Les paradoxes de l'aide alimentaire dans les camps de réfugiés en Afrique

Véronique Lassailly-Jacob

Géographe, Université de Poitiers

Résumé Article complet

Cette communication propose de débattre à l’aide d’exemples des enjeux et répercussions de l’aide alimentaire distribuée dans les camps de réfugiés en Afrique.

L’Afrique occupe la seconde place après l’Asie quant au nombre de réfugiés, demandeurs d’asile, rapatriés, personnes déplacées et autres populations affectées par les conflits recensés par le HCR. Plus de 4 millions de personnes y sont assistées par le Haut Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés en 2004 (UNHCR statistics, 2004), des chiffres bien en deçà d’une réalité beaucoup plus dramatique.

Actuellement, une vingtaine de pays africains sont impliqués dans des conflits, des guerres civiles en majorité, qu’il s’agisse d’affrontements communautaires pour contrôler les ressources comme en RDC ou en Angola ou de luttes internes pour prendre le pouvoir comme au Libéria, en Sierra Leone ou en Somalie (Gaud, 2004). Les conflits non résolus touchent l’Afrique Occidentale (Sahara occidental, Côte d’Ivoire, Libéria, Sierra Leone), la Corne de l’Afrique (Somalie, Sud-Soudan), la région des Grands-Lacs (Rwanda, Burundi) et l’Afrique centrale (Angola, République démocratique du Congo, République Centrafricaine).

À l’heure où ces lignes sont écrites, le Darfour soudanais connaît une grave crise humanitaire qui touche plus de 1,8 millions de personnes, la plupart d’entre elles ayant fui leur région dévastée. Au moins 200 000 ont trouvé refuge au Tchad dans des camps supervisés par le HCR alors que le plus grand nombre s’est déplacé à l’intérieur du Darfour (Alternatives internationales, octobre 2004).

Ces situations de violence, internes aux Etats, entraînent des fuites éperdues de populations civiles à l’intérieur des territoires comme vers les pays voisins. En effet, la majorité des fugitifs restent à proximité, les pays limitrophes des zones de conflit étant les principales terres d’accueil.

Si l’attention des médias et des instances politiques du Nord se focalise sur les flux de demandeurs d’asile qui, au risque de leur vie, tentent de périlleux voyages vers l’Europe, rappelons qu’ils ne représentent qu’une minorité des migrants forcés africains. Des pays comme la Tanzanie, l’Ouganda, la Zambie, la RDC, le Soudan et la Guinée ouvrent leurs portes à des milliers de fugitifs qui reçoivent collectivement un statut de réfugié dit de prima facie. Et ces pays d’accueil connaissent généralement des situations économiques désastreuses. Alors que 40 % des Guinéens vivent en-dessous du seuil de pauvreté, le pays héberge plus de 300 000 Sierra Léonais et plus de 100 000 Libériens. En Zambie, l’un des pays les plus pauvres en termes de PNB par habitant, le HCR portait assistance en 2003 à plus de 150 000 réfugiés provenant de l’Angola, de la RDC, du Rwanda et du Burundi.

Ces pays sont dans l’incapacité à faire face seuls aux multiples problèmes engendrés par ces afflux soudains et massifs. Selon le principe du “ burden sharing ”, le partage du fardeau de l’accueil, ils sollicitent l’aide de la communauté internationale qui, en appui aux gouvernements d’accueil, se charge de regrouper les réfugiés dans des camps où ils seront protégés et assistés. Les camps sont la forme d’accueil la plus fréquemment adoptée pour assister et contrôler les populations en quête de refuge. Il existe une diversité de camps, fermés ou ouverts, dépendant de l’aide internationale ou prenant la forme de sites agricoles dans lesquels des terres arables sont mises à la disposition des populations réfugiées. Trop souvent, les camps sont présentés comme un modèle unique d’enfermement, une entité totalement décontextualisée alors qu’ils revêtent des réalités multiples.

Rappelons que ces camps regroupent ceux qu’on appelle les “ statutaires ”, les réfugiés assistés, protégés et régulièrement recensés, les visibles par opposition aux invisibles qui sont les plus nombreux et se cachent en ville ou dans les marges rurales frontalières. Si on dispose de multiples rapports et informations sur les réfugiés des camps, on sait peu de choses sur la situation et les conditions de vie de ceux qui se dispersent clandestinement dans le pays d’accueil.

L’assistance humanitaire

Depuis la guerre du Biafra, on assiste à la montée en puissance de nouveaux acteurs, les organisations humanitaires qui vont accaparer et se disputer les espaces des camps. Le HCR et le PAM (Programme alimentaire mondial), se partagent les responsabilités concernant la distribution des rations alimentaires dans les camps de réfugiés. Ces camps sont des concessions territoriales cédées par les autorités aux organisations humanitaires qui vont pallier en quelque sorte aux défaillances des secteurs publics nationaux.

Au-delà de son objectif premier, -nourrir des personnes démunies de tout qui souffrent de la faim-, l’aide alimentaire revêt de multiples fonctions parfois contradictoires selon les acteurs en présence. Ici, trois acteurs sont examinés, la communauté internationale, le pays d’accueil et les réfugiés.

L’aide alimentaire perçue par la communauté internationale

Pour la communauté internationale, nourrir les réfugiés est un devoir d’assistance. Il s’agit de porter secours à des victimes, des gens qui ont besoin d’aide et qui ne peuvent s’en sortir par eux-mêmes. Des vivres sont acheminées dans l’urgence vers les camps nouvellement créés.

Nourrir, c’est aussi compter et contrôler. Le HCR a besoin de produire des chiffres pour justifier son action, son existence, sa pérennisation. C’est aussi un moyen de contrôle, de vérification de la présence des réfugiés dans les camps.

Nourrir, c’est également créer une catégorie hors norme, une catégorie “ labellisée ” réfugiée qui homogénéise, stigmatise le groupe, le dissociant ainsi du milieu environnant. Tous les réfugiés sont assistés de façon semblable. Dans le site agricole d’Ukwimi en Zambie, entre 1987 et 1994, une assistance prolongée fut distribuée indistinctement à tous les membres de la communauté réfugiée mozambicaine et à elle seule. En dépit du fait que certains Mozambicains avaient réussi à s’enrichir et à devenir au fil des années plus aisés que les notables locaux, ils étaient toujours considérés comme réfugiés et à ce titre continuaient à recevoir une aide.

Nourrir, c’est aussi créer des catégories à l’intérieur du groupe des réfugiés en fonction non pas des spécificités sociales et culturelles mais des classes d’âge ou des situations médicales. Un système d’alimentation complémentaire est destiné à une catégorie de personnes dites vulnérables, femmes enceintes, enfants jusqu’à 5 ans, malades.  Pour les acteurs de l’humanitaire, l’identité des réfugiés est trop souvent réduite à ces catégories.

Nourrir, c’est encore créer des dissensions avec une population locale qui, elle, n’est pas prise en charge et se trouve parfois dans une situation de grande pauvreté. Dans le site agricole d’Ukwimi en Zambie, en 1993, deux communautés vivant côte à côte –des réfugiés mozambicains et des villageois zambiens- étaient administrées sous deux tutelles, dont l’une était extrêmement généreuse, la communauté internationale et l’autre très démunie, le gouvernement zambien. C’était une cause importante de tension entre les deux groupes.

L’aide alimentaire perçue par les pays d’accueil

Pour les pays d’accueil, le fait que les réfugiés soient nourris et assistés par la communauté internationale représente le partage d’un fardeau qui doit être éphémère. Nourrir c’est en quelque sorte empêcher l’accès aux ressources du territoire, prévenir une installation durable des réfugiés.

Nourrir, c’est aussi un moyen de prolonger la présence de l’aide internationale, c’est légitimer cette présence. On s’aperçoit qu’un site agricole comme celui d’Ukwimi en Zambie a été sans cesse peuplé par de nouvelles arrivées pour justifier le besoin d’aide alimentaire et donc, la présence du HCR jusqu’à la date du grand rapatriement des Mozambicains. On observe que le HCR ne se retire généralement d’un site que lorsque les réfugiés s’en vont, car les gouvernements font pression pour que l’aide internationale se prolonge tant que les réfugiés sont présents.

Nourrir c’est encore garantir la sécurité nationale. Combien de pays d’accueil se targuent que la communauté internationale les met en danger lorsqu’elle réduit les rations alimentaires ? Ils mettent en avant la crainte que les réfugiés affamés se révoltent, des émeutes de la faim entraînant des troubles dans les zones d’accueil. En 2003, la Tanzanie, par exemple, s’est servie de ce prétexte, -des rations diminuées de moitié-, pour menacer de rapatrier de force plus de 530 000 réfugiés des Grands Lacs. C’était une question de sécurité intérieure.

Dans ce cas, la nourriture devient une arme stratégique, un instrument utilisé pour dissuader de rester. La réduction des budgets du HCR et du PAM pour l’Afrique liée à l’émergence d’autres crises humanitaires en Asie notamment se traduisent par l’oubli de situations de réfugiés qui perdurent depuis des années. Les rations alimentaires distribuées dans les camps Sahraoui ont considérablement diminué dans l’indifférence générale. En réduisant les quantités distribuées, dans un milieu désertique, on pousse les réfugiés de ces “ crises oubliées ” à rentrer chez eux.

La nourriture est encore brandie comme une arme stratégique lorsque le porte-parole du PAM, Christiane Berthiaume, déclare que les réfugiés angolais refuseront le rapatriement s’ils savent qu’ils ne recevront pas d’aide alimentaire dans leur pays.

Réduire la ration, c’est aussi pousser les réfugiés à mettre leur force de travail au service des populations locales. En 2001, dans le site agricole d’Ukwimi en Zambie, le Refugee Officer encourageait les jeunes Burundais et Rwandais à aller travailler pour les Zambiens. “ Stop sitting at home and waiting for food, go out and look for work ” leur répétait-il. Ici, la force de travail des réfugiés était utilisée pour développer la région d’accueil.

L’aide alimentaire perçue par les réfugiés

Pour les réfugiés, ces rations alimentaires sont un moyen de survie mais aussi et surtout un outil d’échange ou de revente entre eux et auprès des populations locales. Elles sont utilisées pour diversifier le régime alimentaire, faisant l’objet de transactions entre les réfugiés mais aussi avec les populations locales. Les Libériens enregistrés comme réfugiés dans la Guinée voisine vont vendre une partie de leurs rations au Libéria.

À Ukwimi, le troc était devenu pratique courante, les produits des villageois zambiens (fruits, légumes, poulets, semences) étant échangés d’une part contre une portion des rations alimentaires (l’huile en particulier) et d’autre part contre du travail agricole sous la forme de contrats de “ piecework ” ou “ travail à la tâche ”, pratique très répandue dans la région. Les relations qui s’établirent entre Zambiens et Mozambicains furent fondées sur ces transactions de ressources alimentaires et de semences contre des produits de l’assistance humanitaire et une force de travail.

En conclusion, l’aide alimentaire distribuée aux réfugiés revêt de multiples fonctions autres que son objectif premier. Pour la communauté internationale et le pays d’accueil, c’est un instrument qui permet de dénombrer, de contrôler et de mettre sous tutelle l’ensemble du groupe. En jouant sur les quantités distribuées, soit le groupe est marginalisé par rapport à des populations locales démunies soit il est poussé au rapatriement. Dans ce cas, l’aide alimentaire est utilisée comme une arme stratégique. Pour les réfugiés, c’est un outil d’ancrage, source de lien social grâce aux échanges que ces rations suscitent parmi les réfugiés mais aussi avec la population locale.

Références bibliographiques

-Cambrézy Luc, 2001 : “ Réfugiés et exilés. Crise des sociétés, crise des territoires ” éditions des archives contemporaines.

-Gaud Michel , 2004 : “ L’Afrique entre décomposition et recompositions ” Questions internationales n°5 –janvier-février 2004 pp : 6-21

-Les ONG et l’Afrique, Entretien avec Sylvie Brunel et Rony Brauman, Questions internationales n°5-janvier-février 2004 pp : 47-53

-Lassailly-Jacob Véronique, 2001- "Des réfugiés mozambicains sur les terres des zambiens. Le cas du site agricole d'Ukwimi (1987-1994)" in Populations réfugiées. De l'exil au retour, L. Cambrézy, V. Lassailly-Jacob (éds.), Paris, 2001, Éditions de l'IRD, Collection Colloques et Séminaires : 269-299

Lassailly-Jacob Véronique, 2002 : - “ Quelles réponses à l’afflux de réfugiés ? L’exemple zambien ”, Bulletin de l’Association de géographes français, juin, 2002, n°2, pp. 211-222.

-Ryfman Philippe, 2001 : “ L’action humanitaire ” Problèmes politiques et sociaux, n°864, La documentation Française

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