LA JORDANIE FACE AUX DÉFIS DU XXI° SIÈCLE

Conférence-débat

Compte-rendu par Éric CAZAUBON

Lycée Camille Claudel Troyes


INTRODUCTION DE M. LAVERGNE

La Jordanie est un pays paradoxal qui mêle insécurité et stabilité politique. C’est aussi un pays qui doit faire face à de multiples défis : la rareté de l’eau et la nécessité de s’entendre sur cette question avec Israël ; la pauvreté alors que les aides extérieures sont en baisse ; le risque de voir la contestation d’une partie de la jeunesse prendre la forme de l’islamisme ; le clivage interne entre les différentes composantes de la société et notamment entre Palestiniens de l’intérieur et Palestiniens de l’extérieur ; la pression des conflits régionaux…


INTERVENTION DE M. AL HUSBANI sur la construction d’un Etat-nation en Jordanie.

La constitution d’un Etat-nation, sur le modèle de l’Europe, nécessite deux éléments : la métamorphose des liens qui unissent les populations ( passage du sentiment régional à un sentiment national) pour permettre l’apparition de nouveaux types de liens fondés sur l’idée de contrat. Ce contrat, qui définit des droits et des devoirs, fonde ainsi la citoyenneté.

Depuis 1921, la Jordanie cherche à devenir un Etat-nation. Aujourd’hui, on peut affirmer qu’elle est bien un Etat mais pas encore une Nation. Cette absence de sentiment national peut s’expliquer. La citoyenneté implique que la société reconnaisse l’individu en tant que tel et lui permette de tisser des liens avec les autres individus. Or, en Jordanie, cette conception de l’individu ne fonctionne pas et il n’y a qu’une conception collective de la société, notamment au travers de la tribu. C’est l’appartenance de la personne à cette tribu qui définit son statut et non ses qualités propres, conception qui fait donc obstacle à l’émergence de la notion d’individu et par la même empêche la constitution d’une Nation.


INTERVENTION DE M. AL-HUSSEINI sur la question palestinienne en Jordanie.

Cette question mérite d’être analysée à deux niveaux :

  1. Au niveau externe, c’est-à-dire des relations entre l’Etat jordanien et les deux entités politiques palestiniennes que sont l’OLP et l’Autorité palestinienne des territoires.

Ces relations sont assez conflictuelles car elles posent la question de savoir qui doit représenter les Palestiniens ; la Jordanie a longtemps considéré que c’était à elle seule d’assumer cette représentation, ce qui explique la délivrance d’un passeport jordanien à tous les Palestiniens ( réfugiés de 1948 et déplacés de 1967) et aussi l’expulsion de l’OLP après les événements de ‘’septembre noir’’ en 1970. Toutefois, le retrait jordanien de Cisjordanie en 1988 a marqué la perte d’influence de la Jordanie sur les Palestiniens hors du royaume. De ce fait, aujourd’hui, on peut dire qu’il y a d’un côté un royaume représentant les Palestiniens de Jordanie et de l’autre, une OLP et une Autorité palestinienne représentant les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza.

Toutefois, plusieurs contentieux demeurent entre ces entités :


La Jordanie a accordé un statut de réfugiés aux populations ayant quitté la Palestine en 1948 et 1967, mais aussi, fait exceptionnel, la citoyenneté jordanienne. Donc, dans l’hypothèse d’un ‘’droit au retour’’ pour ces personnes, elles pourraient soit rentrer chez elles, soit rester en Jordanie.

Ces réfugiés et déplacés ont des relations parfois tendues avec la population locale, plusieurs griefs leur étant faits, notamment d’être plus loyaux à l’égard de l’OLP que de leur pays d’accueil, ou encore de contrôler le secteur privé de l’économie du royaume. Les Palestiniens exilés se plaignent quant à eux de rester exclus de la fonction publique ( notamment les fonctions stratégiques de sécurité). L’actuel roi Abdallah essaie de faire baisser ces tensions en soutenant l’Intifada et en insistant sur l’origine multiple de la population jordanienne ( d’où le slogan ‘’ Jordanie d’abord !’’).



INTERVENTION DE MME DESTRUMAU sur les camps de réfugiés d’Amman.

L’intégration des réfugiés palestiniens est exemplaire et complexe car elle repose sur une double identification, à la Jordanie et aux camps ( qui créent des conditions de vie particulières).


Les camps ont été ouverts en 1952 pour accueillir les réfugiés fuyant la Palestine à partir de 1948. Pour 80 à 90%, ces flux se dirigent sur Amman, entraînant une véritable explosion de la population de la capitale et du pays en général. Cette concentration des réfugiés sur amman s’explique par le fait que c’est là que se trouve le marché du travail, notamment quand la Jordanie a besoin de main d’œuvre pour se développer ( cf BTP à Amman). Les réfugiés sont donc accueillis dans des camps, que l’on peut comparer à nos HLM construites à la même époque pour accueillir la main d’œuvre immigrée. D’ailleurs, il faut souligner que les réfugiés ne sont pas ‘’parqués’’ ; bien au contraire, ils sont libres et reçoivent même la citoyenneté jordanienne.


Aujourd’hui, les camps existent toujours, tout en étant par principe provisoires. Ainsi, la hauteur des constructions est limitée pour limiter leur croissance ( des bidonvilles se développent cependant autour des camps) et les logements en dur restent inachevés. Pour autant, les camps perdurent car ils ont une force symbolique et identitaire : même s’ils n’accueillent qu’un cinquième des réfugiés, ils donnent une légitimité à la Jordanie pour négocier la représentativité des Palestiniens ; les réfugiés y restent très attachés même quand ils les ont quittés.



QUESTIONS DU PUBLIC.

Qui compose la population jordanienne ?

Elle est constituée d’une majorité de Palestiniens mais il y a aussi des peuples du Caucase ( Kurdes , Tchétchènes…). Il faut souligner qu’à l’origine, il n’y a pas de différence entre Palestiniens et Jordaniens puisque la Jordanie est constituée sur une partie de ce qu’était la Palestine. Notons aussi qu’il n’y a jamais eu de communauté juive en Jordanie.


Plusieurs questions portent sur les tribus ( nature exacte, évolution contemporaine…).

Il est difficile de fournir des chiffres sur les tribus. Il y a en dans tout le pays, et même des deux côtés du Jourdain car les tribus sont antérieures aux frontières. La tribu jordanienne se distingue de la tribu africaine car elle ne repose pas sur une base ethnique mais plutôt sur un système de valeurs, de descendance et sur une assise territoriale. C’est un système hiérarchisé avec plusieurs niveaux : la famille, la clan et enfin la tribu.

Il faut remarquer que : les réfugiés s’identifient moins par leur tribu que par leur village d’origine ; l’urbanisation fait reculer le rôle des tribus qui se transforment en un système de valeurs et de ‘’solidarité’’.


Question sur le passage de la frontière entre Jordanie et Cisjordanie.

Cette frontière est très difficile à passer dans le sens Cisjordanie- Jordanie, surtout parce que les Jordaniens ont peur un nouvel exode massif de Palestiniens. En effet, pour le Premier ministre israélien, la Jordanie constitue un ‘’Etat alternatif’’ pour les Palestiniens. Par contre, les étrangers passent sans problème la frontière.


Plusieurs questions portent sur les réfugiés ( poids dans l’Etat jordanien, question du retour…)

A tous les niveaux de l’Etat, on trouve des réfugiés, mais pas dans les secteurs de la Défense et de la sécurité intérieure. Ils ne connaissent pas non plus de restrictions dans le domaine de l’économie : ils ont ainsi accès à la propriété foncière et jouent un rôle clef dans le secteur privé, au travers d’une riche bourgeoisie.

La question la plus important ( et en même temps taboue car source de conflits) reste la question de la représentation de ces réfugiés, notamment dans le cadre d’éventuelles discussions sur le ‘’droit au retour’’. Personne n’a d’idée réelle sur le nombre de personnes susceptibles de rentrer dans un éventuel Etat palestinien. Par contre, il est clair que TOUS les réfugiés veulent se voir reconnaître le droit au retour. Pour autant, on peut penser que peu de réfugiés quitteraient la Jordanie ( les chiffres seraient peut-être plus élevés pour la Syrie ou le Liban) car on est à la troisième génération de réfugiés, ce qui signifie que pour beaucoup de Palestiniens, la Palestine est une terre inconnue dans laquelle tout une vie serait à reconstruire.


Plusieurs questions portent sur la monarchie ( fonctionnement …)

Le roi Abdallah a eu du mal à s’imposer au sein même de sa famille car il n’était pas le successeur attendu du roi Hussein. Aujourd’hui, son pouvoir n’est plus contesté.

La Constitution de 1952 dote le pays d’une organisation politique sur le modèle occidental. Mais pendant 40 ans, la pratique a été différente. Les premières élections parlementaires libres n’ont ainsi eu lieu qu’en 1989 ( il existe aussi un Sénat, nommé par le roi). Le roi a un rôle exécutif essentiel, au détriment du Premier ministre. Le gouvernement est responsable devant le Parlement.

On a donc une démocratie limitée, en grande partie du fait des tensions internes et externes.