Du poisson pour se nourrir,
du poisson pour vivre :
les enjeux de la pêche et de l'aquaculture
à l'aube du 3e millénaire

Jean-Pierre CORLAY

Professeur de géographie, Géolittomer
UMR 6554 CNRS Littoral, Environnement, Télédétection, Géomatique
Université de Nantes, IGARUN

Résumé Article complet

Les protéines d’origine aquatique (poissons, crustacés, mollusques, plantes) occupent une place croissante dans la consommation alimentaire mondiale même si leur production n’est pas entièrement destinée à l’alimentation humaine. Les termes du titre de cette contribution font directement référence aux producteurs (pêcheurs et aquaculteurs) et aux consommateurs en posant les fondements de la problématique : le poisson doit permettre aux producteurs de se nourrir, et aussi de vivre décemment de leur métier, comme il doit permettre aux consommateurs d’accéder à une source de protéine, souvent vitale, à des prix compatibles avec leur pouvoir d’achat or, bien souvent, en divers lieux et divers moments dans le monde, ces objectifs ne sont pas atteints.

On estime que les protéines d’origine aquatique représentent environ 16% des protéines animales consommées dans le monde. Si dans certaines régions cette part est inférieure (6,6% en Amérique du Nord, 9,7% en Europe occidentale) dans de nombreux pays la contribution est bien plus importante (51% au Japon), surtout dans les pays du Sud (entre 40% et 50% en Thaïlande, au Vietnam, au Myanmar, au Zaïre, 50 et 60%, aux Philippines, en République de Corée, au Congo, et plus de 60% en Indonésie, au Ghana, pour ne prendre que quelques exemples). Selon un rapport de Greenpeace, en 1994, 60% des populations des pays en développement tiraient du poisson environ 40% de leur ration protéique.

Pêche et aquaculture comportent plusieurs enjeux. D’abord, un enjeu de sécurité alimentaire ; alors que 2 milliards d’habitants souffrent de malnutrition, la pêche et l’aquaculture peuvent-elles contribuer à lutter contre la faim dans le monde ? (Chaussade, 1997). Ensuite, un enjeu social, en tant qu’activités créatrices d’emplois ; selon les évaluations de la FAO, il y aurait dans le monde 14 millions de producteurs et 20 millions d’emplois induits, soit un total de 34-35 millions de fishworkers (travailleurs du poisson) ce qui, en appliquant un coefficient multiplicateur de 4 à 5 par foyer, ferait vivre 140 à 185 millions de personnes. L’enjeu économique n’est pas moindre quand on considère la valeur des exportations mondiales de produits de la pêche et de l’aquaculture - 56 milliards de $US en 2001 -, comparée à celle de la viande, tous produits confondus (49 milliards), du blé (16 milliards), du sucre (11 milliards) ou du café (7 milliards). L’enjeu spatial et territorial est également important ; il se mesure à l’aune des espaces construits et vécus par les communautés de pêcheurs et d’aquaculteurs à l’interface terre-mer et en mer, l’exploitation des ressources aquatiques étant souvent un facteur de stabilité socio-spatiale d’autant plus fort que le pays est moins développé. Enfin, un enjeu culturel : la pêche et l’aquaculture sont générateurs d’identités locales ou régionales fortes contribuant à une socio-diversité qu’il est utile de préserver et donnant lieu à des valorisations nouvelles comme "le tourisme bleu".

La presse spécialisée se fait souvent l’écho de difficultés allant jusqu’à des formes exacerbées de crise : baisse des captures, réduction de flottes avec chômage corrélatif, fermetures réglementaires de zones de production pour cause de pollution, conflits entre pêcheurs, entre flottes artisanales et navires industriels, entre usages sur le littoral, augmentation des prix du poisson, suspicion sur certains produits aquacoles, etc. Même si elle touche l’ensemble de la planète, cette crise est plus ou moins sensible selon les lieux et les époques ; elle n’en témoigne pas moins de dysfonctionnements sur lesquels il faut s’interroger, avant d’en rechercher les causes et de proposer quelques solutions pour une exploitation durable et équitable des ressources bioaquatiques.


I - Quelques problèmes majeurs


Les données du département des pêches de la FAO sont éloquentes : au cours du dernier demi-siècle, la production halieutique (la pêche) et aquacole a connu une formidable croissance, passant de 20 Mt au début des années 1950 à 141 Mt en 2001 (dernière statistique officielle disponible) (Figure 1). Cette véritable "explosion" est liée à l’essor de la demande et de l’offre mondiale en produits d’origine aquatique. La croissance démographique, la recherche de produits alimentaires à forte valeur sanitaire comme le poisson, le développement des élevages industriels hors-sol puis de l’aquaculture intensive ont vigoureusement stimulé la demande. Simultanément, la révolution technique qui a fortement augmenté l’efficacité des moyens de production, de traitement et de conservation, l’évolution des moyens de transport et une organisation des marchés de plus en plus mondialisée ont contribué à augmenter l’offre. Derrière ce constat, se cachent de nombreuses interrogations sur la nature et le partage de cette croissance.


1 - À qui profite la croissance ? ou l’inégale répartition de la rente halieutique et aquacole

La FAO a élaboré un indicateur pertinent permettant de répondre en partie à la question : la disponibilité alimentaire par habitant (DAH) ou consommation apparente qui se calcule en retirant de la production halieutique et aquacole totale d’un pays la part destinée à l’industrie dite "minotière" (farines, huiles et sous-produits divers), en ajoutant le solde du commerce des produits de la mer et en divisant le résultat par le nombre d’habitants.

La moyenne mondiale, qui s’élève, en 2001, à 15,8 kg/h, masque d’énormes disparités. Les pays industriels consomment en moyenne 28 kg/h tandis que la consommation des pays en développement, bien qu’en augmentation régulière, n’atteint que 13,8 kg/h. À une échelle plus fine, l’analyse doit être nuancée. Dans les pays industriels, la DAH est souvent élevée, parfois très élevée comme dans certaines îles du Nord (90 kg/h en Islande, 87 aux Féroé), ou au Japon (64) ; elle atteint 51 kg/h en Norvège, 60 au Portugal, 45 en Espagne, 29 en France. Les disparités les plus fortes s’observent dans les pays du Sud. Si l’Asie du Sud-Est consomme en moyenne 24 kg/h (24,5 pour la Chine, 30 pour les Philippines et l’Indonésie mais 9,9 pour le Laos, 16 pour le Myanmar), l’Afrique de l’Ouest n’est qu’à 11,6 kg/h (29 pour le Sénégal, 9 pour le Nigéria), l’Afrique orientale à 4,5, l’Amérique du Sud à 8,9 (de 20 au Pérou à 6,3 en Equateur) et l’Amérique centrale à 7,9.

Les captures des pays dits à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV) (1) s’élèvent à 35,4 Mt en 2001, soit 38,4% du total mondial pour une population de 3,853 milliards d’habitants, soit 63% de l’effectif mondial. En revanche, la production aquacole de ces mêmes pays (40,5 Mt) représente 84% de la production mondiale mais la Chine, à elle seule, en totalise 71% ! Sans la Chine, les PFRDV totalisent 13% de la production aquacole mondiale pour 42% de la population.

Les inégalités dans le partage de la rente halieutique et aquacole touchent donc fortement les pays de la faim, même si l’aquaculture compense quelque peu les déséquilibres. Le secteur halio-aquacole mondial reproduit ainsi les disparités géoéconomiques constatées dans bien d’autres domaines. Certes, les conditions naturelles, historiques, culturelles, d’accès aux ressources et de consommation des produits aquatiques sont très diverses, mais elles ne suffisent pas à expliquer de telles inégalités.


2 - Quelle est la signification de l’émergence des NPH et NPA ?

On entend par NPH, les Nouveaux Pays Halieutiques et par NPA, les Nouveaux Pays Aquacoles, par analogie avec les NPI, concept plus largement répandu.

La croissance de la production halio-aquacole depuis 1950 s’est accompagnée de profonds changements dans sa géographie. Au sortir de la guerre, alors que l’aquaculture reste marginale, le centre de gravité de l’espace halieutique mondial se situe dans l’Atlantique Nord-Est ; c’est la principale zone de production exploitée par les pays européens qui disposent d’importantes ressources dans ce secteur océanique, possèdent les capitaux pour investir dans les moyens de production (navires, usines de traitement, recherche scientifique et technique) et profitent d’un marché en pleine croissance. Au cours des deux décennies suivantes, l’Europe joue toujours un rôle important mais les pêches mondiales sont régulièrement dominées par le Japon et l’URSS qui travaillent sur tous les océans. Seul le Pérou les concurrence au cours des années 1960 en exploitant un gigantesque gisement d’anchois et de sardines destinés à fabriquer farine et huile de poisson exportées sur le marché américain.

Au début des années 1980, de nouveaux pays accèdent progressivement aux premiers rangs des producteurs halieutiques ; ce sont principalement des pays du Tiers Monde qui développent rapidement leurs secteurs des pêches avec ou sans l’aide des capitaux du Nord. Quelques pays africains, mais surtout de nombreux pays asiatiques, se lancent dans une exploitation multiforme de leurs eaux proches (désormais "protégées" par la Convention sur le droit de la mer de 1982) et d’eaux plus lointaines. Parallèlement, ils suscitent un vigoureux essor de l’aquaculture tant en eau douce qu’en eau salée. En 1987-88, la production halieutique et aquacole des pays du Sud dépasse celle des pays du Nord.

Aujourd’hui, les pêches mondiales sont dominées par le géant chinois (16,5 Mt sur un total de 92,4 Mt) suivi du Pérou et, dans les 20 premiers pays pêcheurs, on trouve 13 pays en développement, dont 9 pays d’Asie (Chine, Indonésie, Inde, Thaïlande, Rép. de Corée, Philippines, Vietnam, Malaisie, Myanmar), mais aussi le Chili, le Mexique, le Maroc. Le premier européen, la Norvège, est au 10e rang et la France au 29e à égalité avec l’Équateur. Le Japon et les pays de l’ex-URSS ont vu leurs captures chuter de moitié. Depuis la fin des années 1970, la première zone de pêche est le Pacifique Nord-Ouest où la Chine a supplanté le Japon.

Le phénomène est encore plus spectaculaire pour l’aquaculture où la part des pays du Sud est prépondérante en tonnage (voir ci-dessus). Là aussi, la Chine domine (34 Mt) suivie, de très loin, par l’Inde (2,2 Mt), les Philippines (1,2 Mt), l’Indonésie (1,1 Mt), la Thaïlande (720 000 t), le Bangladesh (687 000 t), etc., le Japon (1,3 Mt), s’insérant à la 3e place, la Norvège à la 9e (510 000 t) et la France à la 16e (250 000 t).

Le commerce international des produits de la mer a lui aussi profondément évolué. Les échanges se sont intensifiés : en 1980, ils représentaient 25% de la production, ils en totalisent près de la moitié aujourd’hui. Les pays en développement sont complètement intégrés à ce commerce : la Thaïlande est le premier exportateur mondial depuis cinq à six ans suivie, récemment de la Chine et le Chili, le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde, le Pérou, la Rép. de Corée font partie des 20 premiers pays exportateurs.

Ces profondes mutations ont fait glisser le centre de gravité de l’espace halio-aquacole mondial de l’Atlantique Nord-Est à la façade ouest du Pacifique.

 

L’essor de la production, en grande partie imputable aux pays en développement, ne profite pas totalement à leurs populations ; croissance de la production ne signifie pas toujours amélioration de la sécurité alimentaire. Tout d’abord, une part non négligeable des captures est vouée à la réduction en farine et huile de poissons surtout destinée à l’aquaculture intensive. Le Pérou, deuxième pays pêcheur au monde, consacre 89,5% de sa production à la farine, le Chili, sixième producteur, 78%. Ensuite, les pays du Sud sont pour beaucoup des exportateurs nets de produits de la mer avec des balances commerciales excédentaires. 50% des exportations mondiales proviennent de pays en développement alors que 80% de ces exportations sont absorbés par les marchés européen, nord-américain et japonais. De plus, arrivent en tête des exportations mondiales des produits de haute valeur marchande issus, pour certains, de pays du Sud et à destination du Nord. Ainsi, le marché des crevettes, "l’or rose", premier marché mondial représentant 10 milliards de $US (18% de la valeur totale des exportations !), dont 8 pour les crevettes congelées, est dominé aux exportations par cinq pays du Sud, la Thaïlande, l’Indonésie, l’Inde, le Vietnam et le Mexique, et aux importations par les États-Unis, l’UE et le Japon. L’exemple de l’Équateur montre que produire n’est pas forcément consommer. Les captures de cet État sud-américain s’élèvent en 2001 à 588 700 t ; 167 300 t sont destinées à la réduction minotière, dont l’essentiel sert à produire entre 70 et 100 000 t de crevettes d’élevage selon les années. La balance commerciale du pays est très largement excédentaire avec 343 000 t aux exportations et 5 300 t aux importations ; en moyenne, seuls 13 à 15% des volumes pêchés sont donc destinés à la consommation intérieure, avec une DAH de 6,3 kg/h, alors qu’une part importante de la population souffre de malnutrition.

L’essor des pêches et de l’aquaculture des pays en développement masque donc des aspects pervers. Certes il a été stimulé par une demande alimentaire croissante qu’il contribue en partie à satisfaire et les échanges commerciaux entre pays du Sud s’intensifient nettement depuis quelques années. Cependant, cette croissance résulte le plus souvent d’investissements nationaux ou étrangers (par le biais de sociétés conjointes) qui ont mis en place des stratégies d’exploitation des ressources aquatiques vouées à l’exportation ou à la réduction minotière, au détriment des activités artisanales locales à finalité vivrière. Non seulement, cette croissance n’a pas amélioré sensiblement la sécurité alimentaire de ces pays mais elle représente une sorte de détournement de la ressource naturelle vers les pays riches, ce qui a conduit certaines ONG à écrire que, dans ce domaine comme dans d’autres, « le Sud nourrit le Nord » (Le Sann, 1995).


3 - Modernisation de la pêche versus aggravation de la crise : une apparente contradiction ?

Tout au long du XXe siècle, la pêche a connu de profondes mutations techniques : navigation, positionnement, motorisation des navires, détection des bancs de poissons, engins de capture, développement de l’hydraulique, de l’électronique, de l’informatique, qui ont conduit à une augmentation considérable des moyens de production. Or, la courbe des captures (Figure 1) montre qu’après la forte croissance des décennies 1950 et 60 (de 20 à 65 Mt), les prises mondiales ont stagné entre 65 et 70 Mt pendant les années 1970 puis ont à nouveau augmenté, mais faiblement ; depuis une dizaine d’années, elles oscillent entre 92 et 94 Mt, dont 80 à 85 Mt pour les pêches maritimes, comme si un palier étant atteint. La croissance globale des produits aquatiques est désormais due principalement à l’aquaculture.

L’essor des capacités de production aboutirait donc au mieux, à une stagnation de la production, au pire, çà et là, à sa diminution. Cet état de fait, apparemment contradictoire, est maintenant bien connu des chercheurs ; c’est le phénomène de surexploitation ou surpêche (l’overfishing des Anglo-Saxons). Sur une pêcherie donnée, les améliorations techniques rendent les navires plus efficaces en augmentant l’effort de pêche sur la ressource. Si l’accès à la zone de pêche est libre, on constate au bout d’un certain temps que la taille et le volume des prises diminuent, conduisant les pêcheurs à investir pour tenter de pêcher plus, ce qui augmente l’effort de pêche et aggrave le phénomène. Tout le système s’enfonce dans une spirale vicieuse avec sa cascade de difficultés croissantes : les prises diminuent fragilisant la comptabilité des armements qui font alors appel à l’aide publique tandis que la raréfaction relative du poisson augmente son prix sur le marché au profit des opérateurs commerciaux. La surexploitation prend un aspect biologique (effondrement des stocks), un aspect économique (faillites des armements, destruction de bateaux, pénalisation du consommateur due au renchérissement des prix du poisson et au financement du soutien au secteur via les subventions), un aspect social (chômage, inégalité devant l’offre de produits de la mer) et un aspect spatial (difficultés pour les territoires côtiers touchés par la crise).

Ce phénomène de la surexploitation n’est pas récent mais il s’est intensifié dès la fin des années 1960 en touchant d’abord les pêcheries du nord de l’océan mondial, ce qui a entraîné un glissement des flottes vers le Sud et une augmentation généralisée de la pression sur les stocks, d’autant que les pays en développement se lançaient dans l’exploitation de leurs eaux. Selon de nombreuses études, 30% des stocks mondiaux seraient en danger d’extinction et 60% seraient surexploités ; dans les eaux européennes, la plupart de stocks connaissent un état de surexploitation (Laubier, 2003).


4 - Essor de l’aquaculture, mais quelle aquaculture ?

L’augmentation de la production halio-aquacole depuis une trentaine d’années est donc principalement due à l’essor de l’aquaculture, les difficultés de la pêche ne permettant pas de subvenir à une demande croissante de protéines aquatiques. En 1970, le volume des captures s’élevait à environ 69 Mt et la production aquacole à 3,5 Mt, algues comprises. En 2001, les chiffres sont respectivement de 93,7 Mt et 48,4 Mt, soit, au cours des trente dernières années, une croissance de 36% pour la pêche et une multiplication par près de 14 pour l’aquaculture ! Ce phénomène résulte de la crise chronique des pêches et de la mise en place corrélative de stratégies compensatrices de production de protéines aquatiques, du développement de la recherche, de la mise au point de filières aquacoles à haute productivité biologique et d’un fort engagement des pays en développement sur la voie de l’aquaculture.

Cependant, derrière les chiffres, se dissimulent là aussi des aspects pervers. Il existe plusieurs formes d’aquaculture selon le niveau d’intervention de l’homme dans le processus de production et sur le milieu. L’aquaculture de repeuplement consiste à récupérer des juvéniles, les protéger jusqu'à un certain stade, les relâcher dans le milieu où ils se nourriront naturellement et à les capturer à taille commerciale ; c’est, par exemple, le sea-ranching largement pratiqué au Japon ou sur la côte pacifique américaine pour la production du saumon. L’aquaculture de conversion utilise les potentialités d’un milieu dont l’aménagement vise à valoriser au maximum les potentialités de la production primaire phyto- et zooplanctonique. C’est le cas de la valliculture, ou élevage en marais, pratiquée dans le monde entier et depuis plusieurs siècles, qui vise à capturer des juvéniles en milieu naturel dans des étangs côtiers puis à les laisser croître jusqu’à la taille consommable. Parfois, l’intégration de l’aquaculture en eau douce ou saumâtre à la riziculture et/ou à un élevage avicole dans les zones côtières par rotation culturale (les tambaks indonésiens, la rizi-pisciculture asiatique) permet d’importantes productions par recyclage des déchets azotés issus de l’agriculture et de l’élevage. C’est enfin le cas de la conchyliculture traditionnelle (élevage de coquillages comme en Europe) qui force la croissance des animaux dans des concessions installées sur l’estran ou en eau profonde sans apport alimentaire extérieur. Ces formes extensives ou semi-intensives améliorent les rendements sans trop nuire au milieu et à faibles coûts de production. L’aquaculture de transformation regroupe les formes les plus intensives. Les jeunes animaux sont issus d’écloseries et de nourriceries en établissements spécialisés puis placés dans des structures en milieu contrôlé, à terre ou en mer, à l’air libre ou fermé (bassins, cages, radeaux flottants) où leur croissance est assurée par des apports d’aliments industriels à base de farines de poisson (2). La crevetticulture et la pisciculture nouvelle (salmoniculture, élevage des bars, des dorades, des turbots, embouche des thons rouges, etc.) s’opèrent souvent selon cette filière intensive. L’essor de l’aquaculture résulte de l’amélioration des rendements de l’aquaculture traditionnelle et de l’émergence des formes nouvelles de l’activité à partir des années 1970-80 qui ont conduit certains auteurs à parler de "révolution aquacole" (Doumenge, 1986).


Dans les pays du Nord, l’aquaculture combine ces diverses filières. Dans les pays du Sud, une part non négligeable de cet essor résulte de formes extensives ou semi-intensives destinées à répondre à la demande alimentaire, mais ces pays développent également des formes intensives, en partie destinées à l’exportation. Or, ces filières intensives sont néfastes à plus d’un titre. Elles détournent une partie de la production primaire vers l’exportation, entretiennent les pêches minotières pourvoyeuses de farines, et sont souvent très agressives envers le milieu comme la crevetticulture qui, en pays tropical, s’opère le plus souvent dans de vastes bassins creusés aux dépens des mangroves dont plusieurs dizaines de milliers d’hectares ont ainsi disparu. L’aquaculture intensive produit beaucoup de déchets, déchets du métabolisme des animaux, également volumes d’aliments et d’engrais (comme dans l’algoculture) non consommés et qui se diffusent dans le milieu provoquant, lorsque certaines seuils sont atteints, l’hypoxie et l’anoxie des eaux par eutrophisation. Au Nord comme au Sud, les filières intensives, où les animaux sont fragilisés par la forte densité des élevages, utilisent, souvent en excès, des produits zoo-sanitaires préventifs ou curatifs (vaccins, antibiotiques, etc.) dont une partie se disperse dans le milieu aggravant la pollution de certains secteurs côtiers. De plus, ces filières sont coûteuses et leurs productions ne peuvent donc être destinées qu’à des marchés à haut niveau de vie. Le phénomène touche autant les pays du Nord que les pays du Sud mais dans ces derniers, plus fragiles, les effets induits sur les sociétés, les économies et les milieux littoraux sont encore plus néfastes.


L’offre mondiale en protéines aquatiques a donc considérablement augmenté depuis un demi-siècle ; pourtant, elle ne contribue pas suffisamment à améliorer la sécurité alimentaire et elle génère des dysfonctionnements, des effets pervers qui, à terme, peuvent conduire à de graves conséquences socio-économiques et environnementales.


II - Les causes des dysfonctionnements


De nombreuses études émanant d’organismes scientifiques, d’ONG et de milieux professionnels, ont produit des analyses qui identifient les causes majeures de ces dysfonctionnements tout en reconnaissant que la recherche doit encore progresser en la matière.


1 - Pêche et aquaculture : des systèmes complexes sous fortes contraintes

Les rendements de la pêche et de l’aquaculture, à quelque échelle que l’on se place, résultent d’une combinaison de facteurs internes et externes aux deux champs d’activités, relevant à la fois de la nature et de la société, et que l’on peut comprendre à la lumière d’une approche systémique (Figure 2).


L’état et la dynamique d’un système halieutique, donc ses rendements en terme de produits et de revenus, dépendent d’abord des interactions entre les facteurs internes du système qui peuvent se ramener à cinq composantes. La stratégie de pêche représente la volonté politique des décideurs et acteurs d’un groupe social quelconque d’exploiter tel stock aquatique à telle fin (vivrière, commerciale, exportatrice, etc.). L’effort de pêche regroupe l’ensemble des moyens de production, matériels et humains, mobilisés pour exploiter la ressource et les modalités de leur utilisation. Cet effort de pêche s’applique à des stocks, animaux et végétaux aquatiques, dont l’abondance, avant tout acte de prélèvement, dépend de facteurs naturels, physiques et biologiques. Le marché dont l’importance quantitative et qualitative, l’organisation et l’accessibilité déterminent la demande. Enfin, la réglementation qui construit le cadre juridique de l’activité et s’applique plus à l’effort de pêche et au marché qu’aux deux autres composantes. Le simple jeu de ces interactions peut déjà s’avérer très complexe et de nombreux modèles ont été élaborés pour en comprendre la dynamique. Même s’il reste encore beaucoup à découvrir, des progrès substantiels ont été accomplis en matière de connaissance donc de prédiction de l’évolution des pêcheries soumises à exploitation.

Le système halieutique est de plus en plus soumis aux effets de facteurs externes. L’état de développement du pays est un premier facteur important dont dépendent les stratégies et surtout la nature et le niveau de l’effort de pêche. Nombreux pays du Sud n’ont pas les moyens techniques, administratifs, scientifiques suffisants pour mettre en place une politique des pêches efficace ; de plus, ils pêchent souvent pour exporter et combler en partie leurs dettes. Le contexte économique international joue aussi directement sur la santé du système halieutique ; les fluctuations monétaires, en particulier celles du dollar US, le coût du pétrole, sont des externalités fortes qui touchent les producteurs du Nord comme ceux du Sud. L’état de l’environnement aquatique terrestre et marin influe également sur la productivité naturelle du milieu donc sur l’abondance et la qualité des stocks exploités. On connaît les effets de toutes les formes de pollution chronique et accidentelle, directes ou indirectes (en provenance des bassins versants) sur les ressources vivantes aquatiques ; dans un rapport récent, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement s’inquiète du fait qu’un bonne partie des 160 millions de tonnes d’azote utilisés annuellement dans le monde comme fertilisants finit à la mer entraînant la multiplication des zones eutrophisées. Certains bouleversements géopolitiques peuvent perturber les relations internationales au point de déstabiliser les marchés, dont celui des produits de la mer (3). La présence d’activités concurrentes sur le littoral et en mer (agriculture, urbanisation, tourisme, navigation, construction d’éoliennes, etc.) peut générer des atteintes à l’environnement et des contractions de l’espace de travail des pêcheurs. Le droit de la mer et du littoral est une autre externalité qui fixe les conditions du partage des eaux, de leurs ressources et de leur utilisation, y compris les ressources bioaquatiques. Enfin, les politiques régionales et nationales d’aménagement du territoire ont des effets sur les équipements portuaires, sur les infrastructures de transport, sur la distribution des populations donc sur la géographie des marchés.

La même démarche peut s’appliquer au système aquacole à quelques nuances près, le contrôle de l’activité par l’homme étant plus fort, ne serait-ce que sur le stock exploité (voir ci-dessous) ; de plus, l’impact des divers usages du littoral est encore plus lourd et souvent directement plus perceptible sur la qualité des eaux côtières donc sur l’aquaculture.

S’ajoutent à ces interactions, les impacts mutuels des deux systèmes. De nombreux produits étant désormais issus à la fois de la pêche et de l’aquaculture, certains d’entre eux, provenant de filières aquacoles intensives, sont fournis à des coûts de production inférieurs à ceux des produits de la pêche qui sont alors plus difficiles à écouler. De plus, une part importante de l’effort de pêche est destinée à l’aquaculture via les produits minotiers (entre 25 et 30% des captures mondiales, selon les années, servent à fabriquer les 6 Mt de farine et 1,2 Mt d’huiles diverses).

Cette approche met en évidence la complexité des phénomènes en jeu du fait de la diversité des facteurs qui interviennent dans les résultats de la pêche et de l’aquaculture à toutes les échelles spatio-temporelles.


2 - La spécificité de la ressource et de son exploitation

Les ressources vivantes aquatiques sont des ressources naturelles, présentant des caractéristiques bien particulières qui ont donné lieu à de nombreux travaux mettant en évidence les dysfonctionnements et les problèmes liés à leur exploitation. Il est nécessaire de distinguer la ressource halieutique – les animaux et végétaux aquatiques exploités par cueillette ou prélèvement dans le milieu naturel –, de la ressource aquacole – le cheptel en élevage dont la production est tout ou partie contrôlée par l’homme.

En matière de pêche, un stock représente un groupe d’animaux d’une même espèce composé de juvéniles (animaux qui n’ont pas atteint la maturité sexuelle) et d’adultes (la biomasse féconde) de diverses tailles et classes d’âge. Souvent les juvéniles évoluent dans des secteurs biologiquement riches (des nourriceries proches des côtes) et rejoignent le groupe des adultes lorsqu’ils atteignent l’âge de se reproduire : c’est le phénomène de recrutement ou l’entrée dans la phase d’exploitation du stock.

L’abondance (nombre d’animaux) et le poids d’un stock exploité dépendent de quatre facteurs : 1 - la croissance pondérale des animaux (P) liée à la disponibilité alimentaire du milieu (rapport proies-prédateurs au sein des chaînes vivantes), 2 - l’importance du recrutement (R), soit l’arrivée des jeunes dans la pêcherie, 3 - la mortalité naturelle par maladie, vieillesse, prédation, (M), 4 - la mortalité par pêche (F). Les deux premiers facteurs, P et R, contribuent à l’augmentation du stock tandis que les deux derniers, M et F, entraînent sa diminution. L’équation de Russel (1931) modélise l’évolution du stock :


S2 = S1 + [(P+R) - (M+F)]

S1 : la biomasse du stock au début de la période d’observation, par ex. à un temps t d’une année,

S2 : la biomasse du stock à la fin de la période d’observation, soit au même temps t de l’année suivante.

 

En première analyse, le facteur F (la pêche) dépend totalement de l’homme tandis que les facteurs P, R, M relèvent de dynamiques naturelles : rapport proies-prédateurs dans un même secteur aquatique, fluctuations environnementales naturelles, cycliques ou exceptionnelles, qui déterminent la production primaire à la base de toutes les chaînes trophiques (4), localisées ou à l’échelle d’un océan, comme le fameux phénomène El Niño, responsable des spectaculaires irrégularités dans l’abondance des stocks d’anchois et de sardines au large des côtes péruviennes et chiliennes.

La crise chronique des pêches vient du fait que S2 est souvent inférieur à S1 le facteur F étant trop important. L’idéal est donc d’effectuer un prélèvement par la pêche qui soit équivalent aux facteurs de croissance, autrement dit de prélever les intérêts en préservant le capital biologique. Cette situation n’est que rarement atteinte pour plusieurs raisons.

La première tient au caractère même de la ressource : elle est sauvage, c’est-à-dire produite dans le milieu en fonction de conditions physico-chimiques et biologiques naturelles ; elle est éminemment variable, du fait de la variabilité des contraintes naturelles ; elle est fugitive car elle se déplace, effectuant des migrations plus ou moins importantes (certes moins pour les coquillages que pour les poissons) ; elle est composite, chaque secteur marin exploité (pêcherie) renfermant une combinaison d’espèces végétales et animales (une biocénose), dont certaines sont ciblées par la pêche, d’autres non, mais dont toutes ont leur importance dans le rendement bio-économique global ; elle est renouvelable, le taux de renouvellement dépendant de facteurs naturels et humains ; enfin, elle est inobservable et seulement sujettes à des évaluations dont la précision dépend de la qualité des données indirectes (déclarations de captures, mesures en criées, échantillonnage en milieu naturel, etc.). Ces spécificités expliquent les difficultés rencontrées par les scientifiques pour apprécier l’état des stocks et assurer leur suivi afin de prononcer des recommandations auprès des responsables politiques.

L’enjeu est donc d’analyser la part de la nature et celle de l’homme dans la disponibilité et la variabilité de la ressource, et c’est là qu’interviennent les autres raisons pour expliquer la difficulté à atteindre un équilibre dynamique des stocks exploités du fait de la diversité des facteurs en présence.

Les facteurs naturels, en grande partie non maîtrisables par l’homme, contribuent de manière significative à la dynamique du système. Cependant, les facteurs humains sont encore plus déterminants. D’abord, directement par le biais d’un effort de pêche trop fort ou mal ciblé sur le stock d’adultes lui-même, voire sur les juvéniles, entamant ainsi le capital. Ensuite, indirectement, car la pêche perturbe les liaisons interspécifiques au sein des stocks souvent composites et génère des phénomènes complexes d’action-rétroaction souvent au détriment des espèces de bonne valeur marchande. Indirectement également car les divers usages terrestres et littoraux ont un impact sur la qualité du milieu aquatique donc sur l’abondance et le renouvellement des stocks commerciaux.

De plus, le statut juridique de la ressource et de l’espace aggrave les difficultés d’une bonne gestion. La ressource est non appropriée et à accès libre : le poisson n’est la propriété de personne, c’est l’acte technique de capture qui entraîne son appropriation. L’espace de travail lui-même, la mer plus d’ailleurs que les eaux douces, est en général non approprié et les pêcheurs ne possèdent que des droits d’usage fixés par la tradition, la coutume ou la réglementation selon les lieux. Cette spécificité juridique explique que les pêcheurs sont en perpétuelle concurrence pour l’accès à la ressource et peuvent toujours espérer pêcher plus en migrant d’une zone à l’autre. C’est ainsi, qu’au cours des années 1960-70, l’augmentation rapide de l’effort de pêche liée aux mutations techniques et à la pression d’une demande multiforme, a entraîné une surexploitation accélérée, d’abord localisée puis généralisée (voir ci-dessus, I-3). Désormais, l’ensemble de l’océan est prospecté et exploité, dans les plus hautes latitudes boréales et australes comme dans les plus grands fonds techniquement exploitables.


La problématique est un peu différente en aquaculture car les conditions juridiques sont différentes. Le stock en élevage (cheptel ou stock végétal) appartient à l’aquaculteur, et l’espace relève également d’une "appropriation" reconnue, le plus souvent par concession les eaux marines de la plupart des pays appartenant au domaine public maritime. De plus, la ressource est peu fugitive, par nature (les coquillages), ou parce qu’elle est circonscrite dans des structures fermées donc contrôlées. Cependant, en aquaculture semi-intensive côtière ou hauturière, où la nourriture provient du milieu naturel, une concurrence existe entre éleveurs quant au choix de l’emplacement des zones d’élevage, le potentiel trophique n’étant pas également réparti. De plus, en pisciculture intensive en milieu ouvert (élevage de poissons en cages marines), le phénomène d’échappement (fuite d’animaux hors des structures) pose de gros problèmes encore mal cernés en matière d’impact sur la faune sauvage par le biais d’éventuelles mutations génétiques.


3 - Le gaspillage des ressources

C’est un aspect important de la mal-exploitation des ressources aquatiques lui aussi bien connu.

Le phénomène concerne surtout la pêche. Les pêches chalutières, industrielles ou artisanales, très largement répandues, capturent d’importantes quantités de poissons dont certains sont commercialement intéressants, d’autre moins, voire pas du tout : c’est ce que l’on appelle le" faux-poisson" ou les prises accessoires. 10 à 30% selon les cas sont récupérés et expédiés vers la réduction minotière, l’essentiel étant rejeté à la mer. Le phénomène concerne les pêches des pays du Nord mais aussi celles du Sud, en particulier les pêches crevettières. Les crevettes se pêchent dans les petits fonds côtiers faunistiquement très riches or, 1 kg de crevette pêché prélève entre 8 et 10 kg de poissons divers perdus car rejetés, alors que ces zones côtières constituent les principales zones de travail des pêches artisanales vivrières de ces pays. S’y ajoutent les pertes au moment du débarquement, surtout dans les pays du Sud où les infrastructures de mise en vente sont déficientes, les pertes liées au traitement industriel des captures (le filetage d’un poisson génère 40 à 50% de son poids en déchets) et des pertes dues aux mécanismes de certains marchés ; ainsi, l’Union européenne protège ses pêcheurs en fixant des prix planchers aux espèces vendues en criée, ce qui est une bonne mesure en soi, mais conduit à retirer du marché une part non négligeable des débarquements qui rejoint la réduction ou les déchets (5). La FAO évalue les pertes de la pêche à 20 à 30 Mt de produits par an !

De nombreuses voix s’élèvent aussi pour dénoncer les pêches minotières (entre 30 et 35 Mt par an) qui détournent une part importante du potentiel vers les élevages industriels avicoles et, de plus en plus, vers les filières d’aquaculture intensive, dont les productions sont destinées à une clientèle ne souffrant pas, en général, de déficit protéique.


4 - Les effets de la mondialisation

Depuis une décennie environ, tous ces dysfonctionnements sont amplifiés par la mondialisation qui fragilise les systèmes halio-aquacoles locaux et régionaux.

Sous les effets de la déréglementation monétaire et des spéculations financières corrélatives, des bouleversements géopolitiques (effondrement du bloc de l’Est), de la pression de l’OMC, du développement de la téléinformation, de la libéralisation du transport routier et aérien, d’une tension toujours plus forte entre l’offre et la demande de protéines aquatiques, on assiste à une concentration des opérateurs qui interviennent sur un marché de plus en plus global tandis que l’offre (la mise en première vente des produits) reste dispersée.

Dans les pays du Nord, les prix payés aux producteurs ont tendance à baisser sous l’effet des importations et de la pression des centrales d’achat de la grande distribution qui assurent, en France par exemple, 60% de la vente des produits frais de la mer. Une part de plus en plus importante des transactions ne s’opère plus désormais à l’échelle de la criée (le marché local) mais à l’échelle du continent, voire du monde. Ces nouvelles modalités du marché touchent brutalement les revenus de la pêche artisanale alors que les coûts d’exploitation n’ont pas diminué. Elles touchent également les pêches industrielles désormais concentrées entre les mains de quelques grands groupes intégrés qui pêchent, transforment et commercialisent à l’échelle planétaire, d’autant qu’ils sont en recherche perpétuelle d’une ressource qui se raréfie. Le marché des produits de la mer est de plus en plus organisé à partir de grandes plates-formes (des super-hubs poissonniers) qui travaillent à l’échelle continentale. Ainsi, le grand pôle halieutique de Capécure à Boulogne-sur-Mer, en France, voit débarquer annuellement environ 50 000 t de produits de la pêche mais traite 350 000 t de produits divers dont l’essentiel vient des pays du nord de l’Europe, et repart vers toute l’Europe, surtout vers l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie ; la gare routière de Capécure reçoit en moyenne une flotte de 120 camions long-courriers quotidiennement.

Dans les pays du Sud, la concurrence est de plus en plus forte entre les pêches traditionnelles et la pêche industrielle. De nombreuses unités des pays du Nord exploitent les eaux de ces pays, certes sur la base d’accords de pêche, mais souvent en vue d’exporter. Une part croissante des pêches piroguières, surtout les plus belles pièces, est expédiée vers le Nord avec un minimum de logistique installée par des sociétés d’import-export à capitaux étrangers ou nationaux. Les difficultés des pêches traditionnelles à répondre à la demande de populations en voie d’urbanisation rapide poussent les autorités à importer des produits aquatiques de base de pays proches ou plus lointains au détriment des pêches locales aggravant ainsi leur situation. De plus, la situation économique de nombreux pays du Sud, souvent très endettés, les conduit à passer sous les fourches caudines de la Banque mondiale et du FMI qui imposent des réajustements structurels poussant à produire plus de protéines aquatiques pour payer leurs dettes au détriment de leur sécurité alimentaire et de leurs ressources naturelles biologiques et environnementales. Poussés à exporter, ces pays ne retirent même pas toujours un bénéfice important de ces exportations qui sont payées avec un dollar fortement déprécié ; parfois même, l’imposition de normes sanitaires constitue un obstacle aux échanges. La faiblesse des coûts salariaux dans ces pays est favorable aux délocalisations des industries de transformation ; la plupart des grandes sociétés thonières états-uniennes, européennes et japonaises, possèdent des bases industrielles dans les pays du Sud où se fabrique une part importante de la production mondiale de conserve. Le processus d’intégration croissante produit aussi ses effets pervers dans certaines formes d’aquaculture intensive. Des sociétés du Nord ou leurs filiales, profitent des conditions avantageuses existant dans les pays du Sud (disponibilité spatiale, main d’œuvre abondante et bon marché, législation laxiste, etc.) pour implanter des fermes aquacoles, surtout de crevettes (premier marché mondial des produits de la mer rappelons-le) ; si la rentabilité de l’affaire vient à baisser (problèmes locaux, techniques, sociaux, politiques, ou généraux, conjoncture plus favorable ailleurs, changement stratégique de la firme), elles abandonnent le lieu pour s’implanter dans un autre secteur, dans un pays voisin voire sur un autre continent : cette forme d’aquaculture minière produit des effets désastreux sur les sociétés et les environnements locaux.

La mondialisation dans toutes ses manifestations (commerce international, accords de pêche, implantations aquacoles, industrielles) ne conduit pas uniquement à un renforcement de la dépendance du Nord sur le Sud mais aussi à de nouvelles relations, nombreuses et complexes, entre pays du Sud, certains plus avancés que d’autres en matière de développement halio-aquacole générant leurs lots d’effets positifs et négatifs.


L’activité halieutique et aquacole connaît donc, de l’échelle locale à l’échelle mondiale, de nombreux problèmes : déséquilibre entre l’offre et la demande, mal- ou surexploitation généralisée des ressources, gaspillages, trop d’échecs au Nord, trop de misère dans un Sud fortement dépendant, inégalités criantes à tous les niveaux et dans tous les domaines. Ces problèmes découlent de multiples causes relevant de la nature, de la société et de leurs interactions, les contraintes naturelles et sociales interagissant tant au cœur même des systèmes que comme externalités.


III - Quelles solutions ? Quelles perspectives ?


La question centrale d’une bonne gestion halieutique et aquacole se décline en deux volets : tirer le profit alimentaire maximum durable du potentiel aquatique et tirer le profit économique maximum durable de son exploitation, tant pour les producteurs qui doivent vivre décemment de leur travail que pour le consommateur qui doit avoir accès à un produit au prix compatible avec son pouvoir d’achat et éviter de financer indirectement une activité victime de mauvaises pratiques de gestion. La solution n’est pas simple car le système est complexe. Quelle stratégie mettre en œuvre pour pallier ces dysfonctionnements et résoudre ces problèmes ? La réponse à la question comporte une dimension fortement politique, les modes de gestion relevant de divers champs idéologiques ; certains, dominants aujourd’hui, légitiment des stratégies aux effets pervers qui incitent à poser des bases nouvelles pour une exploitation durable des ressources bioaquatiques.


1 - Deux stratégies inadaptées


La stratégie libérale

Elle repose sur un postulat bien connu : un marché totalement libre fondé sur une libre concurrence entre acteurs économiques doit aboutir à réguler un secteur d’activité. En matière de pêche et d’aquaculture, elle prend plusieurs formes. Elle est d’abord vécue au quotidien par de nombreux acteurs de ces deux systèmes et s’applique de plus en plus fortement à toutes les échelles. Elle aboutit à tous les dysfonctionnements précédemment exposés et tend à une aggravation des inégalités.

Poussée à l’extrême, elle conduirait à une catastrophe sociale et environnementale. Partant du constat de la nature juridique des ressources comme biens non appropriés, certains théoriciens préconisent de libéraliser totalement l’accès aux zones de pêche et de laisser jouer la concurrence pour aboutir à une rentabilité bioéconomique maximum. Le résultat, à court terme, serait la disparition inévitable des pêches artisanales, traditionnelles, au profit de grosses sociétés intégrant tous les stades du processus productif de l’exploitation à la commercialisation et l’émergence d’une activité halieutique minière qui appauvrirait rapidement les fonds marins.

La face plus raisonnable de cette approche, défendue par d’autres écoles de pensée, repose sur le raisonnement suivant. La ressource et l’espace de capture, même dans les cadres réglementaires actuels plus ou moins contraignants, restent non appropriés, situation perverse qui alimente la spirale de la surexploitation ; en effet, la concurrence à laquelle se livrent les pêcheurs accroît la pression sur les stocks et dissipe la rente accumulée en sur-investissements ce qui entretient la crise. Il est donc proposé de privatiser la ressource soit en octroyant des quotas individuels, éventuellement transférables sur un marché spécifique, soit en attribuant à des communautés de pêcheurs la gestion d’un secteur aquatique sur le long terme, afin de les responsabiliser. Ces approches s’appuient sur l’expérience de pratiques coutumières en vigueur dans des communautés africaines ou asiatiques qui gèrent leur propre terroir aquatique en usant d’interdits et d’autorisations collectivement décidés et reconnus. Elles se nourrissent aussi de pratiques en usage dans certains pays anglo-saxons (Australie, Nouvelle-Zélande) où l’on alloue des quotas individuels transférables aux armements. Outre que ces pratiques, si elles reposent sur la liberté totale du marché, peuvent dériver très vite vers une concentration de l’effort de pêche entre les mains de quelques sociétés par le jeu du rachat des quotas, elles ne suffisent pas à elles seules à régler l’ensemble des problèmes et, surtout, à l’échelle mondiale. Cependant, avec certaines adaptations et certaines précautions, et dans certains cas, elles peuvent inspirer de nouvelles politiques de gestion plus responsables (6).


La stratégie réglementaire et sa dérive conservationniste

Cette approche, à l’inverse de la précédente, plaide pour un encadrement fort de l’activité afin d’en limiter les dérives, par le biais d’une réglementation venue "d’en haut" dictée par le pouvoir politique et appuyée sur des avis scientifiques. Cette approche, largement développée, tant au Nord qu’au Sud, et parfois depuis longtemps, a permis d’éviter certains excès mais présente plusieurs défauts. D’abord, un appareil réglementaire imposé par les pouvoirs politiques nationaux ou supra-nationaux (le cas de l’Europe par exemple) est perçu comme anti-démocratique et donne lieu à des détournements incessants par des producteurs déresponsabilisés. L’hypertrophie réglementaire, associant plusieurs couches de contraintes de niveaux décisionnels différents et variables selon les saisons, comme dans beaucoup de pays européens, aboutit à une telle complexité juridique des pêcheries qu’elle est parfois difficile à appliquer par les autorités et incompréhensibles aux yeux des pêcheurs… quand certains textes ne se contredisent pas ! Trop de réglementation, on le sait, tue la réglementation. Dans les pays du Sud, qui ont souvent emprunté leurs modèles de gestion au Nord, le principal problème en la matière est l’application d’une réglementation même simple car les moyens de contrôle sont très insuffisants quand ils ne sont pas inexistants.

Une règle est pourtant nécessaire qui dise le droit d’accès et de partage de la ressource de la zone de pêche locale à l’océan mondial. C’est ainsi qu’à l’échelle internationale, au cours de la décennie 1970, afin d’éviter le "pillage" de leurs eaux proches par les flottes industrielles du Nord et de protéger leurs ressources dans le cadre de politiques de développement de leurs propres pêches, les pays du Sud ont fait pression pour mettre en place un nouveau droit de la mer (7). Dix années de négociations ont abouti à la signature le 10 décembre 1982, à Montego Bay (Jamaïque), de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Ce texte fondamental, ratifié en 1994 mais appliqué dès sa signature, partage l’espace marin en trois zones juridiques : la mer territoriale large de 12 milles marins à partir des lignes de base où la souveraineté de l’État côtier est entière, la zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins des mêmes lignes de bases, où l’État riverain dispose de la souveraineté sur les ressources du sol, du sous-sol marin et des eaux sus-jacentes, et la haute-mer, au-delà des ZEE, libre d’accès et d’exploitation dans les conditions fixées par la Convention. L’enjeu est énorme car les conditions naturelles de production de la matière vivante marine font que 95% environ des ressources exploitables par la pêche se localisent dans cette bande des 200 milles et, de ce fait, se trouvent nationalisées ! Le droit positif mettait officiellement fin au libre d’accès. De nombreuses flottes étrangères ont alors été contraintes de quitter leurs zones de pêche lointaines et les pays du Sud, qui ont développé leur capacité de pêche, ont pu exploiter leurs eaux proches, ce qui a contribué à l’essor de leur secteur halieutique. Cependant, le texte stipule (art. 62 de la partie II) que « si l’État côtier dispose d’une capacité d’exploitation inférieure à l’ensemble du volume admissible des captures, il autorise d’autres États, par voie d’accords... à exploiter le reliquat de ce volume ». Le principe est valable en lui-même car une sous-exploitation du potentiel biologique va, comme une surexploitation, à l’encontre d’une utilisation durable et optimale des ressources, mais il a entraîné de nombreuses dérives. Beaucoup de pays pauvres manquant de moyens de production ont signé des accords de pêche avec les pays disposant de ces moyens et pouvant acheter des droits d’accès, si bien qu’une bonne part de ces ressources a été exploitée au profit des pays riches. De plus, le problème de la concurrence entre pêcheurs n’a pas été réglé, il a simplement changé d’échelle car au sein de chaque ZEE, la liberté d’accès reste entière et ses modalités relèvent de la réglementation nationale. Si ces nouvelles bases juridiques internationales n’ont pas eu que des effets négatifs, elles n’ont pas résolu l’essentiel des problèmes.

Une autre strate de contraintes réglementaires et d’interdits se met en place depuis quelques années avec l’essor de la vague protectionniste. Dans le but de protéger les ressources vivantes halieutiques ou autres, des mouvements de protection de la nature exercent une forte pression internationale pour pousser à l’instauration de mesures de sauvegarde dont certaines vont à l’encontre des intérêts des pêcheurs et des aquaculteurs. Ainsi, la préservation outrancière de certains prédateurs comme les phoques et les cormorans détourne des milliers de tonnes de poisson au profit des oiseaux. De même, la protection du dauphin, animal mythique, a entraîné la mise en place de réglementations dont les effets ont été dramatiques pour les pêches thonières mexicaines au cours des années 1980 (au profit des pêches états-uniennes !) et, plus récemment, pour les pêcheurs européens au filet maillant dérivant, alors que des études scientifiques sérieuses prouvent que les impacts de la pêche, surtout si les engins sont dotés de dispositifs répulsifs, sont mineurs sur la macro-faune sauvage. Si la protection de la biodiversité est une nécessité indiscutable, elle doit s’effectuer raisonnablement, prendre en compte tous les coûts induits dont les coûts sociaux et… protéger également l’espèce humaine.

Plus inquiétant peut-être est la tendance actuelle à l’éco-labellisation. Au prétexte louable d’améliorer la sécurité alimentaire et d’exploiter les ressources marines en respectant l’environnement, des organismes de niveau international (ONG, sociétés industrielles) font pression pour développer l’éco-étiquetage des produits bioaquatiques assurant le consommateur que le produit acheté est sain, capturé et traité dans les conditions maximales de respect de l’environnement. L’idée, louable en soi, pénalise fortement les pays du Sud qui ne disposent pas de moyens suffisants pour appliquer de telles procédures et risque de les cantonner au rôle de producteurs sous le contrôle et dans la dépendance de firmes de pays riches (8). La question de la sécurité alimentaire et de ces corollaires en matière de santé publique (normes sanitaires, traçabilité, éco-labellisation) est tellement importante que la FAO vient de mettre en place un groupe chargé d’étudier les moyens d’améliorer la qualité des produits aquatiques à l’échelle internationale sans nuire aux économies halio-aquacoles des pays du Sud dans le cadre d’une libéralisation accélérée des échanges imposée par l’OMC.

L’une comme l’autre de ces stratégies n’ont guère contribué à éliminer les problèmes dont souffre l’activité halio-aquacole et certaines de leurs dérives ne font même que les aggraver. Il est urgent d’inventer une autre stratégie.

 

2 - La stratégie du développement durable et de la gestion intégrée

Le concept de développement durable apparaît actuellement comme le nouveau paradigme de la gestion des rapports entre l’homme et la nature. On sait qu’il est né dans les années 1980, même s’il est bien plus ancien sous des formes différentes, qu’il a été officialisé lors du Sommet de la terre de Rio de Janeiro en 1992, et qu’il sert de base idéologique à de nombreuses dispositions visant à mieux gérer les ressources naturelles. Le Chapitre 17 de l’Agenda 21 issu de ce sommet est consacré aux ressources vivantes marines. Un des rares textes signés à la Conférence de Johannesburg en 2002 a été un accord sur la pêche en vue de lutter contre la surexploitation. L’objectif du développement durable est de subvenir aux besoins des populations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à subvenir aux leurs. Il se décompose en trois volets, le dernier étant trop souvent oublié : assurer un développement économique, protéger les équilibres écologiques et promouvoir le développement humain, les trois étant intimement liés, en particulier la préservation de l’environnement doit apparaître comme un facteur de développement économique.

Comment appliquer ces principes au secteur halio-aquacole ? Comment mettre en place une exploitation durable des ressources aquatiques qui soit économiquement rentable, écologiquement satisfaisante, socialement équitable et ce, à toutes les échelles et sur le long terme ?

Cette nouvelle approche du problème a mobilisé de nombreuses organisations nationales et internationales de travailleurs du poisson et a suscité de nombreux forums qui ont abouti à un texte fondateur, le Code de conduite pour une pêche responsable, adopté le 31 octobre 1995 par la Conférence de la FAO. En s’appuyant sur les principes de ce texte, on peut formuler quelques pistes de réflexion pour la mise en place d’une stratégie d’exploitation durable des ressources bioaquatiques.

Partant de l’approche systémique précédemment exposée (II-1), la démarche impose de prendre en compte les facteurs internes au système et les facteurs externes et d’intervenir sur l’ensemble de ces facteurs.

Intervenir sur les facteurs internes implique de mieux gérer l’effort de pêche par des mesures visant à adapter les capacités de production au rythme de renouvellement de la ressource. Les dispositifs existent : limitation des prises par des systèmes de quotas, mesures techniques sur le nombre de bateaux, sur leur puissance, sur le type d’engins, en privilégiant les engins sélectifs, sur la taille des prises, sur les périodes de pêche, expérimentation de territorialisation contrôlée de l’exploitation. L’idéal est de chercher à combiner ces dispositifs alors que les décideurs les ont trop souvent utilisés indépendamment au gré des situations et des pressions sociales. Parallèlement, les autres facteurs internes doivent faire l’objet d’efforts particuliers : la formation des producteurs, hommes et femmes, ces dernières jouant un rôle majeur encore plus au Sud qu’au Nord, la lutte contre le gaspillage (aides au Sud pour améliorer les conditions de la débarque, innovations visant à limiter la production de déchets dans les transformations industrielles, valorisation de ces déchets pour la consommation humaine, etc.), une meilleure organisation des marchés en aidant les producteurs à concentrer l’offre.

En matière d’aquaculture, un développement durable doit refuser au maximum certaines formes d’aquaculture "minière", coûteuses et dangereuses pour l’environnement, privilégiant les filières d’animaux phytophages plutôt que carnivores tout en développant la recherche pour produire des protéines de substitution aux protéines issues des farines de poisson ainsi que le font de plus en plus de pays. De nouvelles formes d’aquaculture peuvent émerger, produisant de nouvelles espèces dans de nouveaux espaces, à terre et en mer, à condition que leur mise en place s’inspire fortement du principe de précaution. À mi-chemin entre pêche et aquaculture, il existe des pratiques de forçage du milieu aquatique, certaines traditionnelles, comme l’acadja africain, d’autres plus modernes, comme les récifs artificiels, qui devraient faire l’objet d’un développement plus soutenu et contrôlé car elles permettent d’augmenter sensiblement le rendement des captures sans trop perturber l’environnement.

À l’échelle internationale, les rapports halieutiques Nord-Sud doivent être repensés tant en matière d’accords de pêche, trop souvent signés au détriment des pays en développement, qu’en matière d’échange de produits de la mer ; on parle ainsi de plus en plus, d’accords de pêche équitables et de commerce équitable des produits de la mer.


Une exploitation optimale et durable des ressources bioaquatiques oblige également à intervenir sur les facteurs externes au système halio-aquacole. Certes, bon nombre d’entre eux dépassent le champ d’action des acteurs locaux mais d’autres sont à leur portée. Le principal enjeu est celui de la qualité du milieu qui dépend d’abord des politiques locales d’aménagement et de gestion des zones littorales impliquant à l’échelle des bassins versants et des territoires côtiers des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, une urbanisation et une industrialisation maîtrisées, une bonne gestion des effluents, en même temps que la lutte contre la surfréquentation et la suroccupation du rivage et de la mer côtière, bref la recherche permanente d’une coviabilité fonctionnelle qui limite les incompatibilités entre activités, en plus de la protection des zones humides, réservoirs bioénergétiques de très haute valeur. À l’échelle supra-nationale, continentale et maritime (la mer hauturière et la haute mer), l’enjeu réside dans le contrôle des flux de navigation et de transport afin d’éviter les accidents spectaculaires de pollution catastrophiques mais aussi la détérioration chronique de la qualité du milieu due à ces mêmes activités et aux effets induits des pollutions telluriques. De plus, l’aménagement du territoire, au Nord mais surtout au Sud, (construction de ports, de routes carrossables, de voies ferrées, électrification, équipements en marchés, etc.) contribue à améliorer sensiblement les disponibilités en limitant les pertes et en touchant rapidement un nombre plus important de consommateurs.


Les moyens d’atteindre cet objectif d’exploitation optimale et durable des ressources aquatiques passent par une approche globale des problèmes, communément désignée désormais sous le vocable de gestion intégrée. C’est une démarche, un état d’esprit, une manière de penser et d’agir, qui cherche à prendre en compte le maximum de facteurs et d’acteurs dans tous les stades du processus de gestion depuis l’état des lieux jusqu’au suivi d’une décision. Comment la mettre en œuvre dans secteur halio-aquacole ? (Corlay, 2003).

L’intégration doit être multiforme. Elle est d’abord fonctionnelle donc prendre en compte, dans l’analyse des dysfonctionnements comme dans les stratégies de rémédiation et de développement à long terme, toutes les interactions entre activités, usages et modes d’occupation des zones littorales et hauturières, apprécier les antagonismes, les effets négatifs afin de promouvoir les interactions symbiotiques entre la pêche et l’aquaculture d’une part et les autres activités d’autre part.

L’intégration est ensuite spatiale ; elle conduit à évaluer, dans les diagnostics comme dans les mesures de gestion, les interactions entre les espaces halio-aquacoles (frayères, nourriceries, pêcherie, zone aquacole) et les espaces encaissants depuis les bassins versants jusqu’à la mer hauturière. La méthode des scénarios appuyée par des modélisations aussi pertinentes que possible permet d’envisager ce type d’approche globale apte à évaluer la contribution de chacun des facteurs à l’explication de la situation et surtout les effets de telle ou telle décision. Il est intéressant de constater que le Code pour une pêche responsable consacre toute une section à l’intégration des pêches et de l’aquaculture dans l’aménagement des zones côtières. L’évolution des méthodes d’études de la dynamique des stocks marins exploités est significative de cette tendance à l’intégration ; pendant longtemps les modèles, monospécifiques, ne concernaient que l’évolution d’une espèce, puis les modèles plurispécifiques se sont développés intégrant les fluctuations réciproques de plusieurs espèces dans leurs rapports proies-prédateurs ; aujourd’hui, on travaille sur des modèles écosystémiques complexes qui cherchent à modéliser l’évolution de stocks plurispécifiques en intégrant le maximum de variables environnementales, socio-économiques et spatiales.

L’intégration est également temporelle, devant prendre en compte autant les pratiques anciennes, les modes de gestion traditionnels, que les effets à plus ou moins long terme des décisions sur l’ensemble du système, combinant évaluation a posteriori et anticipation.

Elle est méthodologique, ce qui signifie un travail nécessairement pluridisciplinaire dans les évaluations scientifiques, comme dans les recherches sur l’amélioration de tel ou tel compartiment du système.

Toutes ces formes d’intégration supposent une intégration sociale et politique. À toute échelle d’analyse et de décision, on doit rechercher la discussion, l’échange d’informations, la négociation entre les professionnels, les scientifiques, les usagers divers et les décideurs. Seule une démarche participative permettra, par exemple, de responsabiliser les pêcheurs face à des contraintes réglementaires alors issues d’un consensus, et l’importance d’un travail en commun entre pêcheurs et scientifiques n’est plus à démontrer (pour l’évaluation des captures, données de base des modèles prédictifs, la mise au point d’engins sélectifs, l’innovation en matière de traitement, etc.). Cette intégration sociale et politique verticale, impliquant tous les niveaux de la chaîne de décision, doit s’accompagner d’une intégration horizontale ; celle-ci doit conduire à des politiques de gestion des ressources bioaquatiques discutées entre pêcheurs et aquaculteurs à l’échelle régionale, nationale et supranationale, surtout entre producteurs du Nord et producteurs du Sud, victimes les uns et les autres des dysfonctionnements, afin de promouvoir des modes d’exploitation durables profitables au plus grand nombre.

La question est éminemment politique puisqu’elle oblige à repenser les fondements nationaux et internationaux de l’activité sur des bases plus équitables : nouveaux accords d’accès aux ressources, lutte contre les entraves au commerce international, contre les distorsions en matière de coûts sociaux de production, coopération véritable entre le Nord et le Sud, développement d’une recherche pluridisciplinaire partagée susceptible de limiter les gaspillages et d’améliorer les rendements tout en préservant le renouvellement de la ressource.

C’est à ce prix et dans cette nouvelle approche de la question halio-aquacole que l’on peut jeter les bases d’un développement et d’une exploitation durable des ressources bioaquatiques.


Conclusion


Malgré la forte croissance des activités de pêche et d’aquaculture depuis un demi-siècle, le secteur ne satisfait pas à une demande croissante qui s’observe dans les pays riches comme dans les pays les plus pauvres où les enjeux alimentaires sont de plus en plus présents. Le secteur souffre de maux chroniques qui sont bien connus même si la recherche doit encore progresser afin de mieux cerner les interactions entre la nature et la société en la matière.

Deux questions fondamentales restent posées à toutes les échelles.

La première interroge plutôt la communauté scientifique : peut-on imaginer, espérer, une augmentation de l’offre globale susceptible de répondre durablement à une demande croissante ? En matière de pêche, les chiffres semblent prouver qu’un palier est atteint à environ 60-65 Mt destinés à la consommation humaine tous types de milieux confondus. Pourtant, si un effort considérable est conduit pour limiter les pertes et pour mieux gérer la ressource, on pourrait augmenter cette production de 30 à 40 Mt et plus si une part croissante des pêches minotières est dirigée vers la consommation humaine. Les simulations les plus optimistes pensent donc qu’une production des pêches de 120 à 130 Mt destinée à la consommation humaine n’est pas irréaliste.

Les espoirs se portent plus vers l’aquaculture qui depuis la révolution aquacole des années 1960 a connu un rythme de croissance spectaculaire. Les estimations de la World Aquaculture Society prévoient une production de 80 Mt en 2015, soit le double de l’actuelle, et si l’on multiplie la surface potentielle disponible, qui s’élèverait selon certains calculs à 500 000 km2 par un rendement moyen de 200 t/km2, rendement dépassé dans certains secteurs asiatiques, la production aquacole pourrait atteindre 100 Mt (Carré, 2004). Cependant ces estimations sont sûrement très hautes, compte tenu des modes de production aquacoles actuels qui, malgré d’incontestables progrès, restent fragiles ; si de nouvelles filières sont porteuses d’espoir, leur mise au point demandent beaucoup de temps (entre 5 et 10 ans pour une espèce nouvelle) et infiniment de précautions. De plus, une augmentation de la production ne signifie pas forcément une répartition plus juste susceptible d’améliorer la sécurité alimentaire mondiale.

La deuxième question s’adresse donc à l’ensemble des acteurs et relève de l’ordre politique. Une amélioration substantielle de l’offre halio-aquacole et un partage plus équitable dans une perspective de durabilité et de viabilité doit passer par une remise en cause des fondements actuels de la production. La responsabilité des pays du Nord est énorme mais celle des pays du Sud est également engagée, les uns comme les autres doivent repenser la gestion des ressources bioaquatiques sur de nouvelles bases. Les solutions existent, le Code de conduite pour une pêche responsable les ayant consignées en 1995 dans un texte à portée universelle, mais il manque une volonté politique et idéologique qui fasse naître un nouvel ordre halieutique international. Utopie dira-t-on, alors que l’activité est totalement intégrée à un monde de plus en plus soumis aux contraintes d’un néo-libéralisme effréné. En attendant la mise en place d’un nouvel ordre géopolitique mondial, de multiples améliorations peuvent et doivent être apportées au risque de voir la ressource bioaquatique devenir l’enjeu de graves conflits.




Notes

1 - La dénomination de pays à faible revenu et à déficit vivrier (PFRDV) combine la classification de la Banque Mondiale qui comprend les pays à très faible PIB par habitant, à celle de la FAO qui identifie les pays à déficit commercial alimentaire en calories ; elle recouvre 85 pays en 2001 (Statistique des pêches FAO, 2001).

2 - Les animaux marins, comme tous les vertébrés, surtout les juvéniles, ont besoin d’acide gras poly-insaturés pour assurer leur croissance et de nombreuses fonctions physiologiques ; ces éléments sont surtout présents dans les lipides des poissons marins donc dans les farines et huiles de poissons (Laubier, 2004).

3 - L’effet de l’effondrement du bloc socialiste en Europe a non seulement conduit à une chute des prises dans l’ex-URSS mais à une augmentation rapide des importations en provenance de ces pays vers les pays de l’Ouest au début des années 1990, déstabilisant les marchés et aggravant une situation déjà fragilisée pour d’autres raisons.

4 - "trophique" du grec trophê = nourriture. Les chaînes ou réseaux trophiques sont des associations végétales et animales qui lient les espèces au sein des biocénoses depuis le premier niveau, celui des végétaux chlorophylliens – le phytoplancton en milieu aquatique – seul capable de produire de la matière vivante par photosynthèse (la production primaire), jusqu’aux niveaux supérieurs des prédateurs consommateurs.

5 - Depuis quelques années, devant cette situation très contestable, l’Union européenne a mis en place un système de reports qui permet de stocker certaines quantités retirées du marché du frais afin de les transformer en produits plus élaborés, distribués ultérieurement sur le marché du congelé.

6 - Ainsi, l’Union européenne, dans sa dernière réforme de la Politique Commune des Pêches, en 2002, préconise-t-elle la mise en place de zones de pêche régionales gérées par des organisations reconnues, mais beaucoup d’ajustements restent encore nécessaires pour appliquer cette proposition et obtenir l’approbation des producteurs.

7 - L’élaboration de ce nouveau droit de la mer n’avait certes pas que des objectifs halieutiques ; le partage et le contrôle des ressources énergétiques et minérales ont été sûrement des facteurs déterminants (le monde vivait les grands chocs pétroliers et la première grande vague de forages off-shore au-delà des limites territoriales de l’époque concernait un nombre croissant de pays du Nord comme du Sud). Cependant, pour beaucoup de pays, la protection des intérêts halieutiques nationaux a été une motivation forte.

8 - En 1990, Greenpeace, leader de la campagne thon delfin-safe aux États-Unis et dans le monde au détriment en particulier de l’activité thonière mexicaine, a reconnu publiquement avoir été manipulée par des sociétés américaines.

En 1997, le WWF et Unilever ont signé une charte pour une pêche responsable s’engageant à mettre sur le marché des produits certifiés éco-labellisés, ce qui interroge quand on sait qu’Unilever est un des principaux groupes mondiaux de l’halio-business.


Références bibliographiques

Carré F., 2004. De la surexploitation à l’exploitation durable des ressources vivantes de l’océan. Historiens et Géographes, revue de l’APHG, n° 387, juillet, pp. 175-180.

Chaussade J., 1997. Les ressources de la mer. Paris, Flammarion, coll. Dominos, 123 p.

Corlay J.-P., 2003. Interactions fonctionnelles et spatiales en zone côtière : réflexions pour l’analyse et la gestion. Plouzané, IFREMER, Actes des 5e rencontres halieutiques de Rennes ; coll. Actes de colloques n°35, pp.69-86.

Doumenge F., 1986. La révolution aquacole. Ann. de géogr., Paris, A. Colin, n° 530 et 531.

Laubier L. (ss. la dir. de), 2003. Exploitation et surexploitation des ressources marines vivantes. Académie des Sciences. Rapport sur la science et la technologie n°17. Londres, Paris, Lavoisier, 503 p.

Le Sann A. (ss. la dir. de), 1995. Du Nord au Sud. Pêcher pour vivre. Lorient, CRISA, 108 p.

FAO annuaire, Statistiques des pêches : vol.1 : Captures ; vol.2 : Production de l’aquaculture ; vol.3 : Produits.

Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, 1983. New York, Nations Unies, 267 p.

Code de conduite pour une pêche responsable, 1995, FAO, Rome, 46 p.

 

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