Famines et disettes dans la Corne de l'Afrique
« CROISSANT ARIDE » ET « RICHE ÉTHIOPIE »

Alain Gascon

Maître de conférences de géographie (HDR)
IUFM de Créteil
Centre d'Études Africaines (ÉHÉSS/CNRS)
Chargé de cours à l'INALCO

Résumé

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L'Ethiopie (et la Corne de l'Afrique) connaissent des crises alimentaires graves qui ont entraîné la chut de Haylä Sellasé, en 1974, et ébranlé durablement le régime de Mängestu Haylä Maryam, en 1985-86. Ce Sahel « la montagne la plus peuplée du monde » (Gallais), illustre le paradigme malthusien : l'augmentation de la population dépasse le rythme de la croissance de la production agricole. En 1970, il y avait en Ethiopie (y compris l'Erythrée), 25 M1 d'habitants, en 1984, 42 M et plus de 70 M en 2003 (75 M avec l'Erythrée)². En outre, les 4/5 de l'effectif vivent sur les 2/3 du territoire au-dessus de 1800-2000m d'altitude. Sur les plateaux les densités moyennes dépassent 150 et culminent à plus de 500 dans certains districts du Sud ! On annonce 118 M d'habitants en 2025 (Population et Sociétés, 2003).

Ce constat alarmant doit cependant être replacé dans la longue histoire de l'Ethiopie connue à cause des sources écrites remontant au 12è siècle (chroniques royales et vies de saints). Or, tous ces textes rapportent le retour régulier (tous les 10 ans environ) de crises de subsistance consécutives aux sécheresses. Rappelons que la Bible mentionne, au sujet de l'Egypte, la succession de 7 années de vaches grasses et de vaches maigres en rapport avec le « bon » et le « mauvais » Nil (la branche éthiopienne fournit 85% du débit à Assouan). L'histoire de l'Ethiopie est jalonnée de famines et de disettes combattues par les bons rois et par les saints. Or, les estimations accordent aux hautes terres jusqu'à la conquête italienne de 1936, tout au plus une dizaine de millions d'habitants. Les crises de subsistance sévissaient alors que l'Ethiopie était sept à dix fois moins peuplée que maintenant. Les Ethiopiens ont donc une longue expérience de ce fléau, expérience partagée par les Européens jusqu'au 18ème siècle. Quand le régime de Mängestu fut accusé de taire puis d'instrumentaliser la famine de 1985, il répondit qu'il y avait toujours eu des famines en Ethiopie. Et c'était vrai.

Sans surprise, les dernières crises (1958-59, 1984-85, 2000) ont affecté le Croissant aride (Gallais) qui comprend les basses terres et « mord' » sur les plateaux du Nord (Erythrée, Tegray, Wällo) et du Harär. Toutefois, depuis 30 ans, la situation alimentaire s'est fortement dégradée dans les hauteurs habituellement épargnées du Sud. Les faux bananiers (ensät) n'assurent plus la nourriture d'une dorsale de hautes terres où les densités dépassent désormais 400. Les habitants de ces régions caféières, la « riche Ethiopie » de la GU (Maurette, 1938), sacrifient le vivrier, se tournent comme au Harär vers le tchat 3, un stupéfiant, ou quittent la terre.

Je m'intéresse en priorité aux réactions des Ethiopiens face à la répétition de crises alimentaires toujours plus graves. Se résignent-ils comme on l'écrit ? Comment admettre qu'une Terre Sainte ne nourrisse pas ses enfants ? Dieu persiste-t-il toujours à éprouver Son peuple en lui envoyant régulièrement ce fléau ? Comment les Ethiopiens réagissent-ils à la stigmatisation de leur pays dépeint « terre de famine » ? Je m'appuie sur mes publications et mes observations du terrain éthiopien corroborées par des recherches d'étudiants et des publications d'auteurs éthiopiens. Je reprendrai les travaux du géographe Mesfin Wolde Maryam, limogé en 1984, quand il dénonça l'indifférence des autorités

1 M1
2 L'Erythrée est devenue indépendante, de fait en 1991, et en droit, en 1993
3 Catha edulis Forsk


Alain GASCON

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