Discours

Jacques REILLER

Préfet des Vosges

Altesse,
Monsieur le Ministre,
Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs,

Je voudrais d’abord, M. le Ministre, Mme la Présidente et tous les organisateurs de ce Festival, vous remercier très sincèrement de cette invitation et vous dire tout l’agrément que j’éprouve à être des vôtres ce soir, pour ce moment très important dans la vie culturelle et la vie tout court de Saint-Dié et même du département des Vosges. Mon plaisir est accru de pouvoir saluer à travers un de ses plus augustes représentants, un pays, la Jordanie, toujours œil exact du cyclone moyen-oriental, un pays que j’ai eu le bonheur de visiter et qui m’a laissé des impressions ineffaçables. Plaisir aussi de retrouver d’éminents acteurs – au premier rang desquels Laurent CARROUE – de cette discipline passionnante et pas toujours considérée à sa juste valeur, je veux parler de la géographie que j’ai naguère quelque peu fréquentée.

15 ans, c’est l’âge d’un grand adolescent qui guigne la maturité tout en n’ayant rien perdu de sa fraîche nouveauté. En tout cas, le FIG – vous noterez que son acronyme est déjà comestible – s’affirme chaque année un peu plus comme un moment incontournable, un alliage d’exception entre la rigueur scientifique et la convivialité vosgienne, entre l’exigence des débats et celle de la fête. On pourrait en effet le définir par ce qu’il n’est pas : ni un colloque fermé entre scientifiques, ni un café du commerce ou une fête à neuneu. Mais cette double négation ne suffirait certainement pas à rendre compte de cet objet, parfaitement singulier. A une époque où les manifestations dites culturelles n’ont que trop tendance à verser dans des formes de folklorisme identitaire , le FIG de Saint-Dié vient rappeler très opportunément que la culture est d’abord l’ouverture aux autres, l’accès à l’universel, la curiosité de l’ailleurs et finalement un travail sur soi à la lumière de révélations ou d’apprentissages. Ce travail n’est d’ailleurs en rien ennuyeux ou rébarbatif : accroître ses connaissances, domestiquer quelque peu le désordre et la complexité du monde peuvent au contraire s‘avérer festifs, voire carrément jubilatoires.

Autant dire loin d’être une excentricité, le Festival de Géographie de Saint-Dié, par les fécondations et les hybridations intellectuelles qu’il permet, joue un rôle très important, quoique pas toujours mesuré, dans la vie économique et sociale du département : chacun sait que dans la compétition qui ne cesse de s’exacerber entre territoires, la vie culturelle et les possibilités de frotter son cerveau à celui des autres, deviennent aujourd’hui des atouts déterminants, à l’égal des grandes infrastructures. Dès lors, je me félicite, en tant que représentant de l’Etat, que plusieurs ministères, en plus de la DATAR, contribuent à ce festival. Je n’épiloguerai pas sur le sujet sensible des fonds FEDER pour lesquels je n’ai pas encore renoncé en ce qui concerne cette édition : mais vous savez que nous sommes à cet égard de toute façon en fin de cycle et qu’il faudra donc aviser dorénavant en fonction de l’éventail des possibilités. L’important, à mes yeux, ce ne sont pas les tuyaux – estampillés européens ou non – mais les flux, c’est-à-dire l’affirmation de principe qu’une telle manifestation d’un intérêt public aussi évident doit pouvoir continuer à fonctionner largement sur fonds publics, toutes origines confondues, collectivités locales et Etat. Imaginerait-on en effet un rassemblement comme celui-ci, lourdement financé par une multi-nationale de restauration rapide, accompagnée d’une boisson marronnasse ? … Laissons cela aux Jeux Olympiques, en étant bien conscient que dans plusieurs Etats américains, l’arithmétique enseignée aux enfants n’est pas fondée sur l’horaire des trains ou sur les baignoires qui se remplissent, mais sur le nombre de gobelets de cette boisson et sur le temps mis à ingurgiter les sandwiches de cette marque : belle introduction à votre thématique de la nourriture et de ses conditionnements multiples …

« Nourrir les hommes, nourrir le monde » : le thème que vous avez retenu cette année, absolument passionnant, ne manquera pas déjà de servir deux objectifs :

1)- d’abord, une meilleure compréhension de l’état du monde, une exploration de ses phénomènes et de leurs causes. En matière de faim dans le monde et de développement, le moins qu’on puisse dire est que l’état d’urgence ne se dément pas et que la situation est presque désespérante : nonobstant les proclamations ou vœux pieux du dernier sommet mondial de l’alimentation, ce sont toujours près de 800 millions d’humains qui n’ont pas assez à manger dans les pays du sud, auxquels viennent même s’ajouter désormais 8 millions dans les pays industrialisés. Dès lors, nous sommes trop souvent réduits à deux types d’approche : soit le discours auto-justificateur permanent des lourdes bureaucraties internationales qui est toujours par construction compatible avec les dogmes du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC ; soit des rafales de séquences émotion diffusées sur toutes les télévisions du monde et promptes à rameuter le charity business, avec souvent, comme dans la Corne de l’Afrique, son lot de sacs de riz tanguant sous des brushings célèbres.

Or, aucune de ces deux approches ne permet la compréhension ou la généalogie des situations. Pour ne prendre que deux ou trois interrogations, il serait par exemple intéressant de mesurer l’impact de l’écroulement du mur de Berlin sur ces questions : l’effondrement de l’Union soviétique a en effet soudainement ruiné le statut de nombreux pays du tiers-monde qui ont cessé du jour au lendemain d’être un enjeu de guerre froide, ce qui les a brutalement renvoyés à leur déréliction. De même, n’y aurait-il vraiment aucun rapport entre le marasme dans lequel s’enfoncent la Côte d’Ivoire avec d’autres pays producteurs de cacao et la décision européenne d’exaucer le lobby des multi nationales du soja en admettant la lécithine dans la définition du chocolat ? Et puis, le désastre actuel à Haïti, dans lequel l’absence de nourriture a bien sûr pour corollaire une pléthore d’image, ne s’explique-t-il vraiment que par les aléas météorologiques ?

2)- Un deuxième objectif devrait être de restaurer le statut des savants et des experts et de raviver de la sorte, dans la cité de Jules Ferry, le pacte fondamental qui lie la République au développement des sciences et à la liberté de recherche. Les bio technologies sont devenues l’horizon dans lequel s’inscriront toujours davantage les problématiques de développement et d’alimentation. C’est dire s’il est navrant que dans l’Europe des Lumières, se manifestent aujourd’hui des catéchismes ouvertement régressifs et malthusiens allant jusqu’à prôner le vandalisme de travaux de recherche au nom d’une métaphysique fixiste et d’une vertu autoproclamée. Tant il est vrai que l’obscurantisme, le fanatisme et les fatwas ne sont le monopole d’aucun pays et d’aucune religion. L’éminent aréopage rassemblé ces trois jours ne pourra évidemment que faire à ces dévoiements.

Le thème de la nourriture que vous avez retenu cette année est tellement riche qu’il excédera toujours ce qu’on pourra en dire. Il n’y a guère sans doute que le sexe – mais les liens entre les deux sont tellement forts – qui puisse déployer un champ lexical et une polysémie plus grande. Surtout, l’alimentation met toujours en correspondance, comme Rabelais l’illustrait déjà, le microcosme et le macrocosme, l’être-au-monde de l’individu qui s’incorpore les matières environnantes et l’inscription du même individu dans une histoire, une géographie et une culture donnée. Notez que dès qu’on découvre une momie, comme par exemple le bon vieil Ötzi, décongelé après 5 300 ans dans les glaciers alpins, on commence toujours par examiner les viscères à la recherche de traces du bol alimentaire. Et de même aujourd’hui, l’analyse de la carte planétaire de la pizza ou du couscous, en pleine expansion, doit enchanter les géographes, les sociologues, les anthropologues et tous leurs collègues de bien d’autres disciplines.

La variété des pistes que vous allez creuser donnant plutôt le vertige, je me bornerai pour terminer à effleurer par rapides touches un volet que je crois très riche : les rapports entre pouvoir et nourriture.

Que ce soit dans l’Illiade, la Bible ou le Ramayana , il est en effet frappant de constater que les dieux, les rois et généralement les puissants passent leur temps à banqueter et à se goberger : les dieux savourent le fumet des sacrifices que leur dédient les mortels cependant que toutes les cours, à travers toutes les civilisations, ont codifié et raffiné à l’extrême les rites de la table. « Bon appétit, Messieurs, ô vous ministres intègres… » Hugo avait tout dit… Et puis, s’il revenait de nos jours, La Bruyère qui a admirablement croqué le riche et le pauvre, le gras et le famélique, se régalerait sûrement du spectacle des petits boudhas adipeux, rejetons de la nouvelle bourgeoisie chinoise, trop heureux de cette marque de distinction au sens presque bourdivin qui les met de plain-pied avec la dominance américaine et sa cohorte de millions d’obèses.

Mais le pouvoir de se gaver va souvent de pair avec le pouvoir de nourrir ou celui d’affamer autrui : l’histoire est rythmée par les famines, subies ou organiées, les disettes et les crises frumentaires. De nos jours encore, de l’Ukraine au Soudan en passant par l’Ethiopie ou le Cambodge, des populations entières ont été affamées et la carte de la faim relève assurément de la géopolitique la plus éclairante, surtout quand s’y greffent toutes les instrumentalisations de l’ingérence.

La domination est assurément à son comble quand on dévore carrément autrui et qu’on s’approprie son énergie vitale ou ses forces vives. Je n’aborderai pas ici le paradoxe ô combien singulier et fascinant du christianisme mais depuis le célèbre festin des Atrides, la saga du cannibalisme est de toute façon inépuisable. Plus encore, la métaphore de l’ogre n’a pas fini de hanter non seulement les petits Poucets, et pas qu’à Epinal, mais la chronique des conquêtes et des empires : l’ogre corse ne désignait-il pas dans toute l’Europe Napoléon et plusieurs générations de français n’ont-ils pas vécu avec la hantise de l’ogre prussien puis allemand ? Plus récemment, et avec des intentions qui ont clairement conduit au désastre actuel, n’a-t-on pas forgé obstinément l’image d’un ogre au Moyen-orient ?

Enfin, s’il est un trait commun à toutes les religions, c’est qu’elles édictent toujours dès l’origine des interdits alimentaires, tantôt généraux, tantôt temporaires, souvent extrêmement alambiqués : ce moyen d’asseoir leur contrôle sur les corps et les esprits, de jouer sur les frustrations, les transgressions et donc les anathèmes, fait toujours recette. Et ce n’est pas un mince paradoxe que de voir prospérer aujourd’hui, dans notre modernité occidentale soi-disant laïque, un hygiénisme militant, certes en principe délié de toute transcendance mais qui n’en renoue pas moins avec les tabous alimentaires et l’obsession de la pureté : la souillure se nomme de nos jours cholestérol ou dioxine tandis que le diététiquement correct fait office de sainteté. De son côté, la puissance publique qui déserte de plus en plus la sphère publique et les projets collectifs se reporte paradoxalement avec une belle ardeur sur l’intimité de chaque individu et retrouve certainement les voies d’un contrôle social efficace grâce aux nouvelles inquisitions dans la chambre à coucher, la voiture, le paquet de cigarettes, la cuisine et in fine, l’assiette.

Telles sont, très sommairement, les premières réflexions que m’inspirait votre thème et il n’est que temps de vous souhaiter, en m’excusant d’avoir été trop long, une succulente édition 2004 du FIG, qui se tienne aussi équidistante que possible de la malbouffe et de la grande bouffe.

Je vous remercie.

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Actes 2004