DISCOURS

François CHENG

Chers Amis,

Comme tout un chacun, je suis pénétré de l’importance de la géographie. Je sais que, depuis longtemps, la géographie n’est plus cette discipline qui nous était enseignée comme pour satisfaire notre curiosité exotique. Elle nous est devenue vitale dans un monde en pleine évolution où tout est lié et relié, dans un monde en crise aussi. Nous devons faire face à tant de problèmes que recouvre justement la géographie, problèmes d’ordre écologique , problèmes d’ordre économique, conflits entre états ou entre ethnies dans plusieurs régions du monde.

Pourtant, en matière de géographie, j’ai d’énormes lacunes dans mes connaissances. Heureusement, c’est seulement à titre d’écrivain que je suis ici. En tant qu’écrivain dont le métier est de décrire au moyen de l’écriture la réalité de la vie humaine sur terre, j’ai du moins le sens de la terre. Je sais que c’est bien sur cette terre que se déroule le destin humain. En raison des conquêtes spatiales, nous rêvons d’évasion dans d’autres planètes afin de nous y installer, en pendant que nous y serons mieux et que nous-mêmes nous serons meilleurs. C’est oublier que le rapport que nous entretenons avec la terre n’est pas du tout celui qu’a par exemple un vagabond avec un gîte de fortune et de hasard, gîte qu’il quitte le lendemain sans en garder aucun souvenir. Non, la terre n’est pas un habitacle anonyme, un terrain neutre qu’on se dépêche de traverser.

Ici, je fais mienne la phrase du poète anglais John Keats qui a dit : « La terre est une vallée où poussent les âmes ». Cette vallée aurait pu n’être qu’une « vallée de larmes », à cause des calamités naturelles certes, mais bien plus à cause du mal que se font les hommes. Pour la première fois de l’histoire, l’humanité est capable techniquement de « faire sauter la planète ».

En revanche, si l’homme n’est pas encore destiné à disparaître par lui-même, si au contraire il est appelé à devenir plus « humain », c’est à la terre qu’il le devra.

La terre est bien le lieu de notre devenir. Elle est d’abord le lieu de notre mémoire, c’est là que nos morts sont enterrés, que nos devanciers nous ont légué leurs créations. Elle est ensuite le lieu de notre formation, pour ne pas dire de notre éducation. C’est là que, devenus des êtres de langage, nous avons entrepris un dialogue avec nos semblables, avec l’univers des vivants, et même avec une forme de transcendance. Oui, la vallée est là, comme la vallée de la Meurthe, avec sa source et ses brumes, son argile et ses rochers, ses arbres et ses fleurs, ses bêtes et ses oiseaux qui nous apprennent à connaître les lois de la vraie vie, à devenir plus humains. Et par-delà la vérité, ce qui nous étreint, c’est la beauté.

Tout à l’heure, j’ai dit que pour la première fois l’humanité est capable, techniquement, de faire sauter la planète, mais pour la première fois aussi, l’homme est capable de prendre en photo, l’image entière de notre planète. Nous voyons que notre cher globe, recouvert d’étendues bleues, d’ étendues vertes, d’étendues jaunes, est non seulement singulier mais beau. L’univers n’est pas obligé d’être beau ; il est beau. La terre n’est pas obligée d’être belle ; elle est belle. Il y a là un mystère qui mérite réflexion. C’est un thème que je me permettrai d’aborder lors de ma rencontre prévue avec le public. Pour le moment, il me suffit de dire combien je suis heureux d’être ici. Ce sera pour moi, comme pour d’autres, l’occasion d’un extraordinaire enrichissement.

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