« GÉOPOLITIQUE DE L'ALIMENTATION :
LA NOURRITURE EST-ELLE UNE ARME STRATÉGIQUE ? »

Organisée par Sylvie BRUNEL, Véronique LASSAILLY-JACOB, Yves LACOSTE

Animée par Patrice DE BEER

Compte-rendu par Marie-Claire DOCHEZ

Lycée Jean Jaurès Reims


2 films d’Arte , le Dessous des cartes sont projetés et présentés par F.Tétart : « Le monde peut-il nourrir le monde ? » et « Les cartes peuvent-elles nourrir le monde ? » ; dans lesquels sont abordés les facteurs qui mènent à la malnutrition , la manipulation de la famine, l’accès aux ressources, les 50 états menacés à cause du marché des céréales, le problème des importations chinoises de plus en plus grandes (peut-être au milieu du XX sièc, la totalité des importations mondiales ).


S.Brunel : La nourriture a été de tout temps une arme stratégique. Il faut distinguer 2 notions :

Celle de disponibilité de la nourriture : au niveau mondial , la nourriture est largement disponible : la moyenne mondiale est de 2780 cal /j. Or 842 millions de personnes souffrent de faim, 30 dans les économies en transition, 10 dans les Pays développés (800 000 en France), 800 millions dans les Pays en Développement.

Celle d’accessibilité de la nourriture : un pouvoir d’achat insuffisant, le manque d’accès…

Ces 2 notions sont différentes de la famine , de la malnutrition qui touchent des gens pauvres : en Inde il y a 300 millions de malnutris La malnutrition est un produit du sous-développement , c’est un choix de gouvernement : certains pays ont protégé leur population. Par contre la famine s’annonce plusieurs semaines, voire plusieurs mois à l’avance. Il faudrait lâcher une partie des stocks mondiaux, distribuer des céréales aux populations à risque ; 10% des stocks mondiaux suffiraient pour nourrir ces populations.Mais les famines vont continuer, alorsque les disponibilités vont continuer à augmenter :la nourriture est devenue une arme stratégique. Il y a 3 types de famine :

Idéologiques : exemple en Ukraine en 1930, au Cambodge sous les Khmers rouges, en Ethiopie, au Soudan aujourd’hui. Ce sont des famines niées par les médias.

Exposées : elles sont utilisées par des gouvernements ayant peu de moyens de pression ; on convoque les médias, les ONG ,devant des enfants décharnés, exemple en Corée du nord, au Soudan. Les pays affameurs ont été les plus aidés….

Crées :dans des pays peu peuplés, des populations ont été volontairement dépossédées de leurs terres, regroupées.Le gouvernement surestime le nombre des affamés, utilise la nourriture envoyée pour les soutiens au régime.

Les famines sont devenues stratégiques et nous rentrons dans ce jeu.

Y.Lacoste : Je vais prendre la distance du temps. Dans le passé, il y a eu aussi des famines dues à des causes climatiques. (cf les hivers noirs de Leroy-Ladurie), avec des causes économiques et sociales. La colonisation britannique en Inde a fait des percepteurs d’impôt des propriétaires de terre ; les paysans devenus métayers doivent donner la moitié de leurs récoltes et et personne n’a bougé. Quand la famine devient-elle un scandale, devient-elle idéologique ? C’est dans les années 50. Les thèmes du sous-développement, de la famine sont lancés par les Etats-Unis vers 1947-48. Il y a eu toute une campagne médiatique à Paris , pendant la guerre d’Algérie, avec des affiches sur le sous-développement. Le fait que la famine devienne idéologique est une des conséquences de la Guerre Froide .Truman, le 10 1 1949, annonce le lancement de campagnes pour lutter contre la faim, sans parler de lutte contre le communisme.Josué de Castro( géographe et médecin dans le Nord du Brésil) écrit « Géographie de la faim au Brésil ». Il reçoit peu de temps après l’ambassadeur des Etats-Unis au Brésil, qui lui demande un livre sur la faim dans le monde.Il écrit « Géopolitique de la faim » .Ce livre est traduit par les Etats-Unis en 40 langues !On n’y parle pas du communisme, mais, naïvement, pour les Etats-Unis, il fallait lutter contre la faim pour que le communisme ne se développe pas.Le thème de la famine n’est pas innocent : les faits existaient, mais ça a servi au lancement des programmes alimentaires américains de soutien alimentaire ( et militaire…).La campagne sur le sous-développement a eu un contre-coup : certaines personnes en Amérique latine ,à Paris, ont dit que la famine, c’est l’impérialisme, le capitailisme…Aujourd’hui, on ne parle plus du communisme . Avec l’islamisme, on ne parle pas de famine .L’alimentation,la famine font partie de stratégies ; c’est un phénomène complexe : les Etats déléguent leurs responsabilités en la matière à des ONG, devenues des organismes privés, avec des sommes considérables versées par les organismes internationaux.(cf le livre de S.Smith « Négrologies »)Se pose la questionde la privatisation ou de la semi-privatisation de l’aide : comment des organisations privées reçoivent-elles des financements de plus en plus considérables des Etats ?Est-ce que ça peut continuer ?L’opinion est de plus en plus scandalisée par ce phénomène. L’alibi de la fatalité de la famine ne peut plus jouer.

V.Lassailly-Jacob : J’ai l’expérience de l’aide alimentaire dans des camps de réfugiés en Afrique, au Darfour,au Tchad. L’alimentation dans les camps peut être aussi utilisée comme une arme.Le réfugié est une victime à prendre en charge, une personne démunie à secourir ; derrière le discours humanitaire, il faut compter. Le HCR doit mesurer, pérenniser son action. Nourrir, c’est :

Contrôler, homogénéiser une population ( même un bébé reçoit une ration).

Créer des dissenssions avec les populations locales, pas prises en charge, même si elles ont des problèmes.

Créer des catégories par tranches d’âge ; c’est rendre dépendants les plus vulnérables :les enfants de moins de 5ans, les personnes âgées, les femmes malades…

Une arme stratégique : quand le HCR décide de diminuer les rations, les réfugiés peuvent, comme en Zambie, constituer une main-d’œuvre pour développer une région : les réfugiés sont alors instrumentalisés.

F.Tétart : Il faut bien distinguer la malnutrition liée au sous-développement et la famine ( au Darfour, au Soudan) liée à une politique volontaire de marginalisation , d’anéantissement de populations.

Y.Lacoste : Dans le cas de l’Inde, la malnutrition touche des effectifs de plus en plus grands, pour des raisons démographiques . La prouesse, c’est que les famines sont progressivement jugulées. Pourquoi ? C’est pour une raison très importante, qui a manqué à la Chine : il y a en Inde un pluralisme politique et les partis d’opposition n’ont pas fait de cadeau, dénonçant les famines. Le gouvernement indien a du prendre des mesures, isoler des régions…La dernière très grande famine au Bengale en 1942-43 a fait 1,5million de morts ; la pluviosité etait tout à fait normale, la famine a été le contre-coup de l’invasion de la Birmanie ; la décision des Anglais de retirer leur flotte de l’Océan Indien a entrainél’impossibilité pour le Bengale de recevoir du riz birman.

S.Brunel : Il y a une zone traditionelle de pénurie alimentaire : les Andes, le NE du Brésil, le Sahel… ; or les famines ne produisent plus là ; des mesures y ont été prises .Les famines se développent ailleurs, chez des populations riches (qui ont du pétrole, des troupeaux…), car elles suscitent la convoitise. Il n’y a pas de corrélation entre des zones très peuplées et la famine. La sécurité alimentaire, ce sont les échanges, la production d’objets pouvant être vendus pour acheter des céréales , céréales dont les prix n’ont cessé de baisser… Ce qui est dangereux, c’est la situation de monoculture, les paysans dépendant dans les plantations.

Y.Lacoste : Il faut savoir que l’aide financière des Etats-Unis à l’Afrique de l’Ouest comporte une part importante d’achats obligatoires de riz aux Etats-Unis. Mme Houphouet-Boigny est connue pour ses achats de riz, elle touche quelques francs CFA pour chaque kg acheté…

V.Lassailly-Jacob :les réfugiés mozambiquais, burundais, rwandais…sont employés à la récolte du coton, au défrichement de terres ; ce faisant, ils enrichissent les notabilités locales,il y a une compétition forte avec les populations locales, les réfugiés prenant la place des plus pauvres pour ce travail, par exemple en Zambie.

Y.Lacoste : Dans les années 1980, il y a eu un ralentissement démographique ( du à la baisse de la mortalité, au changement de statut de la femme…) et en même temps une montée des ressources dont disposait la population, pas au niveau marchand, mais dans le secteur informel . La famine qui semblait inéluctable, ne s’est pas produite. Mais à quel prix ?Les paysans ont « tapé » dans les ressources naturelles, défriché, par exemple mis en valeur des vallées désertes au Burkina-Faso…Il ya eu aussi la formidable poussée économique de la Chine , de l’Inde aussi. La désespérance, c’est l’Afrique : c’est du à l’effondrement des Etats dans les années 1990. Pourquoi les Africains auraient-ils repoussé, rejeté l’Etat ? ce n’est pas pour des raisons culturelles ; avec l’effondrement des Etats, les Africains se sont rendus compte de leur attachement à l’idée de nation .Alors, pourquoi y a-t-il eu uneffondrement des Etats ?Pour R.Pourtier, dans la colonisation, il y a eu des périodes différentes ; la dernière période a été très curieuse. Par exemple la France a fait des dépenses considérables en Afrique, finançant des techniciens, des médecins…Il y a eu des privatisations ; sous la pression de l’ONU , du FMI , on a imposé aux gouvernements des réductions drastiques. Il y a eu des phénomènes d’accaparement de dertaines familles. Des Etats ont perdu tout moyen, avec des fonctionnaires pas payés, qui se débrouillent…Se rajoute la diffusion du sida qui a des effets sur la production ; 70% de l’armée sud-africaine est séropositive.

S.Brunel : Il n’y a pas de raison de désespèrer. A la fin des années 1970, plus d’un milliard d’hommes sur 3 est touché par la faim. En 2004, 16% de la population des P.E.D. sont touchés par la faim, soit < 1 personne/5, et ce, dans un contexte de forte croissance démographique. Il est possible de relever le défi de nourrir 10 milliards d’hommes sans recourir aux OGM, les terres vacantes sont encore abondantes , en Amérique du Sud par exemple.Les rendements sont encore très faibles en Afrique : 1200 qx/ha pour le mil, par exemple. Se développent aussi une agriculture hors-sol, une agriculture péri-urbaine. Le défi n’est pas tellement technique, il est surtout politique : doit-on considérer que sur terre, il doit y avoir des populations sans moyens ?...

N.Copin : Si Josué de Castro est manipulé par des doctrinaires américains, si les réfugiés sont instrumentalisés, que pouvons-nous faire ?

S.Brunel : Partout dans le monde, quand la production est correctement rémunérée, elle est satisfaisante, sinon il y a repli sur une stratégie de subsistance. De quoi la rémunération dépend-elle ? Regardons l’inégalité des échanges Nord-Sud : dans les Pays Développés, un tout petit nombre d’agriculteurs est aidé, les pays du Nord sont devenus de très grands producteurs agricoles. Dans le Sud, la grande masse des paysans est oubliée par les politiques d’aménagement. Il faut cesser de contrecarrer l’agriculture des PED par les subventions agricoles versées au Nord .Aux Etats-Unis par exemple, le prix du coton est aidé à 90% par le gouvernement (il y a 10 000 producteurs) alors que 25 millions d’Africains producteurs de coton n’arrivent pas à vendre leur production. L’OMC , sollicitée par le Brésil et 4 pays africains, a demandé aux Etats-Unis de cesser d’aider leurs producteurs de coton. C’est une question de commerce équitable, de militantisme,ce n’est pas pas une fatalité démographique, climatique…

La salle : Et la dette ?

S.Brunel :L’effondrement des Etats est du au fait que le prix des matières premières commence à baisser, que les PED sont privés de financements privés,que c’est la fin de la rente stratégique : la fin de la Guerre Froide a conduit à la cessation de l’aide soviétique, de l’aide américaine. La Dette est une espèce de chasse-neige dont on ne voit pas le bout. Je suis pour des contrats de développement durable, pour l’annulation de la dette, si l’argent ainsi libéré est utilisé pour développer : en 20, 30 ans, un pays peut se développer ,(cf les politiques d’encadrement inspirées de P.Gourou). Et nous avons intérêt à avoir en Afrique des citoyens envoyant leurs enfants à l’école, plutôt que des gens se lançant dans des stratégies de désespoir en n’ayant plus d’avenir. La grande différence dans l’agriculture n’est pas Nord-Sud, elle est entre petits agriculteurs et grandes sociétés. Que faire des excédents du Nord ? L’agriculture productiviste a entrainé un effondrement des cours, le financement de jachères . Le gros problème , c’est que le Nord prétend que sa vocation est de nourrir les villes du Sud, lesquelles devraient être le débouché des agricultures locales. Dans le Sud, le problème, ce sont les recettes fiscales et les importations de denrées du Nord permettent de faire rentrer de l’argent. C’est l’iniquité du système international, qui ne pourra pas changer s’il ne fait une réflexion en ce sens. Ce système dépend du Nord. C’est intéressant de voir l’exemple des délocalisations de l’île Maurice au Mozambique.

La salle : Pourquoi détruire au Nord ce qui fonctionne au Sud ?

S.Brunel :Il faut compter avec la notion de souveraineté alimentaire, le droit d’exporter, le droit des paysans à la protection. Il faut travailler sur les sommes mises en jeu par les Etats pour défendre leur agriculture