« NOURRIR LES HOMMES, UN ENJEU MONDIAL »

Conférence Pédagogique

Jean-Paul CHARVET

Professeur à l'Université de Paris X - Nanterre

Résumé Article complet

Le thème de réflexion qui nous est proposé par les organisateurs de cette conférence pédagogique est particulièrement vaste, avec ses aspects quantitatifs et qualitatifs, mais il appartient plus que jamais à l'actualité et amène à poser des questions de caractère tout à fait vital. Les études de cas qui peuvent l'illustrer sont aussi nombreuses que variées compte tenu de la diversité des situations et de l'ampleur de la documentation disponible. Une difficulté est toutefois de les contextualiser le plus clairement et le plus exactement possible sans perdre de vue que ce qui apparaît vrai à une échelle donnée peut très bien s'avérer faux à une autre.

Un exemple particulièrement significatif nous en est fourni par l'évolution du nombre des agriculteurs au cours des dernières décennies. L'image la plus courante que nous avons en France à ce sujet est celle d'une diminution importante et rapide de leur nombre et de leur place relative dans la société. De fait dans notre pays ils ne représentent plus aujourd'hui que 4% de la population active et, en incluant les membres de leurs familles, qu'environ 10% de la population de nos campagnes. On a pu dans ces conditions proposer de profondes réorientations de la politique agricole européenne en lui assignant de nouvelles priorités. Cependant, à l'échelle mondiale, les agriculteurs n'ont jamais été aussi nombreux qu'aujourd'hui : ils étaient 850 millions en 1961 et sont près de 1340 millions aujourd'hui . Ce nombre continue en outre à progresser malgré l'ampleur de l'exode agricole vers les villes. Alors que le nombre des agriculteurs diminuait dans l'ensemble des pays riches passant de 115 millions à 45 millions (soit désormais à peine plus de 3% des agriculteurs de la planète) entre 1961 et 2002, il n'a pas cessé d'augmenter dans la plupart des pays en développement. L'agriculture – un des plus vieux métier du monde -- peut ainsi demeurer l'activité professionnelle la plus pratiquée dans le monde : elle mobilise encore 45% de la population active mondiale. Si l'on prend en outre en considération les multiples activités artisanales ou industrielles qui se situent immédiatement en amont ou en aval de la production agricole elle-même ce sont nettement plus de 50% de la population mondiale qui se trouvent actuellement impliqués dans la production de nourriture. Et, pour la consommation, ce sont bien entendu tous les habitants de la planète qui sont concernés…

Les évolutions peuvent être de sens opposé selon l'échelle d'observation adoptée. En outre, et Philippe Cadène l'a remarquablement démontré dans un ouvrage récent (Cadène, 2004 ), un lien très marqué existe entre échelles d'analyse et thématiques abordées : en géographie les explications sont toujours fondées sur des combinaisons de facteurs, mais certains facteurs ou/et certains phénomènes se manifestent bien davantage à certaines échelles qu'à d'autres (cf. en particulier toute la seconde partie, d'ailleurs intitulée « Echelles et thématiques », de l'ouvrage de Philippe Cadène, et le tableau synthétique très réussi du bas de la page 23). Selon la question posée et/ou la problématique développée l'échelle d'analyse privilégiée ne sera donc pas la même. Mon exposé comportera quatre point principaux :

1. Nous partirons de la petite échelle (de l'échelle mondiale) et de la question de la sécurité alimentaire prise d'abord au sens premier de cette notion, c'est-à-dire au sens de sa dimension quantitative.

2. L'examen des politiques agricoles (et alimentaires), et de leurs principales implications, sera effectué ensuite à l'échelle des Etats, soit à une échelle « moyenne ».

3. L'analyse de la remise en cause des principales formes d'agriculture « productiviste » par différents types d'agricultures « durables » nous amènera à aborder dans un troisième temps des exemples à grande, voire à très grande échelle.

4. Pour terminer nous reviendrons à la petite échelle, en la croisant avec une échelle temporelle de moyenne et de longue durée, afin d'envisager dans quelles conditions pourrait être assurée sur les plans à la fois quantitatif et qualitatif la nourriture des hommes dans les décennies à venir.

  1. LA SECURITE ALIMENTAIRE.

Cette expression présente aujourd'hui deux significations bien différentes, ce que souligne sa traduction en anglais par food security ou par food safety. Dans les pays riches la traduction la plus fréquemment retenue est celle de food safety : elle fait référence à la qualité des denrées alimentaires mises à la disposition des consommateurs (qualité sanitaire, nutritionnelle …), aux techniques mises en œuvre pour les produire (techniques « ménageant » de façon plus ou moins efficace l'environnement), à la traçabilité des produits depuis le champ de l'agriculteur jusqu'à l'assiette du consommateur, voire à tous ces éléments à la fois. Les statistiques médicales montrent toutefois que malgré différents évènements récents très fortement médiatisés (ESB, fièvre aphteuses, peste aviaire ou porcine …) la sécurité alimentaire n'a jamais été assurée aussi bien qu'aujourd'hui sur le plan sanitaire dans les pays riches.

Dans les pays pauvres l'expression « sécurité alimentaire » continue à être traduite le plus souvent par food security. Pour près d'un milliard de personnes le fait de pouvoir disposer de façon régulière tout au long de l'année de suffisamment de nourriture est loin d'être assuré. En outre, pour au moins deux milliards de personnes les rations alimentaires disponibles sont trop peu variées et déficitaires en différents éléments essentiels à leur plein épanouissement physique voire intellectuel.

La situation peut apparaître satisfaisante au niveau des moyennes mondiales : le terrien moyen dispose actuellement d'une ration journalière théorique de 2800 kilocalories, ce qui est nettement au dessus de la ration journalière de 2500 kilocalories considérée à la fois comme nécessaire et suffisante par les nutritionnistes. En outre, cette ration journalière théorique apparaît en nette progression par rapport à ce qu'elle était (2250 kilocalories) au tout début des années 1960.

Toutefois dès que l'on quitte l'échelle mondiale pour aller vers des échelles plus grandes des clivages marqués se manifestent, à différentes échelles, entre zones de richesse et de suralimentation et zones de pauvreté et de sous-alimentation et/ou de malnutrition. La trop vaste catégorie des « pays en développement » ne convient que très partiellement pour mettre en évidence la très forte relation qui existe entre sous-alimentation ou malnutrition chroniques et pauvreté. Les personnes qui survivent en situation de sous-alimentation chronique ne sont pas absentes des pays riches : on y évalue leur nombre à une dizaine de millions. Toutefois on les rencontre surtout dans les pays en développement (830 millions selon les estimations les plus récentes de la FAO) et en particulier dans les plus pauvres d'entre eux : dans les PMA (Pays les Moins Avancés), la ration alimentaire moyenne s'établit à 2150 kilocalories par jour.

Parallèlement la malnutrition qui correspond à des carences en graisses, protéines, vitamines … demeure beaucoup plus largement répandue : elle concerne plus de deux milliards de personnes, soit environ un terrien sur trois. Tout comme la sous-nutrition elle apparaît très fortement liée à la pauvreté : elle concerne de façon privilégiée les deux milliards de personnes qui disposent d'un revenu journalier moyen inférieur à 2 dollars (Charvet, 2004).

Afin de mieux cerner la géographie de ces phénomènes de sous-alimentation et de malnutrition chroniques il convient d'envisager à la fois les valeurs relatives et les valeurs absolues. Les 200 millions d'habitants de l'Afrique noire qui vivent en situation de sous-alimentation chronique représentent 40% de la population de cette partie du continent africain. La situation de l'Asie peut a priori apparaître moins dramatique puisque « seulement » un peu plus de 20% de la population de ce continent sont confrontés à une situation de sous-alimentation chronique, mais ce sont près de 500 millions de personnes qui se trouvent concernées … Malgré les progrès de la production agricole liés à la révolution verte -- progrès d'ailleurs en cours d'essoufflement : les rendements moyens en riz ne progressent plus aujourd'hui qu'à un rythme de 1% par an contre 2,5% au cours des années 1970 et 1980 – les problèmes alimentaires auxquels se trouvent confrontés les pays du continent asiatique sont loin d'être surmontés (Trébuil et Hossain, 2004).

Dernier élément qui permet de faire transition avec la suite : sur les 840 millions de personnes qui vivent ou survivent actuellement est situation de sous-alimentation chronique, donc d'insécurité alimentaire (contre 800 millions il y a dix ans), les trois quarts sont des paysans ou des membres de familles de paysans.

  1. LE ROLE DECISIF DES POLITIQUES AGRICOLES

Nombreux sont les exemples qui soulignent que le progrès technique dans le domaine de la production agricole implique des encadrements socio-économiques adaptés des agricultures et des agriculteurs. Pour reprendre des notions développées dans plusieurs de ses ouvrages par Pierre Gourou, les techniques d'encadrement sont au moins aussi importantes que les techniques de production (Chaléard et Charvet, 2004). Ainsi en Inde la révolution verte n'aurait pas pu prendre autant d'ampleur en l'absence de la mise en place d'une politique agricole régulant les marchés et aidant les agriculteurs pour leurs achats d'intrants (Landy, 2002).

Tous les Etats qui en ont les moyens, y compris ceux qui tels les Etats-Unis défendent les thèses les plus libérales sur le plan économique, interviennent de façon massive afin d'encadrer leurs agricultures sur le plan économique et social et pour gérer l'interface entre leurs territoires nationaux et les marchés mondiaux : les cadres nationaux constituent une échelle incontournable pour comprendre les évolutions passées et à venir des agricultures.

Les Etats peuvent intervenir selon des modalités très diverses en faveur de leurs agriculteurs et ces modalités sont susceptibles d'évoluer dans le temps comme en témoignent les transformations successives des grandes lois-cadres agricoles des Etats-Unis (les Farm bills) ou celles de la Politique Agricole Commune au cours des dernières décennies.

En fait rares sont les agricultures commerciales qui peuvent vivre durablement dans un contexte économique purement libéral. Ceci est lié aux caractéristiques mêmes de l'offre et de la demande de produits agricoles : alors que la demande (solvable) varie assez peu d'une année sur l'autre, l'offre ne manque pas de varier dans des proportions importantes en fonction des aléas climatiques. Ainsi au cours des toutes dernières années la production australienne de blé a varié dans des proportions allant de un à deux, celle de l'Ukraine dans des proportions de un à quatre… Dans ce contexte intervient ce que les économistes appellent « l'effet de King » : de façon simplifiée disons que sur un marché où la demande est rigide (i.e.varie très peu) par rapport aux prix, les variations de prix sont beaucoup plus que proportionnelles aux variations des quantités offertes. Dans les cas, assez peu fréquents et en général de courte durée, où l'offre est inférieure à la demande les prix s'envolent. En revanche, dans les cas beaucoup plus courants où l'offre demeure supérieure, même d'assez peu, à la demande solvable, les prix sont entraînés à la baisse et peuvent parfois s'effondrer comme on le constate souvent pour les fruits et légumes. Dans ces conditions les Etats sont appelés à intervenir afin de soutenir leurs producteurs agricoles et ils le sont d'autant plus que les agricultures concernées sont devenues plus capitalistiques, c'est-à-dire grosses consommatrices de capitaux qu'il faut bien amortir.

Le coût annuel des soutiens à l'agriculture s'élève aujourd'hui à 280 dollars par habitant pour l'ensemble des pays de l'OCDE, soit 1,2% du PIB de ces pays et 180 dollars par hectare de terre agricole (Charvet, 2004). Ce coût dépasse 700 dollars par habitant en Suisse, 550 dollars en Norvège et 475 dollars au Japon. Il est respectivement de 330 dollars pour les Etats-Unis et de 280 dollars pour l'Union européenne qui se situe dans ce domaine au niveau de la moyenne de l'ensemble des pays de l'OCDE. Les pays pauvres ne peuvent pas se permettre de telles dépenses. On peut considérer que les agriculteurs sont d'autant plus aidés qu'ils se trouvent dans des pays riches…

Les négociations commerciales menées actuellement dans le cadre de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) ont pour objectifs de limiter ces soutiens (par réduction des soutiens internes, par la diminution, puis la suppression, des aides à l'exportation) et d'ouvrir davantage les différents marchés nationaux aux importations. Toutefois cette question de « l'accès aux marchés » pose le problème de la mise en compétition d'agriculteurs dont les niveaux de productivité sont beaucoup trop différents. Les rendements en céréales par hectare varient à l'échelle mondiale (en éliminant les cas les plus extrêmes) entre 5 et 150 q/ha, soit dans une proportion de 1 à 30, mais on peut trouver des rendements très modestes et des rendements très élevés aussi bien dans des pays pauvres que dans des pays riches. En revanche les rendements par homme présentent des écarts beaucoup plus marqués : toujours en éliminant les cas les plus extrêmes, ils se situent entre 5 et 15000 q/unité de main d'œuvre, soit dans une proportion de 1 à 3000, et c'est essentiellement dans les pays riches que se rencontrent les rendements par homme les plus élevés. Peut-on véritablement mettre en compétition les uns avec les autres des agriculteurs aux performances aussi contrastées? Le marché demeurant malgré tout un aiguillon absolument nécessaire au progrès ne serait-il pas plus avisé de chercher à promouvoir des marchés « régionaux » à l'intérieur desquels les écarts de productivité ne seraient pas trop marqués ? Toutefois, la mise en place de zones de compétitivité à peu près égale pour l'agriculture impliquerait que l'on fasse de même pour les autres activités (l'industrie, les services) ce que refuseraient sans doute les pays bénéficiant d'avantages comparatifs (par exemple fondés sur de bas salaires) dans ces domaines. Dans l'immédiat et dans le cadre des négociations de l'OMC, les pays du groupe des 33, emmenés par l'Inde, demandent à être exemptés d'engagements de réduction de droits de douane sur les produits qu'ils considèrent comme stratégiques pour leurs agricultures.

  1. AGRICULTURE ET ENVIRONNEMENT : LES AGRICULTURES DURABLES.

La protection de l'environnement est appelée à être de plus en plus intégrée dans les politiques agricoles. Dans le cadre des négociations de l'OMC, les aides destinées à des mesures agri-environnementales sont classées dans la boîte « verte », c'est-à-dire dans la catégorie des aides autorisées. Reste que sur un plan concret l'appréciation de leur impact réel sur l'environnement ne peut être véritablement effectué qu'à grande et même très grande échelle.

Les différentes formes d'agriculture qui se réclament de la durabilité présentent comme point commun de le faire en s'opposant à l'agriculture « productiviste » accusée d'être uniquement ou principalement préoccupée de résultats économiques. Leurs promoteurs dénoncent non seulement les dégradations diverses infligées à l'environnement, mais aussi la diminution très rapide du nombre des exploitations et des emplois agricoles et les surproductions qui se trouvent à l'origine de la nette tendance à la baisse des cours des denrées agricoles de base. En outre, les préoccupations concernant la dimension environnementale vont souvent au-delà de la seule dimension écologique et d'une gestion optimisée des agrosystèmes : elle prennent également en compte les paysages et le cadre de vie, le bien être animal et même, dans certains cas, la santé publique (Charvet, Croix, Diry, 2004). Dans un ouvrage récent, l'ancien ministre de l'agriculture Edgar Pisani (Pisani, 2004) qui a joué un rôle éminent dans l'élaboration des grandes lois d'orientation et de modernisation de l'agriculture française du début des années 1960 explique de façon détaillée pourquoi et comment il convient de réorienter la Politique Agricole Commune de l'Union européenne. Pour lui il est grand temps d'élargir le champ d'action de cette politique et de ne plus la limiter au seul soutien de la progression de la production agricole. Il souligne que les attentes de la société globale à l'égard de l'agriculture ont changé : au lendemain des restrictions alimentaires de l'époque de la seconde guerre mondiale celle-ci assignait avant tout à l'agriculture un objectif quantitatif : il s'agissait essentiellement de couvrir les besoins nationaux en produits agricoles. De nos jours, la société globale n'éprouve plus de véritables craintes quant à son approvisionnement quantitatif en denrées alimentaires d'origine agricole. En revanche, elle est devenue de plus en plus sensibilisée au déclin de la vie rurale (elle considère volontiers les campagnes comme des espaces refuges et plus sûrs, présentant en outre un environnement agréable), aux risques inhérents aux manipulations génétiques (plantes OGM, clonage des animaux), à la sécurité sanitaire des aliments (même si celle-ci n'a jamais été aussi bien assurée qu'aujourd'hui) ainsi qu'aux diverses dégradations susceptibles d'affecter l'environnement et en particulier la qualité des eaux.

Afin de pouvoir répondre au mieux à ces préoccupations nouvelles, Edgar Pisani propose de substituer à la PAC (Politique Agricole Commune) une PAAREE (Politique Agricole Alimentaire Rurale et Environnementale Européenne). Celle-ci serait fondée sur une approche globale des territoires ruraux et non plus sur une approche unidimensionnelle essentiellement fondée sur des aspects quantitatifs et productifs ainsi que sur l'organisation de filières de production (Pisani, 2004). Dans le contexte de cette nouvelle approche les campagnes, tout en demeurant des espaces productifs, sont de plus en plus considérées comme des cadres de vie et des réserves de « nature ». Edgar Pisani propose qu'un nouveau « contrat social » soit passé sur ces bases entre les agriculteurs et la société globale. L'agriculture, tout en demeurant nourricière, est appelée à devenir gestionnaire de l'environnement et animatrice du maillage de base du territoire français que constituent les communes rurales. Les encouragements au développement de la multifonctionnalité des exploitations vont dans la même direction.

Il faut toutefois reconnaître que la réalité actuelle demeure encore fort éloignée de ces ambitions. L'agriculture biologique qui constitue une des formes les plus radicales de remise en cause du modèle productiviste ne couvrait en 2002 que 1,75% de la SAU française malgré un quadruplement de ses superficies depuis 1995. Quant au tourisme à la ferme, il demeure marginal : en 2000 moins de 2% des agriculteurs français proposaient un hébergement et 0,4% un service de restauration.

En revanche les exploitations qui produisent sous un signe de qualité (AOC, IGP, label, productions fondées sur un cahier des charges ou un certificat de conformité …) sont désormais beaucoup plus nombreuses. En 2000 plus de 93 000 exploitations françaises produisaient sous AOC et plus de 210 000, soit presque 30% des exploitations françaises, produisaient sous un signe de qualité. On trouvera leur répartition géographique dans le numéro double 3 et 4 de décembre 2001 d' « Agreste Cahiers », publication du Ministère de l'Agriculture : elle est révélatrice de quelques uns des grands clivages qui traversent les campagnes françaises. Toutefois, malgré leur succès (on dénombre plus de 380 AOC en France) certaines AOC, en particulier dans le domaine viticole, se trouve aujourd'hui en difficulté.

Enfin, pour ce qui concerne la gestion de l'environnement les réalisations demeurent encore limitées. En outre elles apparaissent très dispersées, aux différentes échelles, sur le plan géographique, ce qui limite le plus souvent leur efficacité réelle même au niveau des bassins versants de taille modeste : comment peut-on améliorer la qualité des eaux d'un bassin versant si seulement 3 ou 4 exploitations, plus ou moins éloignées les unes des autres, sur une trentaine ou plus décident de mettre en œuvre des pratiques de meilleure gestion de l'environnement ? Dans l'immédiat seule une petite minorité d'exploitations agricoles françaises se trouve véritablement impliquées et elles sont plutôt localisées dans des régions marginales pour la production agricole. En outre, il est assez fréquent que des opérations menées dans le cadre de la « durabilité » ne concernent qu'une partie, plus ou moins importante, d'une exploitation donnée.

L'évolution de la PAC vers une éco-conditionnalité des aides devrait toutefois permettre de donner dans les années à venir plus de consistance et davantage de continuité territoriale aux mesures agri-environnementales. L'association interprofessionnelle FARRE (Forum de l'Agriculture Raisonnée Respectueuse de l'Environnement) dont les objectifs généraux sont proches de ceux de l'agriculture biologique, mais qui s'en différencie par le fait qu'elle ne renonce pas à l'utilisation de produits chimiques de synthèse, pense et écrit que le référentiel qu'elle a construit (98 exigences regroupées selon 14 thèmes) pourrait être adopté par 30% des exploitations agricoles françaises dès 2008 (Charvet, Croix, Diry, 2004). Ce référentiel, ou un référentiel relativement proche, pourrait servir de base pour l'attribution des aides dans le cadre de la future PAC. Il le pourrait d'autant plus qu'existe depuis 2003 un cahier des charges de l'agriculture raisonnée élaboré par l'EISA (European Initiative for Sustainable development in Agriculture) dont l'association FARRE est membre. Toutefois, si une bien meilleure prise en compte de l'environnement s'impose de plus en plus, la fonction nourricière de l'agriculture demeure, pour ces associations, essentielle.

  1. COMMENT FAIRE FACE AUX BESOINS ALIMENTAIRES MONDIAUX DANS LES DECENNIES A VENIR ?

L'ampleur de ces besoins et les moyens disponibles pour y faire face montrent qu'il sera bien difficile de se passer des intrants d'origine industrielle, malgré les problèmes que pose leur emploi, au cours des prochaines décennies.

Il est possible d'évaluer ces besoins de façon très simplifiée à partir quelques données globales bien connues et en ne retenant que les céréales, denrées pour lesquelles les données statistiques sont les plus fiables et qui fournissent à elles seules nettement plus de 50% des calories consommées directement ou indirectement (par l'intermédiaire des animaux) par les hommes. On peut à juste titre considérer qu'elles constituent la « clef de voûte » du système alimentaire mondial. Il ne s'agit ici que de fixer quelques ordres de grandeur à très petite échelle.

La production mondiale de céréales était en 2000 un peu supérieure à 2 milliards de tonnes (en chiffres très arrondis : 600 millions de tonnes de blé, 600 millions de tonnes de maïs, 600 millions de tonnes de riz (paddy) et un peu plus de 200 millions de tonnes pour les autres céréales : mils et sorghos, seigle, avoine …). La population mondiale était alors d'environ 6 milliards de personnes. A partir de ces chiffres on constate que la consommation moyenne annuelle – toute théorique--de céréales du terrien moyen est de 330 kilogrammes (presqu'un kilogramme par jour).

Lorsque la population mondiale s'accroît d'un milliard de personnes il faut, seulement pour maintenir les niveaux de consommation actuels-- sans améliorer la situation des 840 millions de personnes qui souffrent de sous-nutrition chronique ni des 2 milliards de personnes qui souffrent de malnutrition – produire 330kg multipliés par 1 milliard soit 330 millions de tonnes de céréales en plus. Ce milliard supplémentaire de population sera atteint en 2012 ou 2013. Lorsque la population mondiale augmente de 2 milliards de personnes, il faut, toujours en conservant les mêmes hypothèses peu positives quant à l'amélioration de la situation et du bien-être de milliards de terriens, produire 660 millions de tonnes de céréales en plus. C'est ce qu'il faudrait pouvoir faire en 2030. Ces chiffres parlent assez peu. Afin de les rendre plus concrets rappelons que la production de céréales des Etats-Unis est actuellement de 330 millions de tonnes et celle de l'Union européenne à 25 de 265 millions de tonnes.

Afin d'accroître la production céréalière deux voies, complémentaires, sont possibles : augmenter les superficies cultivées et augmenter les rendements. Nous allons voir que l'on ne peut guère compter sur un accroissement des superficies cultivées et que l'essentiel de l'augmentation de la production ne peut provenir que de la poursuite de la progression des rendements.

Contrairement à ce qui s'est passé dans la seconde moitié du XIXème siècle avec le défrichement de très vastes territoires dans les « pays neufs » de l'époque par des agriculteurs venus pour la plupart d'Europe, les superficies cultivées ne progressent plus qu'à un rythme très ralenti de nos jours. Au cours des douze dernières années (plus exactement entre 1988 et 2001) les terres cultivées (cropland en anglais) sont passées pour l'ensemble de la planète de 1500 à 1530 millions d'hectares. Cet accroissement de 30 millions d'hectares en 12 ans correspond à un gain moyen annuel de 2,5 millions d'hectares et à une progression d'environ 2% sur l'ensemble de la période considérée. A titre de comparaison on peut rappeler que le nombre de bouches à nourrir a augmenté de 20% entre 1988 et 2001.

Les 2,5 millions d'hectares de gain annuel correspondent en fait au bilan mondial des nouveaux défrichements et des pertes de terres agricoles. On estime que chaque année environ 15 millions d'hectares sont gagnés grâce aux défrichements agricoles. Ces défrichements ont lieu pour la quasi-totalité dans le monde tropical : en Afrique noire, en Indonésie, dans le cadre des différents mouvements de transmigration, et au Brésil, principalement dans la région des Campos Cerrados située dans le centre-ouest du pays. Dans cette région où les 2/3 des exploitations couvrent de plus de 1000 hectares environ 50 millions d'hectares ont été défrichés au cours des dernières décennies et 60 millions d'hectares pourraient l'être – théoriquement—dans les décennies à venir (cf. une étude récente publiée en mai 2004 et menée par des chercheurs de l'Université d'Etat de l'Iowa : « Brazil : the future of modern agriculture ? » accessible sur le site

www.card.iastate.edu Toutefois différents facteurs freinent aujourd'hui la vague des nouveaux défrichements : le climat social demeure très tendu et incertain, des paysans sans terre venant s'installer sur les terres des grands propriétaires alors que l'agrandissement des réserves indiennes (qui couvrent désormais 15% du territoire brésilien) réduit les possibilités de défrichement. Dans le même temps le Brésil doit faire face à des pressions internationales de plus en plus vives lui demandant de réduire les opérations de déforestation. Enfin les terres nouvellement gagnées pour l'agriculture dans la région des Campos Cerrados portent assez peu de cultures céréalières et principalement des cultures de soja (cf. la carte élaborée par Hervé Théry qui a été reproduite à la page 216 de Chaléard et Charvet, 2004).

Parallèlement à des mouvements de défrichement qui ont tendance à s'essouffler pour différentes raisons, dont le manque de moyens et de soutiens, le recul des superficies agricoles se poursuit à un rythme relativement élevé dans de nombreux points de la planète. On estime que 12 à 13 millions d'hectares de terres agricoles sont chaque année perdus pour l'agriculture malgré les efforts déployés pour freiner ce recul. Dans certains cas il s'agit de terres marginales recolonisées par la forêt, phénomène fréquent dans les pays riches des latitudes tempérées, ou de terres perdues en raison de l'érosion des sols, phénomène qui affecte plus particulièrement les régions semi-arides (cf. entre autres la région des ex « Terres Vierges » de l'ex URSS) mais qui n'est pas absent d'autres domaines bioclimatiques. Dans d'autres cas les terres perdues pour l'agriculture correspondent à des terres particulièrement fertiles : c'est le cas des périmètres irrigués qui sont gagnées par la salinisation et l'alcalisation des  

sols (phénomène particulièrement développé au Moyen Orient) et des terres agricoles qui, un peu partout dans le monde, se trouvent submergées par l'étalement urbain (urban sprawl en anglais) donc par la périurbanistion et le développement des infrastructures de transport autour des grandes villes et des grandes métropoles. Les seuls Etats-Unis perdent ainsi 500 000 hectares de terres agricoles par an, souvent de bonne qualité.

Au total on relève, lorsque l'on procède à un bilan mondial gains/pertes de terres cultivées, une progression seulement très modeste de celles-ci. L'essentiel de l'indispensable progression de la production de nourriture ne pourra donc venir dans les décennies à venir, comme cela a déjà été le cas au cours des dernières décennies avec la « seconde révolution agricole » dans les pays riches et la « révolution verte » dans les pays en développement, d'une nouvelle progression des rendements. Mais cette intensification accrue peut poser de redoutables problèmes de gestion de l'environnement.

Différentes solutions existent pour relever ce défi :

  • L'agriculture raisonnée (integrated farming en anglais) et l'agriculture de précision (site specific farming en anglais) permettent d'ajuster au mieux les apports d'intrants (engrais, produits phytosanitaires …) aux stricts besoins des plantes cultivées. Elles nécessitent toutefois des analyses relativement nombreuses et coûteuses.

  • L'irrigation permet, en particulier dans le cadre de la révolution verte, de valoriser au mieux les variétés à cycle végétatif plus court et/ou à haut potentiel de rendement et de passer, lorsque les conditions thermiques le permettent, à une double, voire à une triple récolte annuelle. Les superficies irriguées qui représentent aujourd'hui 18% des terres cultivées de la planète se trouvent à l'origine de 40% de la production agricole mondiale (Chaléard et Charvet, 2004). Les terres irriguées se trouvent principalement localisées sur le continent asiatique, en particulier en Inde et en Chine. Toutefois les ressources en eaux disponibles pour l'irrigation commencent à se raréfier dans diverses régions alors que la progression des rendements permise par la révolution verte est nettement moins marquée qu'il y a deux décennies. Quant aux recherches en cours pour mettre au point une révolution « doublement verte » permettant à la fois d'accroître les rendements et de mieux gérer l'environnement, elles ne concernent pour l'instant que peu d'agriculteurs et présentent des résultats inégaux. Sur le milliard d'agriculteurs qui pratiquent encore une agriculture essentiellement manuelle, environ la moitié n'ont pas accès aux variétés améliorées ni au « paquet technique » (engrais, produits phytosanitaires …) nécessaire pour les cultiver : il pratiquent ainsi (bien malgré eux) une agriculture tout à fait biologique. C'est parmi eux et les membres de leurs familles que se recrutent de façon privilégiée les quelques 840 millions de personnes qui continuent à survivre de nos jours dans des situations de sous-alimentation chronique.

  • Une autre voie est celle ouverte depuis une dizaine d'années par les plantes génétiquement modifiées ou OGM. Les deux plantes les plus concernées dans l'immédiat sont le maïs et le soja, plantes qui constituent la rotation culturale de base du Corn Belt des Etats-Unis. Elles présentent des rendements un peu plus élevés et elles permettent –semble-t-il—une gestion améliorée de l'environnement dans la mesure où leur culture implique un moindre recours aux insecticides et/ou aux herbicides. On a introduit dans le patrimoine génétique des maïs Bt un bio-pesticide. Certains maïs et sojas ont été rendus tolérants à des herbicides bio-dégradables ce qui permet de les implanter en semis direct (sans labour) en limitant ainsi les risques d'érosion des sols et en permettant une gestion plus fine du problème de la gestion des herbes adventices. Les deux Amériques (du Nord et du Sud, Brésil compris) (cf. TDC, sept. 2004) sont très nettement en avance sur les autres continents pour le recours aux plantes transgéniques.

En revanche les consommateurs européens, très attachés au principe de précaution, à la sécurité alimentaire et qui ne voient pas très bien ce que leur apporte ces plantes génétiquement modifiées, continuent à exprimer une très grande réticence à leur égard même s'il en consomment déjà, à leur insu, des quantités significatives.

Ces plantes OGM correspondent à une percée technologique importante, annonciatrice sans doute d'une troisième révolution agricole : les superficies qui leur sont consacrées sont passées de 1,5 million d'hectares en 1996 à près de 60 millions d'hectares en 2003. Aucune innovation agricole n'a connu dans le passé une progression aussi rapide, franchissant même de façon illégale certaines frontières (cf. le soja « Maradona » venu d'Argentine et cultivé de façon illégale dans le Rio Grande do Sul sur de vastes superficies). Dans l'immédiat ni leur caractère éventuellement dangereux, ni leur innocuité n'ont été véritablement démontrés faute de recul suffisant. On peut toutefois avancer dès à présent que leur emploi favorise la concentration des structures d'exploitation (les travaux agricoles peuvent être effectués plus vite) et qu'elles ne constituent pas une solution véritablement adaptée à la gestion du problème de la faim dans le monde dans la mesure où leur culture implique des moyens financiers et techniques qui sont hors de portée des agriculteurs les plus pauvres.

Malgré les progressions de rendements enregistrées, la production mondiale de céréales a été en 2003, pour la quatrième année consécutive, inférieure à la consommation. Ceci s'est traduit par une diminution très sensible des stocks de report mondiaux, désormais inférieurs à deux mois de consommation, et par une remontée sensible des cours des grains. Il est trop tôt pour dire si cette situation risque d'être durable.

CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES

On peut l'emprunter à Edgar Pisani (Pisani, 2004) qui écrit en substance que si la science et les marchés constituent d'incontestables instruments de dynamisme il convient de les contrôler et de les organiser. En fait le problème agricole mondial ne peut pas être véritablement géré à partir d'une approche unidimensionnelle avec comme outil la seule libéralisation des échanges : une approche plus globale s'impose prenant en compte les problèmes de sécurité alimentaire, les spécificités sociales et culturelles et les problèmes environnementaux.

Parmi les principaux faits nouveaux qui sont appelés à marquer les évolutions de l'agriculture mondiale dans les années à venir on peut retenir :

  • L'affirmation toujours plus marquée du Brésil en tant que grande puissance agro-alimentaire, ce qui risque de renvoyer aux calendes grecques la réforme agraire qui n'a jamais eu lieu.

  • La réémergence des pays de la mer Noire (Ukraine, Russie …) en tant qu'exportateurs significatifs de blé. Ces pays sont bien placés pour alimenter les pays du sud et de l'est du Bassin méditerranéen qui sont de plus en plus déficitaires dans ce domaine.

  • Une participation accrue de la Chine aux échanges agro-alimentaires mondiaux et aux échanges de marchandises d'une façon plus générale. Dans l'immédiat cela s'est traduit par un triplement du coût du fret maritime et par un net accroissement des achats chinois de produits agricoles et en particulier de blé.


Parmi les données les plus lourdes héritées de l'histoire l'une d'entre elles ressort plus particulièrement : la Chine et l'Inde rassemblent à elles deux les 2/3 des agriculteurs de la planète. Comment ces campagnes peuvent-elles évoluer dans les décennies à venir ?


Bibliographie (présentée selon un ordre chronologique inversé par rapport aux dates de publication) :

 

CHALEARD (J-L) et CHARVET (J-P), 2004 : « Géographie agricole et rurale », Paris, Belin, collection Atouts, 240 p.

TREBUIL (G) et HOSSAIN (M), 2004 : « Le riz, enjeux écologiques et économiques », Paris, Belin, collection Mappemonde, 265 p.

CHARVET (J-P), CROIX (N), DIRY (J-P), juillet 2004 : « Agricultures durables et développement durable des territoires ruraux en France », Historiens et Géographes n° 387, cf. pp. 217- 230.

CHARVET (J-P), 2004 : « L'alimentation dans le monde, mieux nourrir la planète », Paris, Larousse, Petite encyclopédie, 128 p.

FUMEY (G) et ETCHEVERRIA (O), 2004 : « Atlas mondial des cuisines et des gastronomies », Paris, Autrement, 80 p.

PISANI (E), 2004 : « Un vieil homme et la terre », Paris, Le Seuil, collection L'Histoire immédiate, 232 p.

CADENE (Ph), 2004 : « Le commentaire de cartes et de documents géographiques », Paris, Belin, collection Atouts, 224 p.

CHARVET (J-P) et SIVIGNON (M) (dir.), 2002 : «Géographie Humaine, questions et enjeux du monde contemporain », Paris, A. Colin, collection U, 347 p., cf. le chapitre 7 : « Agricultures et espaces ruraux, des dynamiques contrastées » pp. 189 – 220.

BRUNEL (S), 2002 : « Famines et politique », Paris, Presses de Sciences Po., 130 p.

PERRIER-CORNET (Ph) (dir.), 2002 : « Repenser les campagnes », Datar, Editions de l'Aube, 280 p.

LANDY (F), 2002 : « L'Union Indienne », Paris, Editions du temps, 287 p.

RENARD (J), 2002 : « Les mutations des campagnes, paysages et structures agraires dans le monde », Paris, A. Colin, collection U, 221 p.

CHAPUIS (R), 2001 : « Systèmes et espaces agraires dans le monde », Paris, A. Colin, collection U, 320 p.

CROIX (N) (dir.), 2000 : « Des campagnes vivantes, un modèle pour l'Europe ? », Nantes, Cestan-Igarun, 696 p.

DIRY (J-P), 1999 : « Les espaces ruraux », Paris, Sedes, 192 p.

CHARVET (J-P), 1997 : « La France agricole dans son environnement européen et mondial », Paris, Liris, 192 p

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