Discours inaugural

Christian PIERRET

Président fondateur du Festival International de Géographie
Maire de Saint-Dié-des-Vosges

Anthelme Brillat-Savarin est formel : « la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent ». A chaque époque de la longue marche de l’humanité, nourrir sa famille, sa tribu, son peuple, explique une bonne part des rapports que nous entretenons avec l’espace territorial, avec notre environnement naturel, avec les groupes sociaux différents du nôtre ; la guerre et la paix y trouvent souvent leur source.

Se nourrir est une des quêtes essentielles du « vivre ensemble » sur notre planète et définit le cadre des grands problèmes économiques et sociaux, fondés sur l’échange avec l’Autre.

A l’occasion de cet échange, naissent des usages ou des règles qui révèlent des valeurs. La valeur d’un bien économique –c’est un bœuf, bien gras, qui est représenté sur les premières pièces de monnaie– mais aussi les valeurs de société, les idéaux fondateurs de l’homme tel qu’il voudrait être : solidaire devant la faim, avec aujourd’hui les « Restos du cœur », le CCFD, les programmes des Nations Unies comme le PNUD, instruit pour promouvoir avec efficacité le développement économique local, coopérant avec toutes les Nations, et c’est le rôle des Fonds européens de développement ou de la Banque Mondiale, par exemple.

Au-delà des aspects durs et parfois violents des réalités géostratégiques alimentaires et de l’économie mondialisée de la nutrition, cette géographie humaine nous entraîne aussi –et heureusement– vers d’autres approches : s’il nous permet de restaurer nos forces, le repas incite aussi au partage du bonheur d’être ensemble. Le repas et la boisson, la rencontre, la fête autour d’un bon dîner, sont des moments précieux d’une valeur devenue rare : la convivialité. Comme le remarque F. Grosrichard dans un article de notre partenaire « Le Monde » : « La nourriture doit susciter le plaisir autant qu’elle répond à un besoin vital ».

Mondialisation, multinationales alimentaires, géostratégie, expression des besoins vitaux de l’homme, développement durable, biodiversité, la danse des produits, des goûts, des plaisirs du palais, des modes : oui, tous ces thèmes montrent que l’alimentation est un sujet géographique par excellence.

Je voudrais, pour cette brève introduction, choisir trois exemples, parmi les questions fortes que pose le thème de cette année :

  • l’égalité des hommes et des territoires (ou plutôt l’inégalité)

  • la sécurité de l’environnement, de la santé, de l’économie

  • l’identité des peuples, des cultures, des genres de vie.

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I- L'inégalité face au droit de se nourrir décemment

L’année dernière, lors du FIG consacré à l’eau, nous avions évoqué l’horreur de l’état du monde : plus d’un milliard d’êtres humains privés d’une eau potable de bonne qualité et autant ignorant tout des bienfaits de l’assainissement. Nous rencontrons aujourd’hui la même intenable tension avec la question de leur nourriture. Plusieurs continents sont touchés au cœur. Ainsi, au Brésil, sur 176 millions d’habitants, 44 millions sont gravement sous-alimentés. C’est au Brésil qu’a été conçu ce terrible dicton « Si la faim est au Nord, c’est au Sud qu’il y a les poubelles ». On pense évidemment à cette image tragique de sœur Emmanuelle aidant les pauvres, souvent des enfants, à chercher leur dérisoire pitance sur les décharges proches des bidonvilles du Caire…

Je prendrai le cas de l’Afrique où la pauvreté de masse (200 millions dans la misère, un doublement en trente ans), les guerres et conflits endémiques (le Libéria, la Côte d’Ivoire, le Zaïre ; le Darfour, en ce moment), le faible niveau de scolarisation, l’urbanisation galopante, le cercle vicieux de la progression des maladies (HIV, MST, paludisme) et de la sous-alimentation, conduisent à ce que les atouts –nombreux- du continent soit gâchés par ce paradoxe, si bien décrit par Sylvie Brunel : « En Afrique, plus un pays compte d’agriculteurs, plus il souffre de la faim ».

La carte des famines se superpose à la guerre et le « famine business » conduit à cette horreur stigmatisée par S. Brunel, je la cite : « la guerre et la famine sont plus rentables que la paix ».

La solution –toujours plus urgente– réside dans les deux actions prônées par Edgard Pisani dans son livre magistral sur l’agriculture : maîtrise de l’expansion démographique et développement de la petite agriculture pour ralentir l’exode rural et stopper l’urbanisation anarchique. Quant à l’aide d’urgence, la voie n’est sans doute pas celle qui est suivie par certaines organisations internationales : « clean up and clear up » (« on nettoie et on dégage », sic) comme le fait le HCR au Soudan en stoppant la distribution d’aide alimentaire pour obliger les réfugiés à rentrer chez eux où ils risquent de se faire massacrer.

Devant une situation aussi dramatique, il faut se féliciter de la récente prise de position, forte, du Président Lulla au Brésil qui, avec le Président français Chirac ont placé au cœur de la lutte pour le développement, l’égalité et les droits de l’homme, le combat pour nourrir les hommes.

L’inégalité est aussi le lot des groupes sociaux jusque et y compris dans nos pays développés du Nord  : une alimentation trop grasse, trop salée, trop sucrée, bref une qualité médiocre affecte, parce que les revenus sont trop faibles, le quotidien des quartiers d’habitat social ou de certaines régions en perte de vitesse économique, comme dans le Nord Pas de Calais et en Lorraine. Il n’est pas rare de trouver autour de nous des mamans au chômage contraintes parce qu’elles n’ont pas de revenu, de réduire le repas du soir de leurs enfants à quelques chips en sachet et à une tartine de margarine trempée dans un bol de café au lait. Je ne décris pas ainsi la question sociale de la France d’Emile Zola, je rappelle ce que –avec d’autres élus– j’ai constaté à quelques centaines de mètres d’ici, dans le quartier « Kellermann ». Si le repas de midi, pris à la cantine scolaire, obéit à des règles diététiques contrôlées par un médecin, et si notre municipalité a développé l’éducation à l’alimentation plus saine avec, par exemple, des petits déjeuners équilibrés et commentés, servis aux jeunes scolaires, les classes sociales ne sont pas égales devant ce que l’on peut appeler le « risque alimentaire ». La composition qualitative et nutritionnelle, la diversité vitaminique, la valeur calorique des repas, révèle la situation sociale. Les banques alimentaires, les « Restos du Cœur », l’Epicerie sociale (ici même à Saint-Dié-des-Vosges), montrent la volonté des associations solidaires et de la Municipalité de continuer avec conviction les moyens nécessaires dans cette lutte pour un meilleur accueil des gens modestes et pour livrer la bataille d’une alimentation équilibrée pour tous.

Ce combat est d’ailleurs aussi celui de nos agriculteurs qui souhaitent –j’y reviendrai– protéger nos territoires devenus nos « terroirs », avec leur patrimoine et leur histoire. Ils sont les gardiens d’une certaine qualité des produits issus de leur savoir-faire, et de leur sage expérience. L’agriculteur n’est pas d’abord un « jardinier du paysage », comme certains voudraient le faire admettre. Il est d’abord producteur de biens issus de la nature et indispensables à la vie humaine. Nous avons besoin de lui car il innove et met en œuvre des techniques, toujours améliorées, pour servir des produits meilleurs et plus nutritifs. L’agriculture européenne est une richesse et il n’est pas question pour nous d’accepter qu’on la sacrifie aux nécessités de la maîtrise des dépenses budgétaires communautaires. Pour nourrir l’Europe, nous avons besoin d’une politique agricole commune qu’il faut réformer mais nous récusons ce qu’on appelle la « renationalisation » de la politique agricole commune (la PAC) -qui cache, en fait, son abandon- et qui nous ferait verser dans une insécurité alimentaire de nos approvisionnements du même type que l’insécurité pétrolière et énergétique que nous subissons par ailleurs. Par ces temps troublés, l’Europe se doit d’être indépendante et s’approvisionner d’abord chez elle. C’est une première précaution.

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II- De la sécurité au principe de précaution

La première qualité d’une nourriture est de préserver la santé. L’actualité récente a semé une nouvelle « grande peur » en Occident : la maladie de la vache folle, transmissible à l’homme. Le scandale des farines animales infestées a porté au premier rang de nos préoccupations sanitaires la convergence des politiques agricole et de santé publique. Le risque alimentaire que l’on croyait conjuré est plus réel que jamais. La traçabilité des produits sur notre table est une exigence incontournable. Elle est suivie en France par l’Agence française pour la sécurité sanitaire et alimentaire (AFSSA), elle doit dépasser la seule problématique médiatique des épisodes récents, du prion à la listéria, pour englober dans une démarche préventive et pédagogique pour le grand public, tous les composants, « naturels » ou non, des produits que la chaîne agroalimentaire façonne pour nous. Ainsi au Japon a t’on constaté un taux de cancers de l’estomac important, dû, semble-t-il, à la grande consommation de poissons fumés.

Apprendre à bien manger, à manger plus sain, est aussi affaire d’éducation :

  • Education du public pour combattre la situation paradoxale, qui veut que quand 800 millions d’hommes souffrent de la faim, 300 millions de personnes sont considérées comme obèses (dont plus de 100 millions dans le tiers monde !) et que 180.000 français meurent de surcharge pondérale, chaque année. 15 % des enfants américains sont atteints et le fléau touche plus les classes défavorisées comme le montre ce chiffre : on trouve 17,2 % d’obèses dans le département pauvre de la Seine Saint Denis, un record en France. Les « factures » pour la société se comptent en milliards et milliards de dollars ou d’euros (on évoque un coût annuel de 10 milliards d’euros en France…) et le « diabète gras » devient un problème de société puisqu’il atteint 2 millions de personnes en France. C’est pourquoi en 2001 le Gouvernement avait lancé un PNNS (Plan national de nutrition santé) pour nous éduquer au « manger plus sain ».

  • Education des entreprises agroalimentaires à la responsabilité. A la télévision américaine, trois publicités sur quatre concernent des produits alimentaires et le film documentaire « super size me » a montré les dégâts du junk food et des stratégies marketing toujours plus agressives envers les enfants : on augmente la taille des portions, on presse à la consommation des barres chocolatées, on mange gras, on sucre trop en buvant trop de boissons à la noix de Cola… ; mais on sale trop aussi et notre Académie de médecine a souligné les dangers pour la santé de la coutume française récente de rehausser le goût par un abus de sel ou de « ketchup ».

Devant ces graves déséquilibres, la Grande Bretagne et la Suisse envisagent de taxer les produits gras et le « fast-food ». Les Pays-Bas mettent en œuvre un marquage (du rouge au vert), sur les produits agroalimentaires, pour en souligner les dangers potentiels. Puisqu’il faut prendre des mesures, peut-on se satisfaire, comme nous le faisons en France, de l’autodiscipline des industriels et des annonceurs, qui viennent de s’engager à respecter neuf règles de bonne conduite alimentaire ? En tous cas la question est posée d’une régulation plus volontaire et plus contraignante de l’activité de nos entreprises sur un marché qui est un des plus rentables pour les actionnaires au Palais Brogniart ou à Wall Street.

Mais le business de la santé alimentaire est aussi lucratif. En voici un exemple. Il semble acquis que les acides gras essentiels oméga 3 contenus dans l’huile de noix ou celle de colza, dans les poissons gras comme le hareng, le saumon, la sardine, sont dotés de vertus bienfaisantes pour le cœur, contre la dépression et le vieillissement. Mais alors que l’AFSSA a conclu, après des travaux scientifiques très sérieux, que nous n’avions pas besoin d’une supplémentation -onéreuse- en oméga 3, mais seulement d’une alimentation où produits marins, huile de colza et légumes verts sont suffisamment présents, les gélules de ce produit sont devenues le vecteur d’un commerce para-pharmaceutique plus que rémunérateur.

En fait, on sait désormais très bien que s’en tenir à un régime alimentaire sain et équilibré est une prévention suffisante d’un certain nombre de problèmes qui naissent à l’occasion de notre alimentation. Le fameux « régime crétois », commenté il y a trois ans au FIG sur la santé, est dans notre mémoire pour le montrer.

A la préoccupation de la sécurité sanitaire s’ajoute celle de la sécurité de notre environnement. La réduction de la biodiversité est un souci partagé et public depuis la conférence de Rio de Janeiro en 1992. La recherche génétique et agronomique l’affirme : le vivant peut être maîtrisé. Il est possible de nourrir le monde en transformant le génome de certaines plantes pour les rendre résistantes aux insectes, tolérantes aux herbicides et pour le modifier (conservation plus longue, production accrue de vitamines, amélioration de la texture des plantes, etc). Mais le risque existe que les transformations génétiques se transmettent de plante à plante : la résistance aux herbicides pourrait créer la fameuse « bio inversion » c’est à dire la domination sans partage, par une plante, de tout un écosystème. L’agriculture biologique comme la biodiversité se trouveraient ainsi menacées, sans oublier qu’on ne connaît pas avec clarté les conséquences éventuelles –aujourd’hui non prouvées- sur l’organisme humain (allergies, cancers ?) de l’utilisation de ces O.G.M. Pourtant les entreprises qui les produisent les agriculteurs qui les sèment, en Amérique par exemple, semblent poursuivre leur exploitation sans trop de précaution : « Le Monde » nous informe que, déjà, les transgéniques couvrent, dans 18 pays, 70 millions d’hectares, contre seulement 1,7 en 1996. Je le dis tout net : je ne suis, en l’état actuel des connaissances scientifiques, ni partisan du laissez faire, laissez-passer en matière d’O.G.M., ni partisan de l’arrêt des expérimentations contrôlées et je réprouve les agressions contre les expériences scientifiques effectuées au nom du principe de précaution.

Celui-ci doit être mis en œuvre aussi au niveau de la sécurité économique : je crois au développement durable autant qu’au commerce équitable. Alors qu’aujourd’hui les multinationales ont établi une véritable insécurité alimentaire, il est essentiel que la France, deuxième puissance agroalimentaire du monde après les Etats-Unis, contribue avec fermeté à travers l’OMC, la FAO est évidemment l’Union européenne, à obtenir de nos partenaires une application du principe de précaution par une régulation mondiale qui s’impose aux grandes entreprises et qui interdise des pratiques comme celle de Monsanto avec le Terminator ou celles des farines animales rappelées il y a un instant. Il en va de la démocratie (l’entreprise, aussi puissante soit-elle, doit respecter les Etats et les populations), de l’avenir « durable » de la planète, comme de celui des producteurs agricoles. Pas plus que nous n’acceptons le diktat d’une société comme Haliburton dans le domaine pétrolier nous n’accepterons celui d’un Monsanto. Déjà la traçabilité s’est organisée au niveau européen pour mieux protéger le consommateur, déjà l’étiquetage O.G.M. a été imposé sur les produits alimentaires qui les contiennent ; allons plus loin pour obliger à une maîtrise volontaire, sous contrôle scientifique, des productions de ce type.

Inégalité et Sécurité ; un troisième thème s’impose, plus joyeux celui-là. Je terminerai par lui : il s’agit de l’identité culturelle que révèlent toutes les pratiques sociales liées à l’alimentation.

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III- L'identité alimentaire :

La définition des « produits du terroir » c’est qu’issus d’un patrimoine local, d’un savoir-faire et d’une histoire, ils donnent du sens à la représentation que nous nous faisons de l’acte de manger : avec un Géromé nous dégustons un bon fromage et nous avalons les Vosges avec gourmandise. C’est dire que nous « consommons de l’image » celle du bon goût, de la qualité, du plaisir autant avec notre cerveau qu’avec notre palais. Toute nourriture est culture. Toute culture révèle l’âme d’un peuple : la cuisine est un enjeu mondial dans la « géopolitique du goût » selon le mot de Christian Boudan dans son ouvrage portant le même titre. Les productions culinaires de nos terroirs sont donc entrées en résistance comme le suggèrent au fil des pages Gilles Fumey et Olivier Etcheverria tout au long de leur « Atlas des cuisines et gastronomies ». Oh ! non pas que nous refusions par goût l’exotisme, Monseigneur, d’un bon Mansaf Jordanien (un agneau avec du yaourt et du riz), non pas que nous fassions fi d’une bonne tajine marocaine ou des rouleaux de printemps chinois… Car nous adorons la diversité, l’authentique, la vraie cuisine venue d’au-delà des continents et des continents et des mers. Nous sommes résolument favorables à la « culinodiversité » si vous me permettez ce néologisme. Nous fraternisons avec d’autres civilisations lorsque nous dégustons un bon café arabica, un moka, un robusta : ainsi nous voyageons en fermant les yeux de l’Ethiopie au Yémen en passant par le Congo et la Colombie, sans quitter notre table de bistrot. Et puis on sait comment les peuples ont ajouté leur touche personnelle : on percole le café en Italie, on le filtre en France, on procède par décoction au Proche Orient en ajoutant du gingembre ou de la cannelle, on infuse le café en Turquie avec un soupçon de cardamome. Chaque peuple apporte l’originalité de sa touche à un produit issu lui-même de l’échange et du voyage donc porteur d’une image du lointain qui peut aussi être généreuse, accueillante de la différence (on aime le café plus ou moins fruité, acide, amer, pain grillé, fumé, corsé, suivant les pays). Nous aimons le métissage qui respecte « le vrai » de toutes ses composantes. Bref, les géographes sont heureux de comprendre comment toutes ces bonnes choses ont franchi les mers et océans comme le maïs ou le café, dominé les montagnes comme le thé de Darjeeling ou du Kenya et, du XVème au XVIIIème siècle, ont permis au café d’être une boisson internationale mais non mondialisée. Car le café et l’art de le déguster ont conservé tout leur raffinement. La cantate du café de J.S. Bach l’exalte avec délices pour notre oreille.

C’est ainsi qu’échange commercial et diffusion géographique ne sont pas synonymes d’uniformité, de platitude, de perte du goût. J’évoquais la « résistance » du goût à cette sorte de mondialisation fade et impersonnelle, parfois amère, toujours agressive, car il nous faut nous dresser contre « l’horreur gustative », pour paraphraser le mot de Viviane Forrester sur « l’horreur économique globalisée ». Nos terroirs et leur culture, la France elle-même –le pays des 1000 fromages- ne veulent pas mourir, étouffés par la « world food aux O.G.M ». Nous apprécions le métissage, nous abhorrons la vulgarité de l’homogénéisation impersonnelle de la cuisine, car si nous savons que le rythme du travail moderne nous oblige à consommer sur le pouce notre déjeuner, nous sommes fiers de notre potée lorraine, de nos vaûtes, de notre Münster, de notre bon râpé vosgien. Evoquant le vin, Jean-Robert Pitte oppose avec bonheur ce qu’il appelle les vins « géographiques » qui portent la signature d’un terroir aux vins « technologiques » passe partout et sans originalité.

Pour nous, en effet, déjeuner, dîner, souper est aussi un plaisir, souvent un art véritable. L’art de dresser la table et d’organiser les services doit beaucoup à l’histoire des relations avec d’autres peuples : il y a une manière anglaise, une française, une espagnole, une russe, de disposer plats et couverts sur une table. Chacun a apporté sa note à ce qui, par le plaisir des yeux, nous met en appétit et, par « l’eau à la bouche » qu’il déclenche, prépare nos papilles à déguster le repas. De l’art exquis des natures mortes occidentales à la table de profusion des fruits et des mets sous la tente arabe du désert, tout nous enseigne que l’art de la table est bonheur de l’abondance.

Le flacon, la bouteille, vont révéler par leur forme traditionnelle le secret des cépages et la fine alchimie de leur assemblage : l’âme du vin va chanter dans les bouteilles, comme l’a éprouvé le Baudelaire des Fleurs du mal. Et le repas devient fête, convivialité, partage, jusqu’à l’amour : écoutons Brillat-Savarin sur le chocolat : « Heureux chocolat, qui après avoir couru le monde, à travers le sourire des femmes, trouve la mort dans un baiser savoureux et fondant de leur bouche ».

Pour que le bonheur soit complet, la langue, celle que l’on parle, est aussi de la partie pour exalter les sentiments : le langage amoureux emprunte des métaphores à l’art du bien manger (ma petite caille, mon sucre d’orge, mon petit lapin, mon chou…) et les politiques utilisent la table des riches pour fustiger la « gauche caviar » ou le « socialisme hôtelier »…

Quittant l’humour pour rejoindre l’essentiel, le sacré nous interpelle aussi par son rapport avec les nourritures terrestres. On offre les biens de la terre aux dieux du Confucianisme, la cérémonie du thé au Japon est un rituel magnifique incitant par sa simplicité, voire son ascèse, à suivre la « voie du thé », c’est à dire une manière de vivre.

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C’est ainsi que le géographe, humaniste par nature, nous aide par son parcours savant sur les terres aussi diverses de l’alimentation des hommes à mieux nous comprendre et donc à coopérer au bien commun. Avec lui nous prenons le chemin de l’universel, franchissant, dans un « emboîtement d’échelle » géographique, -cher à notre Directeur scientifique Laurent Carroué-, de Saint-Dié-des-Vosges aux confins extrêmes des continents, les limites de notre propre vision du monde à la rencontre apaisée de la différence et de l’altérité.

En ce sens, laissons un cuisinier, Michel Bras, conclure sur sa région, le Massif Central : « Mon accès à l’universel c’est l’Aubrac…  Etonnant que ces pays si différents d’une toute autre culture, d’un tout autre lieu soient en correspondance avec mon Aubrac ».

Oui, la géographie peut être aussi un enchantement de l’esprit et une révélation de l’âme.

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