À QUOI SERT LA GÉOGRAPHIE ? À CONSTRUIRE LA PAIX

Table ronde réunissant Son Altesse Royale le prince El Hassan bin Talal, Eli Barnavi, Antoine Bailly, Jean-Robert Pitte et Christian Pierret

Compte-rendu par Éric CAZAUBON

Lycée Camille Claudel Troyes


« La géographie, ça sert à faire la guerre ! » selon la formule d’Yves Lacoste. L’objectif du débat est de prouver le contraire, en s ‘appuyant sur les exemples du conflit israélo-palestinien et sur celui de la construction européenne.


Pour Eli Barnavi, il faut d’emblée distinguer la géographie en tant qu’état de fait, somme d’éléments naturels, et en tant que science. Dans les deux cas, elle n’est pas guerrière mais neutre : ce sont les hommes qui lui donnent sa dimension pacifiste ou belliciste, et qui seuls peuvent s’en servir pour créer un cadre favorable à la paix.

JR Pitte approuve cette conception en soulignant que la géographie doit permettre de connaître l’Autre, et notamment la perception qu’il a de l’espace. Cette nécessité de compréhension impose que la géographie soit plus et mieux enseignée, notamment aux élites qui doivent se servir de l’expertise du géographe dans leur prise de décision. Il souligne d’ailleurs que les Etats-Unis n’enseignent plus beaucoup la géographie, ce qui fait des Américains ‘’ des éléphants dans un magasin de porcelaine !’’. il ajoute cependant que l’apport de la géographie à la paix nécessite un homme providentiel.


Pour A. Bailly comme pour E. Barnavi, il ne faut pas attendre cet homme providentiel en restant inactif. Il faut agir et la géographie, comme les autres sciences sociales, doit proposer des solutions concrètes aux problèmes des populations et des Etats. Tous deux prennent un exemple :


Son Altesse Royale formule plusieurs remarques critiques sur cette initiative de Genève : elle n’a pas été reconnue par les Etats ; elle ne prend pas en compte les questions morales ( compensation pour le préjudice subi par les réfugiés) ; nécessité d’internationaliser la vallée du Jourdain sur le modèle de ce qui existe pour de nombreux fleuves transnationaux ( cf la Danube).

Eli Barnavi reconnaît que la paix à venir se fera sur des bases proches des conclusions de l’initiative de Genève ( au moins pour le tracé des frontières) mais regrette que l’initiative ne propose pas le chemin pour aller vers la paix ; or, c’est selon lui, la méthode qui pose le plus de problèmes. D’autre part, il pense que le cadre géographique ainsi fixé se heurte à une limite fondamentale : il a besoin d’un cadre historique et politique favorable pour pouvoir être mis en œuvre. Ce qui n’est pas le cas actuellement.


Sur ce dernier point, son Altesse Royale est encore plus net en mettant explicitement en cause les Etats-Unis. Selon lui, les interventions militaires des Etats-Unis n’ont que rarement abouti à la paix et la prospérité ( Allemagne, Corée du sud et Japon sur…dix-huit interventions américaines hors de leurs frontières depuis 1945). S’interrogeant brutalement sur la logique de la politique américaine ( ‘’Si Bush a un cerveau, je veux le rencontrer !’’), il insiste sur le rôle que l’Union européenne devrait jouer en offrant un projet pour l’avenir du Moyen Orient.

Eli Barnavi est d’accord avec l’idée d’un nécessaire projet européen pour le Moyen Orient. C. Pierret lance l’idée d’Europe élargie en cercles concentriques : la zone Euro ; l’UE à 25 ; les pays méditerranéens, cercle dans lequel le Maroc, la Turquie et Israël pourraient trouver leur place. Mais selon E. Barnavi, ces pays, et notamment le sien, n’ont pas leur place dans l’UE, pour des raisons d’ailleurs différentes.



Christian Pierret appuie sa réflexion sur le cas européen pour montrer comment la géographie peut contribuer à construire la paix. L’UE est un cas exceptionnel : c’est un empire sans contraintes et sans empereur, après des siècles où l’Europe a été ravagée par les conflits. L’UE a réussi à faire disparaître ses frontières pour construire la paix.

Aujourd’hui, après l’élargissement de 2004, l’UE se trouve confrontée à une nouvelle question difficile : l’éventuelle adhésion de la Turquie. Plusieurs questions se posent :


Les réponses à ces questions peuvent aider à se positionner sur la candidature de la Turquie. C. Pierret montre que des liens historiques anciens existent ( cf la présence ottomane dans les Balkans) ; la géographie permet aussi de montrer que la Turquie a une partie de son territoire en Europe. Enfin, les liens économiques et culturels sont effectifs. Toutefois, selon le maire de Saint-Dié, des problèmes importants existent et semblent l’emporter. La Turquie présente des différences fortes avec l’UE : sa conception de la personne humaine et au-delà de la démocratie ; le rôle des militaires ; la question chypriote ; le poids démographique ; la religion et les différences culturelles qui en découlent ; le retard économique et donc le coût d’une éventuelle intégration.

Pour autant, C. Pierret pense qu’il ne faut pas fermer la porte à la Turquie. Son projet d’adhésion l’amène à faire des ‘’progrès’’, la récente modification de la loi sur l’adultère l’atteste. Et, comme l’a souligné JR Pitte, la géographie doit nous aider à mieux nous connaître pour envisager un jour une adhésion.


Le scepticisme de C. Pierret et d’E. Barnavi, fondé sur des arguments culturels et politiques, est balayé par son Altesse Royale. Selon lui, c’est avant tout pour des motifs économiques que l’UE hésite à accepter la Turquie : celle-ci compte 40 millions de paysans pauvres ! Il remarque aussi que parmi les dix nouveaux membres, certains ne remplissent pas forcément les conditions requises pour adhérer…


En cas d’entrée de la Turquie dans l’UE, C. Pierret souligne finalement un fait essentiel : l’UE deviendrait voisine de l’Iran et de l’Irak. Cela la mettrait en première ligne face à cet espace tourmenté et l’obligerait à définir un projet de paix pour la région, intégrant les problèmes irakien mais aussi israélo-palestinien ( ce que souhaitent E. Barnavi et son Altesse Royale). En cela, il y aurait une logique de paix à intégrer la Turquie.