Que reste-t-il des forêts nourricières ?

Roland POURTIER

Professeur, Université Paris 1 (Conférence avec Paul Arnould)

S’il reste des forêts nourricières au plein sens du terme, c’est uniquement dans les forêts tropicales. Ailleurs, dans les forêts tempérées, les produits de cueillette ne représentent qu’un appoint alimentaire marginal, festif, folklorisé, même si, par exemple, l’offre et la demande, notamment de champignons, fait apparaître de nouveaux enjeux économiques, voire fait sortir les fusils pour protéger une ressource aussi valorisée que la truffe. Mais aucune forêt tempérée n’est vitale, aujourd’hui encore moins qu’hier. Il en va différemment des forêts tropicales, dernier milieu au monde à pourvoir en totalité – ou presque - aux besoins alimentaires de populations qui aujourd’hui encore vivent du prélèvement direct sur la biomasse des produits nécessaires à leur alimentation, comme, d’ailleurs, à leurs autres besoins. Les peuples des forêts équatoriales, qu’il s’agisse de l’Amazonie, du bassin du Congo ou de la Nouvelle Guinée sont les derniers à vivre de la trilogie « cueillette-chasse-pêche ».

Les Pygmées de la forêt congolaise sont les témoins vivants de ces populations qui, sur l’échelle de l’évolution, se situent antérieurement au néolithique caractérisé par l’agriculture et la sédentarisation. La révolution néolithique a permis, grâce à la domestication des plantes alimentaires, de concentrer les lieux de disponibilisation des vivres. La forêt, quant à elle, impose le déplacement : les Pygmées sont des nomades de la forêt. Comme les nomades des zones arides, ils ont leurs parcours, et leurs saisonnalités : les fructifications, les migrations de la faune, les périodes de récolte du miel définissent une géographie de la subsistance faite de lieux et de temps dont la connaissance est indispensable à la survie. La même chose valait pour les Bushmen d’Afrique australe qui parcouraient le Kalahari à la recherche d’ignames sauvages et de gibier, avant que les dieux ne leur tombent sur la tête sous la forme d’une bouteille de coca cola.

Les « plantes sauvages » -c’est-à-dire non cultivées- entrent dans un système très élaboré de connaissance du milieu. Les Pygmées, dont les Bantous agriculteurs disent qu’ils furent les premiers géographes, détiennent un savoir immense des ressources de la forêt. Celles-ci, d’une diversité prodigieuse, ne sont cependant pas illimitées : vivre du seul prélèvement sur l’écosystème de fruits, de feuilles, de racines et tubercules, d’écorces, de sève, de larves, d’insectes, de poissons, de gibier etc… n’est possible que dans un contexte de très basse densité. La forêt ne peut nourrir que de très faibles effectifs et leur impose de se déplacer sans cesse pour la quête d’une nourriture dispersée.

Les agriculteurs bantous sédentarisés, mais qui pratiquent une agriculture itinérante sur brûlis, n’ont pas oublié les ressources alimentaires de la forêt. La cueillette pour la nourriture ou pour la pharmacopée, souvent affaire de femmes, demeure une ressource d’appoint non négligeable. La chasse, affaire d’hommes, reste essentielle pour l’apport protéidique, et pour la sociabilité quand elle se pratique collectivement, comme les chasses au filet.

L’inquiétude aujourd’hui vient d’une exploitation cynégétique non contrôlée des forêts : les armes à feu, la demande urbaine et les moyens de communication permettant la commercialisation sont responsables d’une surexploitation de la « viande de brousse » qui ne respecte ni quotas ni espèces protégées. Dans le même temps, les sanctuaires des Pygmées cèdent au contact des agriculteurs bantous, des braconniers, des exploitants forestiers ou des tourist operators. On peut craindre que la forêt nourricière ne soit bientôt plus qu’un décor d’écomusée.

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