SOUDAN : AFFAMER OU NOURRIR, LES DEUX FACES DE L’ARME ALIMENTAIRE


par Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS.


Compte rendu : Emmanuel Porché
Lycée Galilée
Académie de Rouen

Rappel introductif :Le Soudan est le plus grand pays d’Afrique avec 2,5 millions de km² soit 5 fois la superficie de la France. Il compte environ 35 millions d’habitants.
Il est partagé en 3 zones climatiques :
· Le tiers nord (entre le 22° Nord et Khartoum) : désert avec population de nomades chameliers.
· Un tiers du centre du territoire est composé par la bande sahélienne soudanienne. Elle possède une population d’agriculteurs sédentaires qui cultivent des céréales et des oléagineux. Il y a également un élevage semi-nomade. C’est la région la plus densément peuplée du Soudan. Elle est située sur la route du pèlerinage de La Mecque depuis l’Afrique de l’Ouest.
· Le tiers sud est composé de savanes avec herbe à éléphant. Elle est peuplée d’éleveurs de bovins nomades dans les marais du Haut-Nil.

A - LE SOUDAN NE DEVRAIT PAS AVOIR DE PROBLÈME POUR NOURRIR SA POPULATION.
Ce pays ne devrait pas avoir de difficultés à nourrir sa population. Il fut même un temps envisagé dans les années 1970 comme « grenier » du monde arabe pour les pays du Golfe. Ceux-ci ont même investi dans l’agro-business au Soudan.
Cela a entraîné une distorsion dans le développement économique du Soudan avec le développement d’une agriculture mécanisée dans la bande centrale opérée par des grandes compagnies étrangères ou proches du gouvernement au détriment des populations autochtones.
Les grandes compagnies ont produit du sorgho, des protéagineux, du sésame après l’expulsion des autochtones. Ceux-ci sont soit allés dans les bidonvilles de Khartoum, soit restés aux marges des grands domaines où ils sont employés quelques jours par an pour la récolte.La rébellion dans le Sud du pays est née en mai 1983 avec le SPLA (Sudan People Liberation Army). Il s’agit d’un mouvement militaire des populations du tiers sud du pays contre les grandes compagnies étrangères, arabes et proches du gouvernement. Elles refusaient la colonisation avec une agriculture très peu respectueuse de l’environnement (pas de rotation des cultures, pas d’assolements) qui entraîne la stérilisation des terres au bout de 5 ou 6 ans. Cela a pour conséquence le déplacement de cette colonisation (et de la désertification d’origine anthropique) vers le Sud.
C’est est le premier facteur de guerre et la première arme alimentaire (avec ce mode de développement). Cette agriculture de colonisation est une agriculture d’exportation pour l’alimentation animale des élevages industriels des pays riches. Les banques islamiques se sont installées dès 1977 pour spéculer sur des productions agricoles y compris lors des disettes.

B - L’AIDE ALIMENTAIRE : BUT OU MOYEN ?
Il y a la guerre depuis 1983 au Sud Soudan.Comment les belligérants ont-ils utilisé l’arme alimentaire ?
· Pour l’armée gouvernementale, la répression contre les populations censées soutenir le SPLA utilise l’arme alimentaire en les affamant. Il s’agit d’éliminer les populations, de les déplacer vers des lieux où il y aura la possibilité de les contrôler plus efficacement. Les moyens utilisés sont la destruction des villages, des récoltes ou des greniers par le feu, l’abattage du cheptel.Ceci provoque l’émotion de la communauté internationale qui envoie des aides qui deviennent des enjeux pour :
· Le gouvernement soumis à la pression internationale afin d’ouvrir les frontières (pour éviter l’accusation de génocide). Mais l’aide alimentaire permet de nourrir une armée gouvernementale de 150 000 hommes disséminés sur un front de 600 000 Km² (avec un climat rude) dans tous les territoires du Sud. Grâce à l’aide alimentaire, la guerre devient moins coûteuse et plus facile à mener.
· Pour le SPLA, l’aide alimentaire peut nourrir les troupes rebelles estimées à environ 100 000 hommes.Pour le gouvernement, l’aide alimentaire donne la possibilité de rémunérer à peu de frais des officiers qui la revendent avec profit à des commerçants. Les officiers ont donc INTÉRÊT à continuer la guerre.
C’est la même chose pour le SPLA car la guerre et l’aide alimentaire permettent de se constituer une CLIENTÈLE.
Par exemple, lors de la famine de 1998 qui a provoqué 300 000 morts (surtout des femmes avec enfants car ils ne présentent aucun intérêt politique) au Bab El Ghazal. Le contrôle de l’aide alimentaire est l’enjeu de la guerre aux dépens des populations civiles. Cela motive les seigneurs de la guerre car elle leur permet de contrôler les populations sans défense, les pistes afin de permettre de décrocher les aides des ONG (obtenir une lisibilité internationale à New York) et obtenir des voitures, des camions…
Cela permet la construction de territoires en fonction d’acteurs qui ont des enjeux. C’est devenu un mode de fonctionnement d’un certain nombre de sociétés, un lien pervers Nord – Sud.Le conférencier insiste sur la région du Bab El Ghazal :
· Lors de la saison sèche (février à juin), c’est la saison des offensives militaires gouvernementales avec tanks, technicals (pick-up équipés de mitrailleuses lourdes) contre les populations civiles. Ces opérations sont moins dangereuses et plus « rentables » car elles permettent le pillage du bétail voire l’esclavage des femmes et des enfants par des milices gouvernementales. Montée de la pression internationale pour une aide alimentaire mais refus du gouvernement qui fait monter la pression.
· Lors de la saison des pluies, le gouvernement lève alors son veto à l’arrivée de l’aide apportée par voie aérienne (coût élevé, quantités modiques) avec largages le plus souvent. Lors de cette saison, les populations sont fragilisées par les maladies comme le paludisme. Cela a provoqué des milliers de morts.En 1998, au Bab El Ghazal, il y a eu une sorte de partage des rôles entre armée gouvernementale et mouvements rebelles. Par exemple, le gouvernement a défini lui-même quelles seraient les zones où les aides seraient possibles c’est-à-dire là où il contrôle le mieux la population. Il était interdit aux étrangers de distribuer eux-mêmes l’aide alimentaire. Celle-ci doit être distribuée par l’armée gouvernementale ou le SPLA à travers des « ONG » soudanaises.En 2002, il y a eu la 1ère intervention étrangère (française) dans les monts Nouba depuis 1985. Dans cette région, de nombreux inselbergs sont contrôlés par les rebelles alors que les villes et la plaine sont contrôlées par le gouvernement. Le gouvernement faisait pression sur la population civile pour qu’elle quitte les refuges des inselbergs en essayant de disposer des aides des pays du Golfe dans des « camps » mais les montagnes sont entourées de champs de mines.
Pendant 15 ans, la population est restée dans les Monts Nouba. Les rebelles du SPLA avaient des difficultés à aider cette région, l’aide internationale clandestine aérienne n’avait lieu qu’au compte-gouttes. Elle était essentiellement américaine (USAID) pour la simple survie des populations car le gouvernement islamiste soudanais depuis 1989 était perçu comme ennemi par les Etats-Unis (Soudan appartient au groupe des « rogue states » ou Etats voyous).
500 000 Noubas ont été chassés de leur région par le gouvernement et la grande majorité s’est installée dans les bidonvilles de Khartoum à la suite d’un véritable nettoyage ethnique. Toutes les plaines avaient été quadrillées par des champs de coton à l’origine. Tout ceci a disparu car les grandes compagnies proches du pouvoir les ont expulsé pour posséder des grands domaines sur place ou permettre le retour des nomades

.C. QUELLES LOGIQUES POUR LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE VIS-A-VIS DE CETTE ARME ALIMENTAIRE ?
· L’ONU : elle est présente par ses agences (PAM avec largages par avion de la nourriture, UNICEF, OMS, PNUD…). Ces agences ont leurs logiques internes et se concurrencent entre elles pour capter les fonds des pays donateurs. L’ONU est en situation délicate mais un accord a été signé avec le gouvernement soudanais en 1989 : opération Life Line Sudan avec 2 milliards de $. Mais cela n’a pas empêché depuis 2 ou 3 millions de morts. Les Etats donateurs se sont contenté de donner les fonds. L’ONU a pour priorités : d’avoir accès au terrain pour ses agences, de « faire du chiffre » en proposant financements, protection aux petites ONG.
· Les ONG : Il y a environ 40 petites ONG au Soudan. Elles ont également pour priorité leur présence au Soudan. Elles doivent en retour accepter les pressions du gouvernement et / ou du SPLA. Elles doivent « fermer les yeux » sur les détournements qui peuvent aller jusqu’à 90 %. L’aide à la population n’arrive qu’en dernier. Du côté des mouvements rebelles, les humanitaires sont soumis à une « taxation » (de séjour, d’habitation) qui peut aller jusqu’à la « réquisition » ou vol des 4X4. L’humanitaire nourrit toutes sortes de trafics, par exemple pour les avions (nombreux avions, hélicoptères et pilotes issus de l’ex-URSS qui font monter les enchères pour les largages opérés à des prix faramineux parfois).Quel est le bénéfice de ce genre d’opération ?
· La crise du Darfour a débuté en juillet 2003 mais il a fallu attendre l’été 2004 pour qu’il y ait une réaction officielle de Kofi Annan. Cela aurait pu éviter de nombreux drames si l’ONU avait réagi avant. L’ONU tente de conserver son image positive en gérant les émois de l’opinion publique mondiale.
· Les Etats-Unis (et surtout la CIA) utilise ce genre de situation pour faire pression sur le gouvernement soudanais afin de l’empêcher de nuire mais sans le renverser (surtout à l’époque où Ben Laden y résidait, il avait des intérêts très importants dans le BTP et la colonisation agricole avant d’être expulsé du Soudan en 1998).
Bilan : Ces opérations humanitaires « rapprochent » les belligérants qui savent qu’il y a une « ligne rouge » à ne pas franchir dans leurs opérations. C’est pourquoi il y a une stabilité dans cette guerre qui dure depuis 20 ans. Lors des négociations de paix de 2002, aucun des 2 camps n’avait de réel intérêt à la paix car la guerre rapporte sans avoir à mettre en œuvre des investissements de réel développement.
La guerre est donc devenue un système de fonctionnement normal pour les acteurs du conflit soudanais. La crise du Darfour de 2004 a permis d’avoir une excuse pour l’échec des négociations.