COMPTE-RENDU de Françoise DIETERICH

Géographe, Lycée Jean-Jacques Henner, Altkirch

Nourrir les villes en Afrique occidentale :
un enjeu pour le XXIème siècle

Jean-Louis Chaléard

Samedi 2 octobre 04

Festival de géographie de Saint Dié


Il manque le premier quart d’heure



Les zones de culture irriguées

Le lancement du plan soja en Cote d’Ivoire date des années 90. Les Ivoiriens cultivent soja, riz, et maïs avec des semences sélectionnées et un tracteur pour 3 exploitants. A priori, c’est une agriculture performante mais qui revenait en fait 6 fois plus cher que le soja sur le marché international. Cette filière est aujourd’hui en danger.


L’essentiel de la production africaine est faite par de petits producteurs avec leurs propres techniques et non par de grands projets.

Deux formes d’organisation existent :

La volonté par les Etats était de rationaliser les circuits commerciaux mais ils ont mal analysé le monde marchand. Ils ont voulu rentrer dans un cadre plus général de créations d’emplois publics et para publics, avec l’apparition d’une petite bourgeoisie, soutien des régimes. Ce qui a le mieux marché, est la politique d’importation du riz (cf. table ronde sur le riz)

Aujourd’hui, ce qui marche le mieux ce sont les sociétés d’aide et d’assistance qui apportent de l’information.

L’action de l’Etat a été réappropriée par les producteurs. L’Etat a construit un réseau routier en Guinée et dans le Sud, il a permis un gros développement de la production de riz pour ravitailler Conakry grâce à la construction de routes. [cf. carte du Ministère des Affaires étrangères si incluse]



Essor de la production locale

Dans les pays d’Afrique occidentale, il existe une importante culture périurbaine avec des rizières, des cultures maraîchères et florales qui ceinturent les villes. L’extension des cultures vivrières de base dans la zone du maïs, la zone centrale de la côte de Guinée, l’igname en Cote d’Ivoire marque le paysage. Le producteur qui se nourrit avec 1 hectare en cultive 1, 5 et revend le surplus. On ne change pas les méthodes, les techniques restent manuelles, mais on étend l’espace de production. Dans le centre du Bénin, on privilégié maïs, manioc et igname destinés à l’alimentation de Cotonou et des grandes villes voisines du Nigeria

L’association cultures vivrières- cultures d’exportation est controversée. Pourtant, il arrive que cela fonctionne. Dans un champ vivrier, on a planté le cacaoyer qui pousse à l’abri et finira à terme par remplacer les cultures vivrières. Au Nord du Bénin, on cultive successivement coton- maïs- coton maïs- igname. Le maïs et le coton sont complémentaires et les produits utilisés pour le coton s’adaptent au maïs. En saison des pluies, on cultive mil et sorgho, en saison sèche, des oignons, revendus parfois fort loin.


Les limites


La question de la concurrence se conjugue avec les questions de riz à bas prix

Dans les années 90 en Guinée Bissau, les réserves de rizière très anciennes ont été abandonnées, on a préféré pratiquer des cultures commerciales et acheter, avec les revenus générés, du riz importé plus rentable. La situation s’est compliquée avec les guerres qui désorganisent les réseaux (Sierra Léone, Libéria, Cote d’Ivoire, Guinée)

Les conditions naturelles jouent un rôle essentiel. Dans l’Afrique chaude et humide, on cultive toute l’année (manioc, igname) alors que dans les régions sahéliennes, il est difficile d’augmenter les surfaces cultivées et les cultures qui sont déjà très extensives. Il y a eu cependant un grand essor de ces cultures mais on manque d’informations car, à cause du coût financier, les Etats ne font plus de recensement


La diversité des circuits commerciaux

On reproche aux intermédiaires d’Afrique leurs marges énormes mais ce commerce, qui tient du secteur dit informel présente des situations variées et récentes. Le commerce de proximité, est souvent oublié par les enquêtes car il ne passe pas par les grossistes. Une camionnette : c’est deux tonnes, un panier 25 kg. Des quantités modestes mais qui sont loin d’être négligeables car ils sont des milliers à les pratiquer. Les aires d’approvisionnement sont proches des centres de consommation contrairement au marché de gros. Pour ces activités, il faut du matériel, une logistique. Les grossistes font des avances aux commerçants qui vont acheter chez les paysans, et cèdent la production à des semi grossistes ou des détaillants. Ils ne seront tous payés qu’une fois la marchandise vendue. Cela implique des réseaux organisés sur des bases ethniques, familiales, religieuses ou villageoises car ils sont établis sur la confiance.

Ces réseaux sont plus ou moins organisés mais ils peuvent aussi se transformer en commerce à très longue distance, Abidjan était ravitaillé en oignons par le Niger. Une dizaine de grossistes tous Haoussas, contrôlent cette filière. D’Abidjan, ils se renseignent sur l’état du marché avant d’acheminer leur marchandise


Le commerce international

Il est aux mains de quelques importateurs. En Guinée, on a cherché dans le Fouta Djalou à importer des pommes de terre des Pays-Bas en faisant du dumping pour empêcher la production locale de se développer. Grâce à une organisation groupée et à un leader, politiquement influent et médiatique, les petits producteurs ont réussi à faire pression sur le gouvernement guinéen, pour stopper les importations pendant leur période de production. Ils ont tellement réussi à développer leurs activités qu’ils supportent aujourd’hui la concurrence mais c’est un cas rare. Cela prouve que les importateurs peuvent bloquer le développement et que des petits producteurs organisés peuvent y résister.


Le développement de la production de rue permet aux femmes de vendre et parviennent ainsi à se nourrir correctement avec 100 Francs CFA par jour soit 0.15 euros.

Un autre facteur est le développement du commerce informel sous toutes ses formes. Ainsi, par exemple, la maman vend du manioc, son enfant des sacs en plastique.


Il y a de nombreux atouts dans la culture à destination des villes. Grâce à un certain dynamisme des producteurs, c’est une niche car ce marché de proximité a été négligé par les importateurs ou les cultures commerciales. Les femmes et les jeunes jouent un grand rôle dans ces productions et ce commerce. Des fonctionnaires même se lancent dans ces productions pour améliorer leurs revenus


Le premier frein est la pauvreté des gens en ville, le second, les politiques agricoles qui n’aident pas par manque de moyen, leur agriculture


Questions

Quel a été l’effet des dévaluations de 1994 sur les prix vivriers marchands ?

Il y a eu de faibles répercussions. Les prix importés ont doublé en 1994 et les riz locaux sont devenus compétitifs mais il a fallut acheter les entrants à l’étranger, donc cela n’a pas duré. Les salaires des ouvriers agricoles a augmenté alors que le pouvoir d’achat en ville a diminué, il n’a pas été possible de répercuter ces hausses sur le prix des produits agricoles vendus en ville. Au Sénégal, les importations de riz n’ont pas diminué par exemple. La consommation de manioc augmente peut être un effet de la dévaluation mais c’est un produit peu cher dont la consommation était en hausse avant la dévaluation




Qu’est ce que la crise urbaine africain ?

En gros, une baisse des revenus des Etats est intervenue dans les années 80 avec la chute des prix des exportations. Les Etats se sont endettés et n’ont pu rembourser. Ils ont demandé un rééchelonnement de la dette qui a impliqué des programmes d’ajustement structurels qui se traduisent par une réduction du nombre des fonctionnaires. Le chômage augmente, les revenus stagnent ou baissent, la demande chute et l’économie se bloque. Une frange de plus en plus importante de consommateurs potentiels ne peut plus consommer. Les solidarités familiales s’estompent, on n’accueille plus les femmes et enfants de la famille, on a de plus en plus de mal à se nourrir et on se reporte sur le marché informel.


Les OGM peuvent-ils aider les Etats africains ?
Pour le moment, les Etats le refusent formellement mais cela passe peut être par des trafics frontaliers clandestins. Cela ne semble pas être la voie immédiate pour l’Afrique. Il existe d’autres voies comme la recherche sur les variétés locales, l’amélioration des rendements de riz pluvial par exemple, qui semble plus efficace. L’utilisation de variétés moins gourmandes pourrait permettre l’accroissement de 1 à 3 des rendements à l’hectare sans OGM. Des recherches sont en cours pour améliorer les productions d’ignames et de manioc et ces nouveaux produits sont très bien acceptés par les cultivateurs. La vitesse avec laquelle ils se répandent étonnent même les promoteurs du projet.


N’est-il pas temps de renommer le « secteur informel » par un nom plus positif, car il démontre une vitalité et un dynamisme exceptionnel ?

C’est une bonne idée, en principe on le met entre guillemets. On comptabilise parfois dans ce secteur les gros commerçants et les grossistes.

Les autres mots ne sont pas plus satisfaisants «  petit commerce », « petit artisanat » mais on exclut alors une grande part des activités. Il n’y a pas de mot miracle. [Cf. La thèse de Jean Fabien Steck sur Abidjan]

Précisions d’un auditeur :

En 20 ans, les habitudes de consommation ont changé à Douala, les restaurants « aide-maman » pour les jeunes garçons isolés de leur famille sont remplacés par des fast food, à base de pain chaud.

La population bamiléké, majoritaire dans les millions d’habitants de Douala, est ravitaillée par des réseaux familiaux avec des échanges sous forme de troc entre les produits de la campagne et de la ville.


En bordure des villes, n’y a-t-il pas conflit entre l’étalement urbain et les cultures maraîchères ?

C’est comme à Paris au XIXème, la campagne recule quand la ville avance, mais il reste des friches cultivables dans les bas fonds. Toutes les friches seront utilisées à court terme. A long terme, c’est toujours la ville qui gagne.


Le fast food devient-il un mode de vie ?

Sur le long terme dans la question de la restauration rapide, les gens ont deux, trois heures de déplacement pour rejoindre leur domicile et plus les villes s’étendent plus ce trajet est long. Ils mangent donc sur leur lieu de travail et la taille de la ville implique l’accroissement du « fast food » Sur cela, s’est greffé un phénomène lié à la pauvreté, les gens se débarrassent des personnes à charge qui se débrouillent pour manger seuls. Livrés à eux-mêmes, les citadins ont moins de calories à disposition, ils cherchent à se nourrir le mieux possible pour le prix le moins élevé possible. Cela vient du fait que les liens de la famille se détendent.


Quelle est la part de culture réservée à la drogue ?
C’est moins important en Afrique de l’Ouest qu’en Amérique latine, car la coca rapporte plus que le cannabis. C’est un phénomène récent, on n’en parlait pas avant dans les campagnes et cela vient des jeunes, cela se banalise.