparaît toujours comme un espace fantastique où tout est possible, où la vie est trépidante. Mais, quand on rêve beaucoup, le rêve se réalise. Ne supportant pas l'enfermement de l'école, il ne se voyait pas travailler dans un bureau, les grands espaces lui convenaient mieux. Il est donc entré à l'ONF. Patrice Haberer, le petit paysan alsacien qui était parti en Inde est devenu à 24 ans un jeune forestier. Mais très vite, il fut déçu car il se rendit compte que l'ONF était une grande administration dans laquelle le rêve avait bien peu de place. C'est alors qu'il a compris que dans la réalité, c'était le rêve qui l'attirait.
Du constat de sa déception, Patrice Haberer s'est mis à réfléchir sur la perception et les visions actuelles de la forêt. Il a mené plusieurs expériences, une sorte de "sylvothérapie" avec des marginaux (toxicomanes, prisonniers) en les emmenant en forêt et si possible la nuit. Mêmes les plus durs d'entre eux avaient peur la nuit, dans le noir, en forêt. Car la forêt véhicule également un mélange d'angoisse et de fascination. Patrice Haberer a aussi effectué beaucoup de sorties en forêt avec des enfants et une conteuse près du Mont Sainte Odile. Il a enfin été l'initiateur d'un spectacle son et lumière associant contes, chants et éclairages, soirées qui attiraient plus de 1 500 personnes venues chercher la magie et l'enchantement. Il a alors développé une réflexion différente sur le métier de forestier et a compris en faisant parler les autres forestiers, qu'ils avaient tous en commun le goût de ce côté magique de la forêt. "L'appel de la forêt" est encore présent en chacun des forestiers qu'il a rencontrés et lui a permis d'appréhender différemment son travail.

A partir de son expérience personnelle, Patrice Haberer s'est posé la question de la manière dont Monsieur tout le monde appréhendait la forêt. A travers les témoignages recueillis, ce sont les mêmes sentiments qui ressortent : l'amour de la forêt, un lien profond à la forêt. Ce lien on le retrouve dans le vocabulaire employé. La plupart des gens parlent de "gardes forestiers" pour désigner les agents de l'ONF et non de "agents techniques". Pour les gens, la forêt est un temple et les forestiers en sont les gardiens, mais ils endossent aussi un rôle de marginaux et d'artistes pour ceux qui vivent près de la forêt. Les forestiers jouent donc un rôle proche du sacré, alors que dans l'administration les mots perdent leur sens au profit de termes techniques. Le côté technique et administratif de l'ONF suppose que l'Office exerce une maîtrise sur l'espace dont il a la charge, or la maîtrise de la forêt est une chose impossible. Le patron c'est la forêt et non l'Office National des Forêts.
Pourquoi la forêt revêt-elle une dimension sacrée ? Là où il y a de l'eau et de la lumière, la forêt peut s'installer et prospérer. La forêt serait l'état de perfection de la nature. Inconsciemment, les Hommes associent la nature à la forêt car un espace non aménagé ou abandonné par l'Homme retourne rapidement à la forêt. Couper la forêt revient alors à tuer le sacré et la magie de la nature. Pourtant les gens se trompent : le poumon de la terre c'est le plancton et non la forêt. Mais la forêt a une importance inégalée dans le rêve des Hommes. La mentalité actuelle de citadin qui se généralise en France, avec plus de 75% d'urbains, donne un nouveau sens à la forêt. Désormais, la forêt est le rappel des origines plus proches de la terre et de la nature, ce qui entraîne un nouveau développement de l'appel de la forêt. Il y a 50 ans, dans l'imaginaire collectif, c'était la mer qui attirait et qui fascinait, car la mer correspondait à un idéal de loisirs. Mais dans la civilisation des loisirs, ce sont les origines et les racines qui prennent le pas, or ce lien avec le passé est symbolisé dans l'imaginaire collectif par la forêt.

Quelle est la réponse du forestier à cet imaginaire , à ce besoin de se rattacher à des racines symboliques ? Il n'y a pas de vraies réponses, que des approximations. Une société ne peut pas vivre sans valeurs. Celles de famille et de religion ont disparu et ont été remplacées par l'argent et le pouvoir. C'est une raison de plus pour rechercher les valeurs de base, pour faire un retour aux sources, mais la tentation de l'extrême n'est jamais loin. Le rôle du forestier est de répondre à cette demande en ne cassant pas le rêve. Très vite, on se rend compte que se développent des activités, des conceptions religieuses de la forêt. La religion sert à relier les gens. Le lien avec la nature est contenu dans la religion animiste. L'homme appartient à la nature, au cycle naturel. Si on en prend conscience, on fait moins de bêtises. Cela permet d'éviter les écueils et de guider les gens pour faire comprendre la complexité du milieu forestier afin d'éviter la simplification des extrêmes (comme les extrémismes écologistes). La forêt est un milieu violent avec des forces de mort et de vie qui sont présentes en chacun de nous. Il faut savoir accepter la violence pour mieux la canaliser. Ce qu'on cherche dans la forêt c'est la profondeur de la forêt qui est en nous : la magie, la violence, l'amour. Quand on est connecté aux racines profondes qui sont en nous, on peut tous avoir accès à la magie de la forêt, il suffit de laisser parler son cœur et son imaginaire.


Après cette présentation passionnée du lien à la forêt, les questions fusent dans la salle, les conversations s'animent.
Une jeune étudiante en histoire indique qu'elle a effectuée une maîtrise sur la forêt au Moyen Age et qu'elle y a trouvé beaucoup des éléments qui ont été évoqués ce soir. N'y a-t-il eu aucune évolution depuis la période médiévale ?
Patrice Haberer rappelle qu'au Moyen Age, la forêt est un lieu de refuge et de travail. Y vivent les charbonniers, les verriers, les hors-la-loi. La forêt est le point de départ de toute aventure et de toute perte. Il suffit de relire les écrits de Chrétien de Troyes : la forêt y apparaît toujours comme l'espace du passage de l'épreuve d'où on ressort différent. La forêt est perçue comme le lieu du rite d'initiation.

Un homme se lève, prend le micro et commence une diatribe contre les actions de l'ONF. Il vit près de la forêt de l'Orgère en limite du Parc National de la Vanoise. Cette forêt est selon lui oubliée de l'ONF depuis 100 ans, tant et si bien que dans cette forêt, presque personne n'y va. Elle est devenue un milieu très hostile : les pins et mélèzes y poussent avec des formes épouvantables, maltraités par la nature, les chablis restent à terre… Pour avancer, il faut enjamber et se frayer un passage ce qui ne favorise pas la progression qui s'effectue au rythme de 100 mètres à l'heure. Telle est cette forêt : belle, sauvage grâce à l'absence de l'ONF.
Patrice Haberer sourit, il semble habitué à ce type d'attaque. En forêt il faut rester humble. Le rôle de l'ONF est d'accompagner l'évolution naturelle de la forêt et non de la contrarier. Mais, l'ONF s'est aperçu qu'il y a des bouts de forêt qui ne sont pas travaillés. En général, la forêt est jardinée : le bois mort y est enlevé, les semis protégés,… Mais l'impact de l'Office est en recul car toute action entraîne un lever de boucliers. Nous avons beau être dans une société de maîtrise, la forêt doit rester dans l'imaginaire des gens naturelle et non maîtrisée. Le forestier doit toujours donner l'impression d'être en marge. Pourtant, la forêt naturelle n'existe pas à partir du moment où des hommes y pénètrent. Le plus grand danger est de vouloir maîtriser. Quand on travaille sur un milieu vivant, on tâtonne, mais celui qui en est conscient fera moins de bêtises.

L'ONF ne risque-t-il pas de faire partie de l'imaginaire ? Quelle part a la forêt dans notre société aujourd'hui ?
Le métier n'appartient qu'aux forestiers. La forêt restera toujours, aux forestiers de s'adapter. Du point de vue financier, l'ONF coule, mais est-ce que le rêve a une valeur financière ? La demande sociale est de plus en plus forte. Si l'ONF tend à y répondre, le métier continuera mais quelle sera la forêt du futur ? Il y a 10 ans, une forêt était développée sur le modèle agricole. Aujourd'hui, la forêt est entretenue d'une manière écologique selon des concepts de biodiversité. La forêt du futur sera religieuse, sacrée ou magique. Au forestier de connecter le rêve et l'actualité. Mais pour cela, il faut des techniciens et non des technocrates.

Si le financement de l'ONF est fonction des matières premières liées au bois, il faudra qu'il produise plus pour survivre ?
Couper plus d'arbres ne fait que diminuer la valeur du bois. La question n'est pas à poser en ces termes. Il faut plutôt se demander ce que la société est prête à payer pour maintenir le rêve de la forêt. Le problème n'est pas celui de l'existence de l'ONF mais de l'existence des forestiers. La structure n'a aucune importance. Il s'agit de différencier l'intérêt immédiat de l'ONF et la valeur à long terme de la forêt. Le rôle du forestier est de concilier ces différents impératifs. Le côté citoyen de ce métier est à maintenir comme service public, car les impératifs privés sont davantage tournés vers la production de bois. La nature n'a pas besoin de l'Homme qui se comporte en prédateur et en gêneur. La présence de l'Homme est perturbante. Il faut limiter l'accès à la forêt, surtout pour les voitures, les quads,… Les tensions sont plus fortes dans les milieux forestiers à fortes densités humaines. Les promeneurs ne comprennent pas la nécessité de limiter l'accès. C'est au public d'être accepté par la forêt. Les usagers ne doivent pas venir pour prendre la forêt mais pour se faire accepter d'elle. Il faut savoir se faire petit en forêt. Le forestier est avant tout un amoureux de la nature. L'expérience la plus marquante et la plus magique est de rester une nuit en forêt : les sentiments qui se développent alors en nous font alterner la peur, l'impression qu'il y a toujours quelqu'un autour de nous, l'impression d'une présence. C'est une expérience charnelle que tout le monde devrait faire.
Nombreuses sont les personnes qui évoquent alors leurs expériences personnelles en forêt, de jour comme de nuit, surtout sur leurs rencontres avec les animaux de la forêt (cervidés, chamois, sangliers,…). C'est sur ce tour d'horizon des expériences fortes des uns et des autres que s'achève ce café géographique.

 

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2004