AGRICULTURES PAYSANNES ET EUROPEENNES DE L’EST, FILIERES AGRO-ALIMENTAIRES.


Conférence par Bétrice Von Hirschhausen, chargée de recherche au CNRS.

Compte-rendu par

M-H Legros, collège Rollon
Gournay en Bray.


 

Introduction :

L’exposé porte sur l’étude des formes de l’exploitation de la terre dans les Balkans et en Europe centrale où les pratiques alimentaires ont beaucoup changé depuis 15 ans (chute du Mur, entrée UE).
A partir de l’an 2000, en raison des processus de convergence pour entrer dans l’UE, les lois nationales doivent coïncider avec les lois européennes. Il y avait des grandes différences dans le domaine vétérinaire (mesures sanitaires dans la chaîne alimentaire, traçabilité, bien-être de l’animal…). L’application des directives européennes remet donc en cause des pratiques traditionnelles et familiales.
Pour l’UE, il est de plus en plus difficile de s’adapter aux différences, ce qui montre les difficultés d’une politique normative fondée sur la concurrence, la politique de marché.

Une question se pose actuellement dans ces régions : comment résoudre la profonde tension qui existe entre l’exploitation traditionnelle de la terre et les pratiques alimentaires, la consommation qui évoluent rapidement dans cette partie de l’Europe. Ce problème de gestion risque d’entraîner sur de mauvaises voies des régions entières.


I) Quelle agriculture, quelle paysannerie ?
a) Période socialiste.
Pendant la période socialiste, en Pologne (pays étudié ici), le parcellaire est en lanières, très longues. Sur les bas-versants, on cultive les légumes ; au milieu de la pente, les vergers, et en hauteur les céréales.
La taille des exploitations est de 5 à 6 ha ; ce sont des exploitations peu mécanisées, avec une très forte intensité du travail par unité de surface, ce qui était une exception dans le bloc de l’Est.
La socialisation est indirecte à cause du refus de la collectivisation, des coopératives. Les paysans ont l’autorisation d’exploiter de petites surfaces. Le système est notamment très développé au sud-ouest de la Pologne. Ce système apparaît également dans d’autres pays, dans les régions de montagne, dans l’est de la Pologne, les Carpates en Roumanie. En RDA par contre, il n’existe que des fermes d’Etat, et en Bulgarie des coopératives.Le rôle des exploitations privées est essentiel pendant la période socialiste en Pologne, en raison des problèmes de pénurie. L’agriculture privée propose ce que les industries agro-alimentaires socialistes ne peuvent fournir : des produits frais. Il y a trois moyens pour le paysan d’écouler ses produits.
1. des contrats obligatoires avec des quotas de produits à livrer à des centrales d’achat, les prix étant fixés par l’Etat.
2. le marché paysan : pour les denrées périssables (lait, légumes) les produits sont écoulés sur des marchés d’Etat où les prix sont contrôlés mais le contact est direct entre le producteur et le consommateur.
3. les flux informels et directs reposant sur les liens de parentés et les réseaux de connaissances.
A l’époque la circulation est facile pour les paysans, les transports sont bons marchés.
Cette agriculture est efficace avec une bonne productivité. Elle fonctionne avec une forte résistance par rapport aux absurdités des réseaux de distribution socialistes et les paysans sont fiers d’eux-mêmes.
b) Période post-socialiste.

Lors de la période post-socialiste, on assiste à la généralisation du système présenté ci-dessus à l’ensemble de la Pologne.
La charge agraire est de 4 à 53 personnes pour 100 habitants en Galicie polonaise, en Roumanie, dans les Carpates, sur un arc s’étendant de la Pologne et l’Ukraine à la Roumanie. Cette Europe est faiblement urbanisée et industrialisée. C’est un enracinement paysan ancien dans les montagnes refuges ou sur les terres prises sur les grands domaines lors du morcellement des propriétés après 1945, lors des réformes agraires.
Caractéristiques que l’on retrouve partout : manque de terres, manque de capitaux, très faible rémunération (à la campagne en Pologne et en Roumanie, il n’y a pas d’argent en circulation).
L’autarcie est donc très forte au profit de la famille élargie. 10% des exploitations vivent en autarcie, 53% vivent presque en autarcie. Il s’agit de micro-exploitations de 1 à 2 ha. Ces exploitations représentaient 17% en 1990, 23,8% en 2 000. Les exploitations de 2 à 10 ha sont en baisse, les exploitations supérieures à 15 ha ont augmenté (6,1% en 19990, 9,9% en 2 000).
94% des très grandes exploitations (ici 15 ha et plus) travaillent en revanche pour le commerce. Au début des années 1990, les livraisons aux centrales d’achat ne sont plus obligatoires, donc ces dernières ferment. A l’époque, les marchés paysans explosent (ex en Moldavie). Ce sont souvent les personnes âgées de la famille qui vendent fromages, légumes en petite quantité. Cela est possible parce que les transports restent subventionnés, et le système est donc rentable pour le paysan. La vente directe sur le bord des routes se développe : au bord de la parcelle familiale il y a une hutte où le vendeur dort et vend. Les réseaux d’inter-connaissances subsistent, c’est une question de confiance car on a peur de la qualité des produits autres. Il y a beaucoup de produits frais, pas de produits semi-transformés.
En Roumanie, on peut citer l’exemple d’une famille pour le repas de Pâques : les œufs sont achetés sur le marché à une paysanne connue, le pâté de foie d’agneau a été acheté à 250 km de là dans une ferme où l’on a acheté l’agneau entier, le reste est congelé ; les fromages de brebis sont achetés, le fromage de vache vient de la famille de l’épouse qui est de Moldavie où elle s’est rendue. Le vin est acheté chez un marchand sur place. La table est chargée mais on a dépensé beaucoup d’énergie pour se procurer tous ces produits, cela revient cher.
En automne, on fait des conserves d’hiver dans les Balkans.

II) Les logiques de transformation en œuvre.
Il y a trois paradoxes depuis 5 à 6 ans.

a) Distorsion amont/aval dans la chaîne alimentaire.
En amont, on constate l’inertie des paysans liée à la petite taille des exploitations :
En Pologne, 8 millions de personnes travaillent et vivent sur 2 millions d’exploitations individuelles, ce qui représente 13 millions d’ha). En Roumanie : 3,7 millions d’exploitations cultivent 12 millions d’ha.
En aval, les mutations sont rapides et fortes. Les attentes en matière alimentaire se transforment dans les villes avec la TV et les importations de produits occidentaux. On note l’arrivée de Carrefour en 2 000 en Roumanie, Métro, donc de la grande distribution. Ces hypermarchés connaissent un grand succès. Les produits internationaux concurrencent donc, par les prix et la qualité des produits la production locale. Les paysans d’Europe de l’Est ne peuvent pas suivre. Pour certains produits, le marché local s’est effondré ainsi pour le lait, les légumes.
De plus, les coûts de transport ont fortement augmenté en raison de la disparition des subventions, les paysans ne peuvent donc plus circuler.
Quelques petites entreprises circulent en camionnette et achètent directement aux paysans. Seules les très grandes exploitations agricoles peuvent entrer dans le système agro-alimentaire. De plus en plus, ces pays importent des denrées européennes qui sont concurrentielles. Cela paupérise l’agriculture nationale. Les coûts alimentaires dans les familles évoluent : en Hongrie, c’est 20 à 25% du budget familial, en Bulgarie, 54%, en Roumanie, 58% du budget familial qui est consacré à l’alimentation. (moyenne de l’UE, 18% pour information).
b) Illusion d’optique du rattrapage : rattraper l’Europe de l’Ouest.
Les responsables veulent transposer le modèle ouest-européen des années 1950-60 à l’Europe de l’Est. Cependant, ce n’est pas le même contexte économique. Il n’y a pas de pleine croissance, il y a du chômage. Que va-t-on faire de la main-d’œuvre paysanne ? Elle ne peut trouver de travail ailleurs, le problème des migrations internationales risque donc de se poser pour ces populations. Si la modernisation des exploitations, la mécanisation, la concentration des exploitations se font rapidement, cela va provoquer le renvoi de la population en surplus dans les campagnes et donc poser de gros problèmes. Le chômage et l’émigration vont augmenter. Il ne faut donc pas trop moderniser…. Cela pose le problème des aides directes (programme SAPARD pour la modernisation). Les dix nouveaux pays de l’UE veulent les mêmes aides qu’en Europe de l’Ouest, équivalentes en valeur. Si on fait cela, les paysans de l’Est auront une « rente » de la PAC sans avoir à travailler, ils ne moderniseront pas leur exploitation. La PAC propose une aide progressive.
c) Un paradoxe : l’essor de la logique du terroir et des produits bio en Europe de l’Ouest et incapacité de l’agriculture paysanne traditionnelle à valoriser ses produits qui, eux, sont vraiment bio.
L’Europe vit sous le règne d’un système dual :
- Une agriculture paysanne avec des circuits peu monétisés, le troc, la vente sur un système d’interconnaissances sans modernisation. - Une tranche de la population « riche » qui importe ses produits et ne fournit donc pas de travail pour l’agriculture du pays.