Discours

Prince El Hassan Bin Talal

Votre Excellence Monsieur Pierret,
Membres du Conseil,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,


C'est un plaisir et un honneur que de vous parler ici ce soir. Je voudrais remercier les organisateurs pour cette parfaite cérémonie d'inauguration. Je dis plaisir parce que la géographie a toujours été un sujet qui m'a attiré depuis mes années scolaires, et que la nature interdisciplinaire de son étude permet une large approche. Toutes les sciences principales – la chimie, les sciences physiques, la biologie et les mathématiques ont des branches de spécialisation qui font référence à la géographie, et l'on pourrait très facilement ajouter à cette liste l'économie, l'histoire et la nutrition.

Le choix de la Jordanie cette année comme pays thème est une décision inspirée par les caractéristiques géographiques intéressantes dont se vante notre petit mais fier pays. Etre pris en sandwich entre Israël et la Palestine à l'Ouest et l'Irak à l'Est, nous nous retrouvons souvent le point d'intérêt de débats politiques et géostratégiques. Notre situation en tant que carrefour historique entre l'Est et l'Ouest, et en effet entre Nord et Sud, a modelé une identité beaucoup plus complexe que quelques analystes de l'ouest nous accordent. La richesse de notre culture et la diversité de la population qui dépasse à peine cinq millions sont le testament de la formule complexe qui compose la société jordanienne.

Avant que je ne vous présente les thèmes majeurs qui, à mon avis, sont importants aux discussions qui sont au programme, je voudrais vous expliquer que j'ai toujours préféré voir la géographie non en terme de délimitation de territoire, mais comme une étude de la continuité du monde dans lequel nous vivons. Pendant l'ère post-Westphalie, nous avons été conditionné à percevoir les délimitations territoriales comme des frontières qui séparent les états. Ceci, en mon humble opinion, est une manière de regarder l'environnement avec des œillères, car depuis le début des temps, les êtres humains ont vécu dans un état de flux et d'interaction de fluide. Il y a une blague en Jordanie concernant l'inexplicable dessin de notre frontière à l'Est avec l'Irak qui serait, soit disant, le résultat d'un hoquet qu'aurait eu Sir Winston Churchill, après une soirée arrosée au vieux porto, alors qu'il dessinait la carte pour un Moyen-Orient post colonial (c'est en fait dû à l’emplacement d'un aérodrome stratégique).

Mais je pense que cet exemple doit servir de bonne leçon, car c'est tout à fait contre nature pour l'homme d'être complètement confiné par des lignes sur un morceau de papier. L'échange d'idées, de peuples, de biens et même d’aliments ont ouvert le chemin au pluralisme et à la diversité culturelle aux quatre coins du monde, et notre réunion de ce soir est le testament du pouvoir d'un tel phénomène. On m'a dit que vous alliez avoir l'opportunité de goûter quelques plats traditionnels tel que la KANAFEH, et j'espère que nous aurons la chance de partager une poignée de MANSAF.

Malgré des siècles de migration humaine, aujourd'hui la question de l'immigration est devenue très contentieuse et politisée. L'Europe est devenu sans doute la première destination pour les personnes venant d'Asie centrale et du Moyen Orient, et qui sont à la recherche d'emplois, ou de lieux sûrs, loin des persécutions. Quelques commentateurs de droite ont appelé pour la mise en place d'un système de frontière qui transformera la région en une "Europe forteresse", mais en faisant cela ils ont refusé d'accepter les raisons de ce vaste mouvement de population. Si quelques uns parmi vous ici ce soir sont de récents immigrés, ou peut-être connaissant des gens qui sont arrivés dans le but de rechercher une vie meilleure, alors vous savez que ce n'est pas entreprise facile; une considérable distance se creuse entre la famille et les êtres aimés; souvent une nouvelle langue et culture doivent être adoptées et de plus en plus une attitude hostile est affichée par les gens dont vous voulez intégrer la société. Pour les communautés d'accueil, les nouveaux arrivant sont des 'immigrés' – pour leur mère patrie ils sont des 'émigrants' - mais peut-être que dans leur cœur beaucoup pensent qu'ils continuent la longue tradition des pionniers. Soixante dix pour cent des réfugiés dans le monde sont des musulmans; combien d'entre eux, face à l'insoutenable vie chez eux, ont décidé, après une longue réflexion, de refaire leur vie dans des endroits lointains, où la vie, tout en étant dure pour eux, offre un futur sûr pour leurs enfants et petits enfants ?

En 1989, à la suite du sommet de Casablanca, une recommandation pour un montant 35 billions de dollars fut émise pour le développement d’une infrastructure du Maroc à la Turquie comprise. Shimon Pères et moi-même sommes allés auprès de l'Union Européenne en espérant les entendre dire que des ateliers et des conférences vont avoir lieu pour la planification des propositions de la reconstruction des pays MENA et qu’ils allaient créer des emplois pour les habitants et développer leurs volontés à rester chez eux. Nous avons été informé qu'aucun atelier ne sera formé et que leur politique était "premier arrivé, premier servi". Récemment, nous avons constaté que les Etats Unis se sont alloués l’exacte même somme pour l'amélioration de leur sécurité et l'organisation de leurs douanes sous l'amendement de la "Homeland Security Bill".

Je pose la question suivante, où sont les efforts faits pour éviter les crises? Ce n’est qu’une triste réalité que la plupart des décisions gouvernementales sont prises avec une vue politique et sans aucune planification. Cela vaut la peine de mentionner que nous aussi dans le tiers monde – dont je suis fier d'ajouter que c'est mon premier monde – souffrons de l'immigration. Il nous manque une bonne gouvernance. La fuite de cerveaux a été bien documentée et chaque année des milliers de nos plus brillants sujets sont débauchés par l'Ouest où ils exercent leurs talents dans une société qui les récompensera à hauteur de leurs mérites. Ce qui est moins connu par le grand public c'est l’exode des minorités religieuses, comme les chrétiens. Je suis attristé chaque fois que je réalise qu'il y a plus de chrétiens de Jérusalem habitant à Sydney en Australie qu'a Jérusalem elle-même.

Quand je parle du Moyen Orient, du MENA ou de l'Asie de l'Ouest, je fais référence en fait à une région qui n'a pas de nom. Un égyptien est un africain, un Turc est un asiatique – et peut être bientôt un européen – et je suis un asiatique; un israélien n'est aucun de cela et tout en même temps, variant selon son ou sa préférence, le joker dans le paquet de carte. Je vois quelques bénéfices de l'utilisation de regroupement générique tel que le Levant et le Maghreb, puisqu'ils ont des connotations géographiques plutôt que politiques ou stratégiques. Le professeur Fred Halliday de l'école Economique de Londres, a utilisé le terme Asie de l'Ouest pour décrire l'Arche de la Crise qui s'étend de Casablanca au Caucase et qui est l'endroit où se trouve la plus grande densité de pauvreté au monde – et paradoxalement de richesse – d'illettrisme et de chômage. Si vous me permettez de partager avec vous quelques faits désolants, 24% de la population du monde vit avec moins d'un dollar par jour et 50% vit avec 2 à 5 dollars par jour selon les chiffres des Nations Unies. En même temps selon Merryl Lynch, 300 000 individus de la même région possèdent 1,3 trillion de dollars en investissement aux Etats-Unis et 78 millions de personnes sur 290 millions d'arabes habitant l'Egypte, le Maroc et au Yémen sont illettrées. Le phénomène particulier à cette région qui consiste à posséder la faculté de lire et d'écrire tout en choisissant de ne pas l'exercer, prend des proportions effrayantes, avec un nombre total de livres publiés dans toute la région l'année dernière inférieure à celui de la Finlande seule.

Malgré le fait que nous nous trouvons face à de nombreux défis qui peuvent paraître insurmontables aux pessimistes – j'ai toujours été un optimiste, comme de voir un verre a demi plein, qui est le cas pour ceux d'entre nous qui ne sont pas très grands – j'ai depuis de nombreuses années exprimé le besoin d'approcher les questions d'une perspective régionale. Après tout, l'eau, la nourriture, la religion, les innovations et les philosophies politiques, ajoutées à tous les autres facteurs qui contribuent à la sécurité humaine, ne sont pas limitées par les frontières nationales. L'échec des gouvernements de notre région à donner aux citoyens une habilité adéquate pour l’exercice de leurs droits et devoirs de citoyens afin de mieux contrôler les enjeux ultérieurs, les a conduit à développer des menaces trans-frontalières tels que le terrorisme et les armes de destructions massives. Ces menaces contre l'humanité ne peuvent être résolues dans l'isolement et sur une base nationale seule, mais nécessitent un système d'inter-dépendence entre les états afin d'assurer cette sécurité et dignité humaine qui pourront être développées. C'est avec ceci en tête que j'ai souvent utilisé l'accord du BENELUX comme un modèle de coopération entre Israël, la Palestine et la Jordanie et tous les pays du croissant fertile.

L'harmonie et l'accord qui caractérise l'union en Europe aujourd'hui n'est pas venue sans mal. Quand vous Européens avez émis vos doutes sur les conséquences désastreuses de la guerre en Irak cette année, vous avez raconté les leçons apprises du passé, les différentes guerres qui ont durés plusieurs siècles et qui ont culminés par les deux guerres mondiales. La réconciliation de l'Allemagne et de la France était fondée sur le charbon et l'acier, et la plupart des innovations et de la puissance dont les états européens ont bénéficié pendant la période coloniale provenait de ces deux ressources. Nous sommes dans une période différente et nous faisons face à une région différente, mais je crois que l'énergie et l'eau pourront fournir les vecteurs par lesquels une coopération peut être lancée. L'initiative CERT – Coopération Transméditerranéenne pour l’Energie Renouvelable– procure, à mon sens, le meilleur cadre par lequel l'Europe et les pays MENA peuvent forger une relation d'énergie symbiotique. Les états MENA, avec leur richesse en heures solaires par jour produisent de l'électricité par le biais de stations d'énergie renouvelable propre et le vend à l'Europe. L'Europe gagne une source d'énergie bon marché, sûre et fiable dans le but d’abandonner l'énergie nucléaire. Les états MENA produisent également de l'eau en tant que produit dérivé de la photosynthèse, ce qui peut pallier au niveau sérieux de la pauvreté en eau. A un niveau politique, de nouvelles avancées sont obtenus grâce aux accords signés entre les états partenaires.

C'est une erreur de parler de toutes les questions environnementales sans considérer la dimension humaine: les gens qui vivent sur la terre. Je suis sûr que les souvenirs que vous aurez de Saint Dié des Vosges à la fin de ce festival seront ceux de l'amitié développée avec les participants d'autres pays. Peut-être aurez-vous la chance de cultiver cette amitié en visitant la Jordanie ou autre pays aussi hospitalier, dans un futur proche. Mais je voudrais vous faire partager mon opinion, il n'y a pas assez d'interaction entre les peuples au niveau de base. C'est pourquoi j'applaudi les efforts tels que l'initiative du Forum de Prague 2000 et de l'Assemblée des Citoyens d'Helsinki, où le peuple arrive moins souvent avec des préjudices et peut se réunir afin de comprendre leurs valeurs partagées et leur humanité commune. Un des moments les plus émouvant que j'ai vécu durant ces derniers douze mois étaient d'être témoin d'une conversation, à travers la technologie digitale, entre un indien Navajo d'Albuquerque du Nouveau Mexique et un Bédouin Jordanien, lorsque leur méthode respective locale de la tonte de moutons était comparée et contrastée. C'est une conférence de citoyen, un cri loin des têtes parlantes de l’élite déconnectée.

D'autres initiatives telles que le Parlement des Cultures que le club de Rome à co-fondé ce printemps avec le Hacettepe University Foundation basée à Ankara en Turquie, ont un rôle à jouer dans la mobilisation de la majorité silencieuse. Pour notre premier projet, une des propositions sera la mise en place de l'Ecole des Sciences Humaines Méditerranéennes, qui pourrait être envisagée comme un pont reliant les différences intellectuelles et culturelles entre l'Europe de l'Ouest et la Méditerranée, les pays du Moyen-Orient et l'Europe de l'Est à travers un programme d'étude de "terra media". Ce programme sera basé sur une sélection soigneusement choisie de textes qui illustrent les racines communes des civilisations méditerranéennes. Si nous regardons plus loin que l'étroite sphère des études académiques, ce n'est pas dur de trouver plusieurs exemples d'apprentissages par analogie de coutumes pratiques, et d’aliments communs.

La mondialisation est devenue un mot clé pour ceux qui cherchent à identifier les causes des maux qui affectent le développement international et le commerce mondial. En tant que président du Club de Rome, j'ai toujours été le premier à déclarer notre philosophie: penser localement et agir globalement. En Jordanie, nous ne sommes pas différents des autres pays et sommes sujets au courant des tendances globales soient-elles culturelles, politiques ou économiques. D'importants investissements ont été fait dans le domaine de la technologie de l'information et son succès a permis à la Jordanie d'être considérée parmi les nouveaux espoirs de la région. Tt30, le groupe de jeunesse en relation avec le Club de Rome, a lancé un avertissement : on ne doit pas élargir l'écart digital entre les info-riches et les info-pauvres. Seulement 2.4% de la population mondiale a accès à internet, vivant principalement dans les pays de l'OCDE et en Amérique du Nord. Si nous discutons le fait que la technologie est un outil de développement et que l'écart digital est le fruit du clivage économique, nous devons conclure que ceux qui peuvent avoir les moyens d'accéder à la technologie ont tendance à en bénéficier, ainsi augmentant leur richesse.

En relation avec la question de la mondialisation et la tendance grandissante ou les agendas privés dépassent le bien être public. Il était un sophiste byzantin, Livanus, qui avait une inscription sur sa tombe au sixième siècle, comme si c'était la cause de sa mort : "il a été touché par l'amour du bien-être public". Le Coran sacré dit dans la Surat al Anbiya, Aya 30,

( Et qu’à partir de l'eau nous avons crée toutes choses vivantes. Pourquoi ne croient ils pas ?)

Mon collègue du Club de Rome, Ashok Khosla, a publié une étude sur la privatisation de l'eau en Inde, avec des résultats très choquants. Les dépenses pour la purification de l’eau ont été baissées, permettant à la classe au pouvoir d'avoir des fonds supplémentaires pour des projets qui sont invariablement à leurs profits exclusifs et dont ne bénéficient pas les classes pauvres. Ceci a entraîné une baisse de qualité de l’eau, qui à son tour a accrue les chances de contracter des maladies propagées par l'eau. Toutefois, les riches ne sont pas affectés car ils peuvent acheter de l'eau en bouteille très facilement. Les pauvres ont le choix de prendre le risque de tomber malade ou d’acheter de l'eau en bouteille; ainsi leur argent va directement dans les poches de ceux qui possèdent les sociétés. Et d'un ce n'est pas juste et de deux c'est insensé. Mais là encore nous les humains ne sommes pas particulièrement des créatures rationnelles, spécialement quand il s'agit d'importante ressource telle que l'eau. Miles Kington nota d'une façon satirique dans sa publication en 1983 "Nature Made Ridiculously Simple", que l'homme est la seule créature qui semble avoir le temps et l'énergie de jeter à la mer toutes les eaux usées et puis d’aller s’y baigner.

Si mes amis et collègues Indiens me permettent de continuer avec les soucis de leur pays, le rapport du Dr Vandana Shive Navdanya explique la perte massive de revenus de pays tel que l'Inde provenant de la bio-piraterie et des droits de propriété intellectuel. En s'appropriant des espèces de plantes indigènes utilisés par la médecine traditionnelle, les sociétés multinationales de pharmacie privent les pays du tiers-monde de grosses sommes d’argent: dans le cas de l'Inde, 18 billions de dollars par an. Une des plus grandes qualités de l'humanité est sa capacité de partage, que se soit celui des aliments, des idées, des espaces ou des émotions. Vu de cet angle, la façon des sociétés de breveter les espèces de plantes et les gènes humains à la poursuite de Mammon, et au détriment des autres humains est particulièrement laide.

En effet, la privatisation des agendas augmentent partout: par exemple le terrorisme, et vous pouvez aussi ajouter le profit des compagnies de sécurité privées qui mène à la privatisation de la guerre. Les exemples de fanatismes militants, soit-il chrétien, musulman ou juif, démontrent la privatisation des religions. Aujourd'hui nous sommes réunis afin de revisiter un concept trans-frontalier d'anthropolitique et de servir le partenariat au sein de l'humanité.

J'espère que les festivals tel que St Dié des Vosges permettra de réduire l'écart de la compréhension culturelle et de s'ouvrir aux autres, afin de continuer à faire de bonnes choses même lors de moments difficiles.

Je vous remercie



 

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