LE PRÉSIDENT LULA MOBILISE CONTRE LA FAIM AU BRÉSIL :
LE PROGRAMME « FAIM ZÉRO »

Bernard BRET

Université de Lyon III

Compte-rendu par Françoise DIETERICH

Lycée Jean-Jacques Henner Altkirch

 


Luis Ignacio Lula da Silva dit Lula, a lancé dès sa prise de fonction comme Président en automne 2002, une fois rentré en fonction en janvier 2003, la célèbre phrase « Si à la fin de mon mandat, tous les brésiliens peuvent prendre leur petit déjeuner, leur repas de midi et leur repas du soir, j’aurai accompli la mission de ma vie »


Il ne faut pas oublier que le « Lech Walesa » brésilien est issu du peuple, a connu la faim dans son enfance et qu’il n’est pas surprenant que la lutte contre la faim soit sa priorité politique

Issu du Nordeste, il a été ouvrier-métallo dans la banlieue Sao Paulo, après la fondation du PT, parti des travailleurs, il se lance dans la campagne présidentielle et il a été élu à la 4ème tentative

Il ne cesse de se battre contre la faim, incitant avec le président Chirac les pays de l’ONU à lutter contre la pauvreté dans le monde.


Au Brésil, dès le 30 janvier 2003, «  le plan zéro » a été lancé et perçu dans l’équipe de Lula, l’urgence de régler la dette sociale : la contrepartie d’une croissance qui a été depuis l’époque des militaires (avant 1985) a eu un fort coût social qui a laissé de fortes traces

On parle des trois dettes du Brésil ; dette extérieure, environnementale et sociale

Qu’est ce que le plan « Faim zéro »

C’est un ensemble de politiques publiques conçues pour converger vers la sécurité alimentaire. Le plan combine plusieurs actions qui entendent lutter directement contre la faim puis à plus long terme, en agissant sur les causes et non les effets et dans un cadre plus large, en considérant la pauvreté comme un risque d’exclusion sociale en cherchant à intégrer les pauvres dans la cité


En regroupant cette question autour de quelques thèmes, il est possible de saisir les implications de ce plan


Quelle est la population cible ?

Lorsque le PT (Parti des Travailleurs) a mené la campagne qui a abouti à l’élection de Lula, les études faites à l’époque par une ONG avait établi des chiffres à prendre à titre indicatif car ils sont différents de ceux du PNUD ( Programme des Nations Unies pour le Développement). Le PNUD les a-t-il sous estimés, les ONG surestimés ? Toute est possible

Pour le PNUD, 12 % de la population brésilienne vivait avec moins de 1 $ par jour et 26 % avec moins de 2$

Pour l’ONG et le PT, ces chiffres sont plus larges : 4 Millions de famille soit environ 40 millions ou 25 % de la population serait en état de besoin d’urgence. Une autre estimation envisage 56 millions de pauvres


Les chiffres moyens de 45 millions de personnes en état de besoin que l’on peut retenir sont plus importants que ceux du PNUD

Les populations en danger sont plus nombreuses dans l’espace rural où ils seraient 45 % sous le niveau de pauvreté alors que dans les aires urbains non métropolitaines, ils ne seraient que (!) 25 % et dans les aires métropolitaines : 20 %. Il est vrai que l’on enregistre une concentration de pauvreté dans les campagnes mais il ne faut pas oublier que la population est urbanisée au ¾

La grande poche de pauvreté reste le Nordeste, avec une population pauvre d’environ 22 millions, un pauvre sur deux vit dans cette région.

Les régions les plus actives, où se concentrent les classes sociales les plus aisées et les classes moyennes les plus denses, ont aussi de nombreuses classes pauvres. Si le Sud Este a un pourcentage global inférieur, en chiffres absolus, les pauvres sont cependant 11 millions environ.

Les autres régions, moins densément peuplées, abritent le reste des populations paupérisées.

La région critique est bel et bien le Nordeste où la population rurale est la plus touchée et c’est pourquoi c’est dans cette région que le dispositif a été testé.


Une fois déterminés les besoins de l’aide, il a fallu mettre en place l’architecture opérationnelle du plan « Faim zéro » En 2003, a été créé le Ministère Extraordinaire de Sécurité Alimentaire dont le nom brésilien Mesa,veut aussi dire table. On a imaginé un autre programme baptisé « Prato = Assiette » et le « Coppo = verre », qui organisent la collecte et la redistribution. Les équipes de formation à l’éducation citoyenne pour former les animateurs du plan sont « le couvert ». Le «sel » est la Sécurité Alimentaire et nutritionnelle : SAL, organisme chargé d’une action éducative auprès des bénéficiaires afin que le plan ne soit pas seulement une distribution de bienfaisance mais un moyen d’action à la citoyenneté et l’intégration dans la société.

Le Mesa est un moyen de montrer que la faim une priorité et qu’elle méritait d’avoir un ministère mais le Mesa a déçu et a été remplacé en janvier 2004 par le Ministère du Développement Social et du Combat contre la Faim. Il est assisté d’un Conseil comprenant 17 ministres, des représentants de la société civile et des observateurs extérieurs et à l’échelle communale, de conseils locaux chargés de faire appliquer le plan.

On a fait intervenir les entreprises qui ont joué partiellement le jeu. Certaines, dans le domaine agricole, dans la distribution, font des dons ou interviennent dans la logistique qui est un des éléments les plus difficiles à gérer du plan. Beaucoup de banques ont accepté de gérer à titre gracieux les dons apportés et d’organiser des dépôts. Il serait cependant naïf de penser que l’altruisme est rentré soudainement dans les entreprises mais elles ont compris, que cette certaine forme de mécénat pouvait jouer pour elles un rôle positif promotionnel non négligeable.

La société civile s’est engagée dans l’entraide. Dans la banlieue ouvrière de Sao Paulo, la municipalité assure le transport et le stockage, les entreprises : les biens, la population civile : le bénévolat

S’il est difficile de taxer ce plan de succès, on ne pourrait cependant dire que c’est un échec car beaucoup de réalisations positives fonctionnent


Pourquoi un tel plan dans un pays qui est une telle puissance agricole avec des réserves considérables ?


Le problème n’est pas l’insuffisance quantitative, c’est une puissance productive énorme : la réserve brésilienne représente 3 fois le territoire français. Une des grandes figures du Brésil, Josué de Castro, géographe, médecin et écrivain, dès les années 30 a décrit le problème de la faim au Brésil et surtout au Nordeste dont il était originaire. Dans le « Cycle du crabe » un récit qui se place dans les favelas près de Recife, il raconte comment les hommes vivent dans une mangrove où ils rejettent détritus et déjections, qui nourrissent les crabes dont se nourrissent… les hommes.

C’est depuis la colonisation portugaise qu’il existe au Brésil une agriculture commerciale consacrée à l’exportation, la canne à sucre est implantée au XVIème au détriment de l’agriculture vivrière. Dès cette époque, les autorités doivent intervenir à plusieurs reprises pour préserver quelques espaces pour le manioc au milieu des champs de cannes, sans grand succès.

Le Brésil est un grand exportateur agricole très performant dans le café, le sucre de canne, le soja, le jus d’orange concentré. La croissance agricole des entreprises de l’agro business est brutale mais les terres manquent pour de nombreux petits paysans.

Les mesures structurelles du plan « faim zéro » prévoient une réforme agraire. Il y a deux ministères de l’agriculture au Brésil, celui de l’Agriculture et celui du Développement Agraire qui est chargé de la réforme. Si on est optimiste, l’importance de cette réforme est démontrée par la création d’un ministère. Si on est pessimiste: le ministère important est celui de l’Agriculture qui s’occupe des exportations, l’autre ministère servant de paravent à la bonne conscience.

Pendant longtemps, on pensait que l’équité sociale était viable économiquement et que la redistribution des terres entraînerait une réduction des inégalités mais même si on continue à installer des paysans sur les terres, leurs exploitations ne sont pas viables et ils ne parviennent pas à s’intégrer au circuit économique qui est organisé autour des grandes entreprises.

Le « Plan zéro » veut aider les entreprises familiales à atteindre une cohérence entre l’économique et le social, en achetant leur production à un prix garanti, les transformant en élément de base de la redistribution prévue par le plan

Cela fonctionne t-il ? Rien ne marche à 100 %. Le plan a aidé beaucoup de familles, a consolidé un grand nombre de petits paysans et c’est à mettre à son actif mais rien n’est gagné. Reconnaître les succès ne dispense pas d’être lucide ;

La compatibilité est incertaine entre les objectifs internes et la réalité extérieure. Lula doit composer avec les contingences internes et les exigences internationales. Il a du accepter des contraintes imposées par le FMI, c'est-à-dire, réaliser des excédents pour payer la dette et le seul moyen, est de développer l’agriculture commerciale au détriment du secteur vivrier. Sa marge budgétaire est réduite par le paiement de la dette, et la réforme agraire coûte cher dans un budget pressuré par la finance internationale. Les objectifs de Lula sont très loin d’être atteints et il retrouve les mêmes difficultés que le président Cardoso sans qu’il soit possible de parler d’échec. « La politique est l’art du possible », « la faim est un déficit des démocraties. » la faim n’est pas un problème technique mais politique et il ne faut pas baisser les bras, Lula peut maintenir le cap et permettre aux Brésiliens de vivre mieux.