Un siècle de géographie rurale


Conférence de Jean-Paul DIRY, professeur à l’Université de Clermont-Ferrand


Compte rendu : Jocelyne Binard,
collège « La Hêtraie »

 Académie de Rouen

Le sujet est traité par l’examen des publications majeures qui permettent de distinguer 3 périodes :
1) de 1900 à 1950
2) de 1960 jusqu’aux années 1980
3) depuis 1980 et surtout depuis 19901) De 1900 à 1950, c’est l’époque de la géographie classique de Vidal de la Blache et de grandes thèses de géographie régionale ; exemple : thèse de Daniel Faucher, « Plaines et Bassins du Rhône moyen » 1927, 627 pages, qui est d’abord une fresque de la préhistoire au XIXème siècle et où les formes actuelles de la vie humaine ne tiennent que 80 pages. La géographie se propose à cette époque d’étudier en priorité les rapports entre les hommes et le milieu ; c’est une géographie qui met l’accent sur les permanences et a 3 thèmes privilégiés :
- LE PAYSAGE (habitat, parcellaire, ce qui abouti à des typologies) ; on insiste sur la description et l’analyse, sur l’historique du paysage.
- LE GENRE DE VIE : on se demande surtout comment le paysage, le milieu naturel influencent les hommes.
- On recherche des ensembles homogènes, LES REGIONS NATURELLES.Au total, cette période est résolument inductive ; c’est l’échelle moyenne qui est privilégiée ; on note une carence de statistiques ; beaucoup de thèses s’intéressent au monde rural. Mais il existe des précurseurs, comme Jean Bruhnes, ou Pierre Gourou (1936 « Les paysans du delta du Tonkin »).2) de 1960 jusqu’aux années 1980, des notions désormais obsolètes disparaissent, comme le genre de vie ; on assiste à une nouvelle approche plus globale ; les géographes les plus influents sont alors par ex. Maurice Le Lannou ou Pierre George. On met l’accent sur les changements, les dynamiques du monde rural avec 4 directions principales :- un grand intérêt pour les structures agraires (invisibles) avec utilisation des cadastres et étude des rapports propriétés / exploitations : la réflexion sociale devient essentielle ; on reprend la notion de paysage et on introduit la géographie urbaine.- Les géographes tiennent compte du bond brutal de l’agriculture grâce à la mécanisation et au développement des filières agro-alimentaires ; l’économie est prise en compte d’autant que les statistiques deviennent plus fiables.- Multiplication des travaux hors de France (sauf mer du Nord et URSS)- Peu à peu, on s’intéresse à la géographie appliquée et les politiques d’aménagement sont prises en compte.Donc pas de véritable infléchissement des méthodes et encore peu d’intérêt pour la quantification3) Depuis 1980 et surtout 1990 : on assiste à une profonde transformation de la géographie rurale qui appréhende la campagne de façon globale, pas seulement au travers de l’agriculture. La multifonctionalité des campagnes devient un fait majeur ; en 1975, la population rurale, qui n’avait pas cessé de diminuer depuis 1846, recommence à augmenter ; l’image de la campagne se renverse : autrefois synonyme d’archaïsme, de recul, elle devient image de liberté, de nouveauté.
Quelques idées se dégagent :
a. Nouvelle géographie née de la perception d’une société élargie avec une nouvelle vision de la campagne : rôle des bourgs-centre où des conflits se développent entre le différents groupes qui n’ont pas la même perception (agriculteurs, rurbains…) ; y a-t-il crise rurale ? renaissance ? prendre en compte les espaces péri-urbains, les espaces fragiles…

b. Renouveau de certaines thématiques comme le paysage, par ex. quand on constate les abus productivistes ; une nouvelle approche de notions comme le terroir ou le patrimoine est nécessaire, surtout quand se pose le problème du développement durable en agriculture.

c. Nouveaux champs à explorer pour la géographie rurale, notamment au-delà de l’Europe occidentale (anciens pays communistes ) et effets de la décollectivisation.

d. Les géographes doivent s’engager dans une géographie professionnalisante au-delà de l’enseignement car la géographie est utile pour la société actuelle ; d’ailleurs, il existe actuellement une forte demande de géographes, ce qui de plus est favorisé par l’évolution des méthodes et une approche plus scientifique (définir les problématiques, des hypothèses de travail, une méthodologie) avec de nouveaux moyens comme les SIG (systèmes d’information géographique) et l’informatique.

Conclusion : la géographie rurale est vraiment devenue une géographie sociale (ce qui ne veut pas dire assimilée à la sociologie) ; la géographie rurale doit absolument s’inscrire dans le temps présent ; elle n’est pas une synthèse de la sociologie ou de l’histoire ; la géographie rurale doit éviter d’autres écueils comme se confondre avec la géographie urbaine, puisque la société rurale se calque sur la ville. Il n’est pas question de nier l’idée de campagne. Elle ne doit pas non plus oublier le milieu naturel surtout dans le cadre du développement durable. Enfin, elle ne doit pas faire table rase du passé car les notions géographiques sont rarement abandonnées mais plutôt revues, modifiées.