Conférence : l'anthropophagie

Roland POURTIER,

Professeur Université Paris 1

animée par Antoine Spire, avec Bernard Bret

Qu’est-ce que les géographes qui « se mettent à table » ont à dire sur l’anthropophagie ?

La consommation de chair humaine est-elle un objet géographique ? Peut-être, mais sans aucun doute différemment de la consommation de grenouille ou de cacahuète. Car la seule évocation de l’anthropophage ou de son jumeau, le cannibale, suscite un sentiment d’horreur. S’y mêlent les réminiscences inconscientes de l’ogre des contes de fée, et les prescriptions d’un code de comportement qu’on suppose universel et qui fait de la consommation de son semblable un tabou plus absolu encore que celui de l’inceste.

Faut-il alors se replier sur le symbolique, effectuer une plongée psychanalytique pour désamorcer la panique qu’immanquablement engendre la représentation de l’acte cannibale ? Ou esquiver la menace en la tournant en galéjade ? Sur un registre plus sophistiqué peut-on élargir l’anthropophagie jusqu’à la manducation de la parole ? Sans même parler du mystère de l’eucharistie qui plaça l’ingestion de l’hostie au centre de débats qui secouèrent la chrétienté durant ses premiers siècles et la divisent encore sur l’interprétation de ces paroles fondatrices « ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Je me placerai sur un autre plan en abordant la question de l’anthropophagie d’abord sous l’angle du relativisme culturel, concept ô combien délicat à manier car porteur de très graves dangers puisqu’il interroge, sinon remet en cause l’universalité prétendue des valeurs sur lesquelles notre société se fonde pour définir le bien et le mal, le licite et l’illicite.

A cet égard, un des passages les plus troublants de Tristes Tropiques mérite d’être cité. Claude Lévi-Strauss, de retour du Brésil, éprouve cette sorte de vertige qui saisit l’ethnologue écartelé entre la société dans laquelle il a cherché à s’immerger pour la comprendre de l’intérieur et la sienne propre. Il aborde, avec une réelle audace intellectuelle, « le cas de l’anthropophagie qui, de toutes les pratiques sauvages, est sans doute celle qui nous inspire le plus d’horreur et de dégoût ». Mais, ajoute-t-il, « On devra d’abord en dissocier les formes proprement alimentaires, c’est-à-dire celles où l’appétit pour la chair humaine s’explique par la carence d’autre nourriture animale, comme c’était le cas dans certaines îles polynésiennes. De telles fringales, nulle société n’est moralement protégée ; la famine peut entraîner les hommes à manger n’importe quoi : l’exemple des camps d’extermination le prouve ». (Plon, 1955, p 417). Les exemples en effet ne manquent pas de ce cannibalisme de survie.

Mais là n’est pas l’essentiel pour Lévi-Strauss qui entend attirer l’attention sur « les formes d’anthropophagie qu’on peut appeler positives, celles qui relèvent de causes mystique, magique ou religieuse : ainsi l’ingestion d’une parcelle du corps d’un ascendant ou fragment d’un cadavre ennemi pour permettre l’incorporation de ses vertus ou encore la neutralisation de son pouvoir ».

Poussant plus loin, il met en balance notre société et celles qu’il a étudiées, Indiens Caduveo, Bororo ou Nambikwara, en nous appelant à « nous persuader que certains usages qui nous sont propres, considérés par un observateur relevant d’une société différente, lui apparaîtraient de même nature que cette anthropophagie qui nous semble étrangère à la notion de civilisation. Je pense à nos coutumes judiciaires et pénitentiaires. A les étudier du dehors, on serait tenté d’opposer deux types de sociétés : celles qui pratiquent l’anthropophagie, c’est-à-dire qui voient dans l’absorption de certains individus détenteurs de forces redoutables, le seul moyen de neutraliser celles-ci et même de les mettre à profit ; et celles qui, comme la nôtre, adoptent ce qu’on pourrait appeler l’anthropoémie (du grec émein, vomir) ; placées devant le même problème, elles ont choisi la solution inverse, consistant à expulser ces êtres redoutables hors du corps social en les tenant temporairement ou définitivement isolés, sans contact avec l’humanité, dans des établissements destinés à cet usage. A la plupart des sociétés que nous appelons primitives, cette coutume inspirerait une horreur profonde ; elle nous marquerait à leurs yeux de la même barbarie que nous serions tentés de leur imputer en raison de leurs coutumes symétriques. » (p 418)

Tout est dit dans ces quelques lignes, qui pourraient s’appliquer aussi à d’autres pratiques réprouvées par nos sociétés, comme l’excision dont on parle plus volontiers que de l’anthropophagie car elle n’a pas le caractère d’exception de celle-ci et mobilise de nombreuses associations féministes. Quoi qu’il en soit, en plaçant dos-à-dos des pratiques sociales absolument opposées, l’anthropologie comparative introduit un trouble évident, mais n’y a-t-il pas là un antidote à la pensée unique ?

La question est certes beaucoup plus grave et lourde de conséquences qu’une comparaison de banales pratiques culinaires. N’induit-elle pas en effet une mise en doute du dogme de l’universalité, fondement de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ?

Un autre aspect de la question de l’anthropophagie renvoie aux représentations. Et particulièrement au regard que l’Europe colonisatrice et se disant civilisatrice a porté sur les sociétés qu’elle labellisa « primitives ». Dans l’imagerie coloniale il n’y a pas loin du sauvage au cannibale. Jusque dans la bande dessinée qui s’est délectée en mitonnant l’explorateur ou le missionnaire, plongés dans la grande marmite préludant au festin…

Quoi de plus fort pour souligner l’altérité absolue entre sauvage et civilisé, à une époque de négation de la culture des peuples dominés ? Désigner ceux-ci d’anthropophages, c’était les rejeter dans l’anti-humain et justifier la mission civilisatrice de l’occident qui servit de paravent à la domination coloniale.

La réputation d’anthropophagie prêtée à tel ou tel groupe humain, même si elle a des fondements réels, est toujours grossie par la rumeur. En Afrique noire, dans de nombreux pays, la presse fait régulièrement état d’assassinats destinés au prélèvement d’organes humains, souvent sexuels, dont la consommation confèrerait l’invincibilité ou au moins une forte puissance à celui qui s’y adonne. Que n’a-t-on dit des congélateurs de Bokassa qui auraient été remplis de corps d’enfants ? Les disparitions d’enfants, probablement en rapport avec des pratiques d’anthropophagie rituelle, ne peuvent être niées. Mais aucune étude quantifiée ne permet de mesurer l’ampleur d’un phénomène qui de toute façon reste marginal.

Certains groupes ethniques sont réputés anthropophages. Réalité ou phantasme ? Au Gabon, les Fang ont cette réputation. Déjà dans les années 1860, l’explorateur Paul Du Chaillu, par ailleurs excellent observateur des coutumes locales et premier ethnographe du pays, écrivit des pages délirantes sur la consommation de chair humaine parmi les Fang : il n’hésite pas à parler de femmes revenant du marché, comme on s’en retourne de la boucherie, une jambe sanguinolente sous le bras…

Aujourd’hui encore, les Européens qui ont vécu dans ces régions ne sont pas avares d’anecdotes concernant les mangeurs d’hommes, relatées sur le ton confidentiel qui convient. Il y a à boire et à manger dans ces récits dont la fiabilité qui dépend largement du narrateur ne peut jamais être mise à l’épreuve.

Une chose est sûre, les réputations d’anthropophagie attachées à un groupe ethnique par ses voisins sont vivaces : bien des Gabonais du sud du pays se rendant au Woleu Ntem, territoire des Fangs éprouvent une appréhension non feinte, au point de refuser de passer la nuit dans des lieux prétendument mal famés (« ici on mange »).

Les périodes de dérèglement social, d’anomie apportées par l’effacement de l’Etat ou la guerre sont naturellement favorables à une recrudescence de comportements déviants et barbares dans lesquels les actes d’anthropophagie peuvent se multiplier. Il a été fait état de tels actes dans l’est du Congo RDC début 2003 : les troupes d’un des principaux protagonistes du jeu politique congolais, Jean Pierre Bemba ont été accusées d’avoir tué des Pygmées et consommé des parties de leur corps. Fait véridique, accusation mensongère pour déconsidérer un adversaire ? Bemba, récusant un rapport de l’ONU, vient, selon une information récente de RFI, de présenter à la presse des Pygmés censés avoir été mangés. Les accusations d’anthropophagies n’auraient été qu’une manipulation… Qui croire ? L’ONG Human Right Watch confirme que dans le conflit qui sévit en Ituri les adversaires Lendu et Himba consomment de la chair prélevée sur leurs ennemis pour s’emparer de leur force.

Les medias sont friands de tels évènements et les montent en épingle sans trop se soucier de départager entre vérité et rumeur. Au-delà de la recherche du sensationnel, l’écho émotionnel que suscite l’évocation de l’absorption de son semblable montre à quel point l’inconscient collectif reste réceptif à une forme primitive d’horreur sacrée.

 

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