LES ÉCHANGES AGRO-ALIMENTAIRES :
ÉCHANGE INÉGAL ET COMMERCE ÉQUITABLE

Table ronde avec
Jean-Paul CHARVET
Paris X
Blandine CHEYROUX
Institut national agronomique de Paris
Bernard CHARLERY DE LA MASSELIÈRE
Géographe, université de Toulouse
Patrick JOLIVET
Chercheur École Centrale de Paris
Gaël GROSMAIRE
Vice-président chargé des relations internationales à « Jeunes agriculteurs »
Noël COPIN
Journaliste, président de Reporters sans frontières

Compte-rendu par Françoise DIETERICH

Lycée Jean-Jacques Henner Altkirch

 

 

Noël Copin : importance fondamentale du sujet




Jean-Paul Charvet Paris X



Les prix des produits agricoles sont marqués par une grande instabilité, le cours mondial des céréales peut varier très rapidement de 1 à 2 voir davantage, la hausse est constante depuis quelques années car depuis quelques années, la demande mondiale excède l’offre.

Les prix relativement stagnants depuis les années 80 sont en hausse à cause en grande partie de l’intervention de la Chine.

Selon les produits, la part de la production qui transite par le marché mondial n’est pas la même

Les produits des pays riches transitent moins que ceux des pays pauvres sur le marché international. C’est «l’effet de King », où le climat joue un rôle sur un marché en équilibre. Pour tous les produits standardisés qui passent par les marchés à terme les variations de prix sont plus que proportionnelles aux variations de quantité. Ainsi, si la quantité de lait baisse de 10%, le prix du lait monte de 20 à 30%. C’est arrivé aux céréales en 2003. C’est le tas du blé qui plus il grossit, moins il vaut cher et c’est un gros handicap de l’agriculture mondiale. En cas d’offre insuffisante, les cours flambent mais c’est très court. Le phénomène est mondial mais dans les pays riches, on soutient les agriculteurs. On parle de la détérioration des termes de l’échange à cause de l’effondrement des cours et une tendance à la baisse en monnaie constante


Il existe des écarts de productivité entre les divers pays. En prenant l’exemple des céréales qui constituent 60% de la consommation agricole mondiale. Au niveau de la production : quand on cultive 5 quintaux à l’hectare en Afrique, on en cultive 150 dans les Landes en France : écart de 1 à 30

Australie, avec seulement 15 quintaux exporte beaucoup donc, en fait c’est la productivité qui compte. Le petit Africain seul va produire 5 quintaux quand le céréalier européen ou américain : 15000 quintaux à lui seul. Le rapport de 1 à 3000

Comment peut-on les considérer de la même façon sur le marché mondial ?


Blandine Cheyroux, Institut national agronomique de Paris


Les échanges sur les marchés internationaux concernent au premier chef les pays tropicaux

Les pays du Sud sont fortement dépendants des recettes à l’exportation. Les recettes de l’Ethiopie sont constituées à 60 % du café, au Burkina Faso, par le coton à 50 %. Ces marchés concernent des dizaines de millions de producteurs.

En quoi le commerce équitable apporte t-il des solutions ?


Le commerce est inégal à cause de la structure des filières. Le grain de café du petit producteur du Honduras passe par le marché international. Les pays exportent des produits bruts, la richesse de la transformation de ces produits profite aux pays du Nord. On voit une multiplicité de petits producteurs face à des multinationales qui achètent avec des rapports de force inéquitables.

Ces marchés sont très instables, avec de fortes variations de prix cycliques. Les baisses de prix sont dramatiques pour les plus démunis qui n’ont pas d’épargne. Le café est passé en 1998 à 1$ par livre, aujourd’hui à 0.38 $/livre ce qui se traduit par un surendettement des producteurs. Ils vont vendre leurs exploitations et fuir vers la ville où ils vont grossir les rangs des chômeurs. Ces baisses de prix sont synonymes de ruine pour ces petits exploitants

On met en concurrence des gens qui n’ont pas les mêmes moyens. Un petit producteur Malien de coton se retrouve sur le même marché que l’industriel américain. Le Malien va cultiver 1 hectare avec un rendement d’1, 5 tonnes à l’hectare par an, l’Américain suréquipé : 1250 tonnes par an. Il y a 850 fois plus de travail dans une balle de coton malien qu’américain, on rémunère 1000 fois moins cher le paysan malien que l’Américain et si on rajoute les subventions à l’importation ! Cet exemple se généralise sur l’ensemble des productions



Bernard Charlery de la Masselière Géographe, université de Toulouse

Je suis un spécialiste du café qui travaille avec l’Afrique et la situation y est complexe

La notion d’échanges peut troubler notre vision. Historiquement, le capitalisme s’est construit sur le marché des produits tropicaux : les épices. C’est un commerce au long cours, on a étendu la chaîne du producteur au consommateur. Comme le disait Braudel, on a quitté alors un marché transparent où l’on échangeait ouvertement pour le lointain

La filière est une accumulation : d’outils financiers mis en place, puis de mécanismes de transformation industrielle, aujourd’hui dans la distribution. Ces commerces n’étaient pas fondés sur la concurrence mais sur le monopole. L’objectif pour limiter la concurrence impose à présent le contrôle de la filière avec des barrières sur chaque segment d’entrée dans la filière.

On avait interdit aux petits planteurs de produire du café dans l’Afrique de l’Est. Dans les années par des barrières douanières autrefois, par des barrières techniques aujourd’hui

Le marché est inégal car il y a concurrence pour capter les plus values, c’est un système plus ou moins intégré à l’intérieur desquels jouent diverses formes de concurrence. La question est la place de la production dans la filière. Dans la conquête de la plus- value, la concurrence est aussi inégale. L’organisation de la distribution des revenus du café qui se vend frais entre l’Allemagne et soluble en Grande-Bretagne. Dans ce cadre, 10 % du prix de vente reviennent aux petits producteurs. En Allemagne, 5 % reviennent à la grande distribution où le café est un produit d’appel mais qui supporte des taxes, en Angleterre, 28 % mais sans taxes. La répartition dans la filière peut varier énormément. Les intermédiaires sont nombreux mais il ne faut pas les diaboliser, le commerce équitable est aussi un intermédiaire


La place de la production ne fait pas partie de l’analyse des filières. Il faut la réintroduire, on la considérait avant comme dépendante. Aujourd’hui, le marché dépend de la production qui est l’inconnu des prix. C’est là que l’on a les plus importantes variations. Il faut réintégrer la production et la réouverture des filières donne une certaine chance aux producteurs. Dans le cadre de la mise en valeur de territoire, tout dépend de la capacité de la production à innover, à tirer partie des ressources de son territoire. Le café au Kilimandjaro est vendu aux enchères. Il est soutenu par une ONG allemande qui le paye plus cher que les systèmes traditionnels mais voici 4 à 5 ans, le café était vendu 1500 schillings au kg alors qu’en 2004, il ne valait que 500 schillings. Le commerce équitable e a permis de passer de 500 à 600 schillings. Le système n’est donc pas très efficace. Le problème est de créer des filières complètes en s’appuyant sur le développement qualitatif local.


Le commerce équitable accuse les intermédiaires, la solution semble être de réduire la chaîne. Mais en Afrique, il apparaît de nouveaux marchés. Les producteurs eux mêmes, qui n’ont plus le support de l’Etat, cherche des acheteurs et au Cameroun par exemple, s’est crée un marché régional, lié au développement des villes, aux capacités des acteurs locaux de récupérer l’essentiel de la plus value, indépendamment du marché international. Le problème prioritaire de l’Afrique n’est pas le commerce mais la réduction de la pauvreté et l’eau



Patrick Jolivet, chercheur Ecole Centrale de Paris


« Un développement durable est un développement qui satisfait les besoins du présent sans risquer que les besoins des générations futures ne puissent plus être satisfaits » Le développement durable établit un aspect intergénérationnel et extra générationnel. On étudie la répartition des revenus, des ressources naturelles, des impacts environnementaux, de la définition des besoins à satisfaire en priorité.La clarification du concept de la relation entre mode de consommation et développement durable est essentielle.

La tendance actuelle est une répartition inéquitable du revenu et des ressources naturelles. Se posent deux réflexions sur le concept de développement : efficience et suffisance

L’efficience, c’est satisfaire les besoins le mieux possible en utilisant le moins possible les ressources. La suffisance, c’est satisfaire ses besoins

Les impacts environnementaux participent à l’économie à travers des normes ISO, NF etc.… L’existence de ces labels permet aux consommateurs de choisir en fonction de critères environnementaux mais l’information doit être crédible et compréhensible par les consommateurs ce qui n’est pas toujours le cas, même en Europe.

Il faut réunir les conditions pour que les paysans du Sud puissent profiter du fruit de leur travail et le commerce équitable cherche à responsabiliser les consommateurs du Nord pour remettre en cause un modèle dominant considéré comme non équitable. Artisans du monde, Max Havelaar sont des formes de commerce alternatives en fort développement avec une hausse du chiffre d’affaires de 87% entre 2002 et 2003 pour Max Havelaar et une croissance à 3 chiffres pour le miel, le cacao et le riz.

Le commerce équitable est commercialisé à 70 % par la grande distribution, 64 % des enseignes les proposent en 2002, lui permettant d’acquérir de nouvelles et importantes parts de marché. Le volume des ventes s’est fortement accru à partir du moment où ces symboles du consumérisme les ont mis en rayon. Les motivations d’achat relèvent de l’éthique, la citoyenneté s’exprime par un acte économique








Gaël Grosmaire, vice-président chargé des relations internationales à « Jeunes agriculteurs »



La PAC est une réalité, un outil mis en place pour assurer l’auto suffisance alimentaire à l’Europe, aujourd’hui, elle a trop bien réussi et les paysans sont acteurs et victimes de surproductions qu’ils ne maîtrisent pas

Comme le veut l’OMC, il faut libéraliser les échanges et baisser les prix à la production, baisses compensées par des aides directes mais ce faisant, les installations des jeunes agriculteurs ont chuté. On remplace 2 anciens par un jeune. Le revenu moyen des agriculteurs se rapproche de celui de l’ouvrier non qualifié ce qui explique la baisse de l’intérêt des jeunes agriculteurs pour le métier. Pour avoir le même revenu que deux générations précédentes avec 45 hectares, il faut en cultiver 100 aujourd’hui. Après une rencontre avec M. Mazoyer, les exploitants français ont pris conscience des inégalités planétaires où 75 % des personnes qui souffrent de la faim sont des agriculteurs. On reste sur une politique de moins disant avec des prix bas compensés par des aides mais dont ne profitent que les paysans des pays riches.

Au Brésil, plus les paysans exportent, moins ils gagnent d’argent. Il faut revenir à une protection des marchés. Le coût de production des paysans locaux est souvent supérieur au marché mondial, ce qui fait que les gouvernements préfèrent exporter. Ceci conduit à l’abandon des exploitations et à l’exode rural des producteurs indigènes. Ils fournissent une main d’œuvre abondante et qui accepte de très bas salaires ce qui incite les entreprises à se délocaliser pour en profiter. Si on augmentait les revenus de base qui sert de référence aux salaires, il deviendrait inutile de délocaliser. (cf rapport des jeunes agriculteurs]

Une des solutions proposées par les jeunes agriculteurs serait de limiter la libéralisation des échanges et d’induire un mouvement de réflexion et de bon sens, qui conduirait à consommer d’abord la production locale avant d’importer. Il ne s’agit pas de fermer les frontières mais de réguler les échanges et de chercher l’autonomie à chaque fois que c’est possible même si cela implique une remise en cause de certains accords vieux de 20 ans qui interdisent certaines cultures aux Européens, les obligeant à avoir recours à l’importation


Questions

Un membre de la confédération paysanne

Question : Chaque pays doit être souverain au niveau alimentaire. Chaque Etat a le droit de fermer ses frontières aux produits alimentaires dont les prix sont trop différents


Jean-Paul Charvet

Je suis favorable à la souveraineté alimentaire mais des Etats ne peuvent y parvenir. Les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée par exemple. Ils sont importateurs de blé, leur céréale emblématique. Ils importaient voici quelques années entre 35 et 40 millions de tonnes, ils en sont à 50, bientôt 60 aujourd’hui C’est aux citoyens et non aux universitaires de choisir. On peut se demander si devant les surproductions européennes, la solution ne serait pas la fermeture des frontières mais alors, le seul fournisseur possible des pays demandeurs serait les Américains !


Question : L’agriculture dépend beaucoup du marché mondial, la flambée du pétrole les pénalise aujourd’hui, on constate une hausse de 10 à 15 % à l’heure actuelle


Jean-Paul Charvet :

30 millions d’agriculteurs utilisent du pétrole, 300 Millions des attelages, 1 milliard travaillent à pied, donc le prix du pétrole est secondaire.



Question : La baisse des cours pénalise les petits producteurs tropicaux qui partent en ville mais il ne faut pas oublier que les conditions de vie sont meilleures en ville qu’à la campagne, particulièrement pour les femmes et les enfants, ce qui peut être finalement un facteur bénéfique ?



Bernard Charlery de la Masselière Il faut abandonner le raisonnement qui implique un lien entre la baisse des prix et l’exode rural car cette notion misérabiliste est combattue sur le terrain par la capacité d’innovation des autochtones, en Afrique occidentale par exemple. Il y a de nombreux prix, des prix de référence établis en fonction de la qualité ou du grammage par les grandes bourses. Et d’autres, au niveau des paysans et des coopératives : les variations vont de 1 à 10. Il y a un dynamisme urbain dans les zones de plantation de café car les paysans en difficulté sur de trop petites exploitations développent de pluri activités et mobilisent d’autres ressources. La question de la terre dont ils ont vraiment besoin est fondamentale, de même que celles de l’accès au crédit, à la formation, à l’information, qui a disparu avec la libéralisation des filières, ne sont pas du ressort du marché. Il faudrait assurer leur formation mais le commerce équitable est-il en mesure de le faire ? Pour le moment, c’est un marché de niche, un pourcentage infime des transactions qui essaye de s’organiser différemment. Il y a des succès, des échecs, de nouvelles disparités. Il faut sortir du schéma tiers mondialiste des années 60, et faire l’effort de connaître et de comprendre ce qui se passe sur le terrain.


Blandine Cheyroux

On ne peut nier l’importance de la baisse des prix agricoles en valeur réelle. Ceux qui ont eu les moyens de développer leurs volumes ont compensé par des augmentations de la production et se sont maintenus. Les autres doivent abandonner leurs exploitations pour survivre. Les bidonvilles sont remplis de paysans, qui constituent les ¾ des 2.5 milliards de personnes paupérisées qui vivent avec moins de 2 $ par jour. C’est un phénomène de grande ampleur. Les conditions de vie en ville ne sont guère idylliques et les opportunités d’emplois sont rares car il n’y a pas d’infrastructures, ils sont au chômage et condamnés à la misère. Ils vont migrer alors à l’étranger au péril de leur vie. Pour que la vie en ville soit meilleure, il faut des créations d’industries et d’emplois


Jean-Paul Charvet :

La situation est différente selon les continents même si la baisse des prix est universelle. En Chine, 100 è 150 millions de Chinois quittent leur campagne sans que l’on sache ce qu’ils deviennent réellement. Le problème d’exode rural existe mais il doit être étudié en fonction des échelles


Bernard Charlery de la Masselière

La question a été abordée par filière alors que le café fait partie d’une pluri production. La question concerne l’environnement global de la production et non seulement sur le prix lui même du produit


Question : Quel est le poids des multinationales, et le poids des banques sur les exploitations aux Etats-Unis  ?

Jean-Paul Charvet :

Il est fréquent que fermes se vendent aux enchères aux Etats-Unis, c’est un capitalisme dur mais les paysans rebondissent et changent de métier. Ils sont dépendants en France comme partout du système bancaire


Question : Le succès du commerce équitable a été assuré par les supermarchés, comment rendre ces produits accessibles au plus grand nombre et non à un public averti de géographes ?


Patrick Jolivet, chercheur Ecole Centrale de Paris

Il ne s’agit pas de perversion mais de paradoxe, c’est une stratégie de niches. Max Havelaar vend son café dans les Mac Do en Suisse. Les potentialités de marché sont dans les grandes surfaces

Bernard Charlery de la Masselière

Même sur le site de Max Havelaar on en appelle à la crédibilité du consommateur car la répartition des plus-values ne figure nulle part. Le commerce équitable est une forme de commercialisation qui ne représente qu’une petite partie du marché. Si on s’intéresse au marché de masse, dans le cadre du rapport offre- demande, les pays producteurs sont souvent responsables de la chute des prix. Ainsi l’apparition du Vietnam sur le marché du café l’a déséquilibrer. La logique est parfois politique : c’est un vecteur d’unification des deux Vietnam mais c’est un équilibre qui est fragile et une dépendance dont la baisse des prix n’est que la conséquence.


Question : A quoi servent les ONG du commerce équitable, ils n’ont que des résultats médiocres, acheter une récolte à 600 schillings au lieu de 500 ne sert pas à grand-chose


Gaël Grosmaire, vice-président chargé des relations internationales à « Jeunes agriculteurs »

Dire que l’action des ONG est inefficace est excessif , passer de 500 à 600 schillings, c’est plus de 20 % de gains, c’est énorme. Imaginer que les fonctionnaires soient augmentés de 20 % !



Question : Quelles sont les normes qui définissent le commerce équitable ?

Patrick Jolivet, chercheur Ecole Centrale de Paris

[Cf. site Internet de max Havelaar]. Il faut partager les responsabilités entre Nord et Sud, raccourcir les filières, permettre un préfinancement des récoltes, garantir un prix suffisant à long terme pour les producteurs et leurs familles



Conclusion de Jean-Paul Charvet

Nous vivons dans une économie de marché et l’agriculture est pilotée par l’aval dans le monde entier. A l’aval de l’aval, on trouve le consommateur qui a le pouvoir d’avoir un comportement citoyen, à lui d’agir