Géographie religieuse des recommandations et interdits alimentaires


Conférence de Jean-Robert PITTE, Président de l’Université Paris -Sorbonne


Compte rendu : Jocelyne Binard,
collège La hêtraie, La Feuillie.
Académie de Rouen

L’objectif des religions ( religare en latin) est de relier les hommes et Dieu. Pour cela, il existe différents moyens : le culte, le travail, le chant et la danse, mais aussi l’alimentation et les boissons.1) Tout ce qui est vivant a une relation avec la religion et incorporer le vivant est une pratique religieuse. Les aliments ont alors certains caractères :- Les aliments-souvenirs : par exemple, la châtaigne qui permet de survivre est considérée comme la nourriture des morts dans les religions du Bassin méditerranéen. Elle est mûre en automne et c’est la nourriture rituelle du 1er novembre.- L’approche du divin : ainsi le thé, qui permet de rester en éveil et de pratiquer de longues méditations est utilisé dans le bouddhisme, mais aussi chez les protestants et les musulmans.- Don de Dieu ( ou des dieux) , comme la manne de la Bible. Le vin est la boisson des dieux, de Dieu et parfois même Dieu lui-même (le vin est le sang de Jésus-Christ, par la transsubstantiation).- Les aliments provoquent des sentiments comme la joie :
Les plats souvenirs de l’enfance (plats traditionnels de fêtes) sont souvent au cœur des religions.
Les boissons fermentées provoquent parfois l’ébriété appréciée de temps à autre car synonyme d’état d’abandon total, favorable à la religion. Mais l’islam interdit justement le vin, donc l’ébriété, ce qui est un manque de confiance dans les fidèles. Cependant dans cette religion, des « petits arrangements » sont possibles, comme la possibilité de consommer du vin, mais pas en public ! Dans la Bible, on trouve des exemples de personnages en état d’ivresse, comme Noé ou Loth.
Autre aliment de plaisir : la viande. Nous sommes tous issus d’anthropophages. L’anthropophagie est une vertu magique qui permet la vie. On mange aussi ses ennemis car on les aime ! Selon les religions, certains animaux sont considérés comme vertueux, d’autres porteurs de péchés. Ainsi, dans l’islam ou le judaïsme, on ne doit pas manger d’animaux carnivores ou scatophages à cause d’une terreur magique qui transformerait le mangeur en ces animaux. En Extrême-Orient, le chamanisme et le taoïsme pensent qu’en mangeant certains animaux, on incorpore les vertus de ceux-ci.- Dans les pays occidentaux, de nouveaux interdits alimentaires apparaissent (consommer du chien, de la baleine par ex.) alors que les religions perdent de leur importance. L’esprit humain se crée quelquefois de nouveaux interdits, de nouvelles religions (le bio ?) censés nous rendre plus sociables.

2) Attitude des principales religions :- Dans l’animisme, il y a très peu d’interdits, sauf des interdits temporaires (par exemple les œufs interdits aux femmes) mais beaucoup d’intérêt pour la nourriture vivante (comme les huîtres chez nous). On consomme par exemple des crevettes vivantes ou du poisson cru au Japon. On offre de la daurade crue à la naissance d’un enfant, c’est une véritable communion avec du poisson. Le saké, boisson de riz fermenté, est fait dans une atmosphère vivante dans les fabriques où des prières shinto sont dites. Il existe aussi certaines vibrations dans l’air quand la fermentation du raisin commence : autrefois, on se mettait nu pour entrer dans la cuve où le liquide atteignait 37°. C’était un moment sacré.- Dans le judaïsme, religion mère de tous les monothéismes, il faut consommer la nourriture kasher. Le porc, les crustacés, les poissons sans écailles sont interdits. Quand la viande est permise, il faut néanmoins séparer la chair du sang qui, lui, est impur et tabou. Pour cela, il faut laver la viande et la saler en signe de purification. La consommation d’agneau (facile à élever au Proche-Orient) est recommandée, plus que celle du veau (associé à d’autres événements : le veau d’or). Pour Pessah (Pâque), il faut manger de l’agneau. Le foie gras est aussi un aliment circonstanciel dont l’origine la plus lointaine remonte aux Romains qui élevaient les volailles dans le noir, les pattes clouées sur des planches, avec des figues (ficatum = foie). Les communautés juives fabriquaient du foie gras dans les pays froids d’Europe centrale. Elles pouvaient ainsi se procurer le gras nécessaire ailleurs que dans le porc qui était interdit. Le foie gras de Hongrie est encore réputé de nos jours. En Alsace, où le maïs arrive au XVIIe siècle, les communautés juives vendaient du foie gras aux charcutiers de Strasbourg pour la fabrication du traditionnel pâté de Strasbourg. Actuellement, Israël se met aussi à faire du foie gras.- Dans le christianisme, le pain et le vin jouent un rôle important. Les luthériens quant à eux mettent la bière en valeur. On connaît les fameux banquets géorgiens où chaque convive consomme 4 à 6 litres de vin en plus de la vodka. Le chef de table oblige les gens à boire après les toasts. A rapprocher du culte de Bacchus-Dionysos. « Boire ensemble » est un acte religieux.
Les cartésiens sont choqués de ce que, dans la religion chrétienne, le pain et le vin deviennent corps et sang du Christ. Il faut se replacer dans le contexte d’origine pour comprendre que cela permet de participer au divin. Le pain se répand en même temps que le christianisme, de même que le vin. C’est le christianisme qui permet la diffusion de la vigne vers l’Europe du Nord. Boire du vin, c’est se rattacher à la Méditerranée, lieu de naissance du Christ. L’expansion de la vigne se fait aussi vers l’Amérique et l’Afrique du Sud (par l’intermédiaire des Huguenots) ainsi qu’en Australie et en Nouvelle-Zélande. Le vin est par excellence la boisson de la culture de l’Europe Occidentale. L’expansion du vin se fait aussi par la Route de la Soie en même temps que l’expansion chrétienne. Plusieurs couches de religions se superposent alors : le bouddhisme, le christianisme et l’islam (qui, là, n’interdit pas le vin !). Les techniques vinicoles y sont encore proches de celles de l’Antiquité.
De nos jours, le vin perd de plus en plus son lien avec la religion. Boire du vin en Asie n’est pas sacré, mais c’est une marque de culture, de cosmopolitisme. Les boissons sacrées sont à base de riz.

3) Le café, le thé et le cacao- Le café est un stimulant qui a eu beaucoup de succès mais n’a pas de lien avec le domaine religieux.- Le thé est né en Extrême-Orient. Son succès tient au bouddhisme car le thé permet de « tenir » quand on doit faire une nuit entière de méditation. A l’origine, le thé a eu plus de succès dans les pays protestants qui donnent de l’importance à la vie intellectuelle. C’est le cas en Grande-Bretagne où le thé, à l’origine, est une boisson puritaine. Puis les manières anglaises liées au thé influencent beaucoup la bourgeoisie française chez qui boire du thé est raffiné.- Le cacao est une boisson très « catholique ». C’était un aliment sacré chez les Aztèques où il entrait (non sucré) dans la composition des sauces. Le cacao arrive en Europe par le Portugal et l’Espagne. C’est une boisson nutritive appréciée chez les catholiques au XVIe siècle car les moments de jeûne sont nombreux. Il a beaucoup de succès en Italie surtout dans le clergé, puis en France surtout à Versailles. A Bayonne, on trouve une dynastie chocolatière issue d’Espagne. De nos jours, les chocolatiers réputés se trouvent plutôt dans les pays plus au nord (Suisse, Belgique).