L’ITALIE ET LES IMMIGRES. UN EXEMPLE D’INTEGRATION IMPLICITE

Fabio AMATO

(Università degli studi di Napoli « L’Orientale »)

 

Résumé Article complet


L'ITALIE ET LES IMMIGRES. UN EXEMPLE D'INTEGRATION IMPLICITE

Fabio AMATO

(Università degli studi di Napoli « L'Orientale »)



1. Immigration comme phénomène normale plutôt que une crise


L'histoire longue et complexe de l'émigration italienne a souvent été l'objet d'une interprétation erronée du changement de direction qui a caractérisé le phénomène migratoire.

En effet, l'inversion de tendance démographique n'a pas été immédiatement comprise dans son ensemble. On a longtemps parlé d'anomalie, de situation exceptionnelle jusqu'à ce que le nombre des migrants présents sur le territoire donne une idée précise de l'ampleur du phénomène (Macioti et Pugliese, 2003).

Les premières décennies de l'immigration italienne sont caractérisées par l'absence de toute législation en la matière. Il n'y a, officiellement, aucune reconnaissance de la réalité de ces flux.

Certes l'Italie signe en 1975 la convention internationale sur les droits des travailleurs étrangers, mais il s'agit en réalité d'une mesure destinée aux italiens à l'étranger et pas encore aux immigrés.

Ce n'est qu'en 1986 que le gouvernement vote la loi concernant les travailleurs “extra communautaires”, qui sera suivie par quatre autres dispositions (en 1990, 1995, 1998, 2002) visant à “discipliner” la présence des étrangers sur le sol national, en impliquant de plus en plus les collectivités locales. Cependant ces mesures s'accompagnent d'une fermeture progressive des frontières, et parallèlement, dans les faits, tous les droits citoyens (politiques), auxquels peuvent prétendre ceux qui vivent en Italie depuis longtemps, ne sont pas respectés, car il est très difficile d'obtenir la carte de séjour. Quoiqu'il en soit, l'Italie n'a pas réussi à mettre en place un modèle d'intégration comparable à celui existant dans les années 1980 dans d'autres pays européens. Même si les mesures de la loi Bossi-Fini (2002) sont indubitablement les plus restrictives, elles suivent – avec un train de retard – l'attitude européenne de fermeture en la matière.

Il faut également rappeler que chaque loi a été accompagnée d'une procédure de régularisation, permettant à des centaines de milliers de personnes de sortir de l'ombre (Barbagli, Colombo et Sciortino, 2004).


L'Italie s'inscrit désormais dans le cadre général d'une nouvelle configuration du système migratoire européen, résultant des transformations de l'économie internationale, qui ont modifié à partir des années 1970, la condition d'autres pays de l'Europe méridionale comme l'Espagne, le Portugal, la Grèce. Ces pays, après avoir été longtemps des réservoirs de main-d'œuvre pour l'Europe industrielle, sont devenus aujourd'hui terre d'accueil pour les pays du Sud (Venturini, 2001).

L'entrée en scène de l'Italie dans le système migratoire européen s'est faite en catimini à la fin des années 1960. Même en l'absence d'un véritable système de contrôle, on peut dire qu'en 1969 – quand les italiens partaient encore pour travailler à l'étranger – on dénombrait 164000 permis de séjour (Colombo et Sciortino, 2004). En 2003, les étrangers présents sur le sol italien étaient officiellement 2,8 millions, soit 4% de la population totale, pourcentage comparable aux moyennes des états européens de plus ancienne tradition d'immigration (Caritas, 2005).

Cette hausse exponentielle de migrants s'est accompagnée en Italie d'une attention accrue des médias sur le phénomène migratoire, mais ces derniers se concentrent surtout sur les aspects les plus sensationnels comme l'arrivée des boat people sur les côtes méridionales ou les faits divers les plus tragiques impliquant des extra communautaires.

Considérer l'immigration sous son aspect le plus alarmiste signifie ne pas tenir compte des aspects les plus importants des transformations du territoire italien : une fois la frontière franchie, ces personnes travaillent et habitent avec nous, produisent des biens et des services indispensables au fonctionnement de l'économie, d'autres consomment à leur tour ces mêmes biens et ces services, ils ont des enfants, se marient, meurent, créent leurs propres espaces de loisirs et de religion mais sont aussi protagonistes et souvent victimes de actes de délinquance.

Nous sommes donc en présence de processus de territorialisation extrêmement complexes qui interagissent quotidiennement au sein de la société et du territoire italien et qui mériteraient donc un autre regard.

Il faut aussi souligner que le chiffre de 2,8 millions ne se réfère qu'aux présences officielles et n'inclut pas la dimension clandestine estimée à 3/400.000 personnes (Caritas, 2005), mais inclut en revanche les étrangers provenant des pays les plus développés comme les Etats-Unis, la Suisse, la France (Fig. 1). Le syndrome de l'invasion est essentiellement lié aux immigrés clandestins en Italie. Les médias se concentrent surtout sur ce dernier aspect, créant ainsi dans l'esprit des gens une confusion entre immigré clandestin et immigré irrégulier, c'est à dire des personnes qui sont entrées légalement sur le territoire, dont le permis de séjour n'est plus valable et qui ont décidé de rester malgré tout.

De plus, la mauvaise interprétation des motivations qui poussent les personnes à émigrer pour entrer en Italie est une autre source d'erreur. L'immigration en Italie ne s'explique pas seulement par la pauvreté des pays de départ, mais aussi par les nouvelles exigences de l'économie et de la société d'accueil qui ont besoin de main-d'œuvre pour des travaux peu qualifiés (Caponio, Colombo, 2004; Ambrosini, 2001).

Cette exigence de main-d'œuvre n'a pas été formulée de façon officielle par l'Italie, c'est pourquoi elle ne peut être comparée au processus des pays européens à l'époque des Trente glorieuses. Le modèle italien est dans ce sens, un modèle d'intégration implicite, que l'on retrouve dans les pays méditerranéens et en Irlande.

A cela s'ajoute le fait que l'immigration est considérée comme un phénomène unitaire et homogène (Colombo et Sciortino, 2004). Les immigrés ne sont pas aussi différents des italiens d'un point de vue socioculturel et du “nous” (italiens) que la une des journaux semblent le laisser croire. Mais surtout le concept d'“immigré” comprend un ensemble de systèmes migratoires complexes ayant une répartition polycentrique sur le territoire et se transformant au cours des années. A ce titre, il ne peut pas y avoir opposition entre “nous” d'un côté et l'”autre” comme catégorie unique.

L'immigration est donc loin d'être un phénomène anomal et conjoncturel mais une conséquence structurelle de l'organisation de l'économie nationale et internationale.

Fig. 1 La croissance des immigrés en Italie



















2. Les phases de l'immigration en Italie: systèmes migratoires imbriqués


L'importance grandissante des arrivées en Italie a commencé dans les années 1970, mais ce n'est pas une nouveauté en soi ou un phénomène récent. Il suffit de penser aux réfugiés politiques, aux migrants d'élite (cadres, militaires) ou encore aux petites communautés chinoises déjà présentes à Milan au début du 20ème siècle.

Les migrations post-coloniales (avec le retour des italiens de Libye, d'Afrique du nord-est, doublé du départ d'éthiopiens, d'érythréens et de somaliens) ou encore le retour des émigrés italiens d'Amérique Latine sont une autre étape qui annonce ce phénomène.

Dans les années 1970, le système migratoire italien est composé de différents sous-ensembles autonomes, dont les traces sont aujourd'hui beaucoup moins visibles. Il existait à l'époque une forte relation entre pays de départ, insertion économique et installation dans la région d'arrivée.

Ainsi les Tunisiens s'installaient en Sicile pour travailler d'abord dans le secteur de la pêche, et aussi, ensuite, comme travailleur agricole alors que les Yougoslaves allaient dans la région du Frioul-Vénétie-Julienne pour travailler dans le Bâtiment. Dans ces deux cas, la proximité territoriale joue un rôle important, permettant à ceux qui ne s'installent pas définitivement de faire la navette au gré des saisons entre leur pays d'origine et l'Italie. Autre configuration possible pour cette même période: les grandes agglomérations urbaines (surtout Milan et Rome) deviennent destination finale pour des Érythréennes et des Somaliennes, travaillant comme employées de maison (collaboratrici domestiche).

Ce même secteur de marché du travail est aussi occupé par les personnes qui composent le sous-système migratoire reliant, par l'intermediaire des missionnaires catholiques, l'Italie aux Philippines, au Cap Vert et, à partir des années 1980, au Sri Lanka.

Ces sous-ensembles sont encore visibles aujourd'hui, même si la géographie migratoire a été complètement bouleversée. Certains d'entre eux, par contre, ont définitivement disparu. C'est le cas du groupe des étudiants originaires du monde arabo-musulman qui s'inscrivaient dans les universités du Centre et du Nord (en particulier à Milan et à Pérouse).

A partir des années 1980, de nouveaux sous-ensembles de systèmes migratoires apparaissent en Italie. On assiste à une intensification des arrivées en provenance de la rive Sud de la Méditerranée. Aux Tunisiens qui se stabilisent, viennent s'ajouter les Marocains, les Égyptiens et, surtout à partir des années 1990, les Algériens. C'est la communauté marocaine qui a le plus augmenté, pour devenir la plus nombreuse jusqu'au début de l'an 2002. Les caractéristiques de ce sous-système migratoire sont, d'une part, la mobilité territoriale élevée et, d'autre part, la composition par sexe, majoritairement masculine. La communauté des Égyptiens se distingue par une trajectoire migratoire beaucoup plus stable, dont la destination est presque exclusivement les grandes aires urbaines, et en particulier Milan.

Les années 1980 ouvrent aussi le front de l'immigration provenant de l'Afrique Subsaharienne, jusqu'alors ponctuelle. C'est surtout l'Afrique de l'Ouest qui alimente ces flux migratoires parmi lesquels on distingue des migrants du Sénégal, de la Côte d'Ivoire, du Ghana, du Burkina Faso, du Nigeria. Toujours à cette époque, l'immigration destinée à occuper les emplois de travail domestique s'intensifie. Au continent asiatique (Philippines, Sri Lanka) s'ajoute l'Amérique Latine (Pérou, République dominicaine).

Les bases du système migratoire des années 1990 sont déjà lisibles, dans certains cas, dès la décennie précédente : la présence de Chinois, de Bengalis, de Pakistanais est déjà importante. Il s'agit d'un système migratoire qui se base sur des trajectoires plus complexes : très souvent ce sont des familles entières qui émigrent.

Cependant la décennie 1990 se caractérise non seulement par la consolidation des systèmes migratoires existants, mais aussi par l'apparition soudaine dans tous les pays de l'Europe Occidentale de nouveaux systèmes, liés à la chute du mur et à la disparition du système soviétique. L'arrivée de milliers d'Albanais pendant le printemps et l'été 1991 dans le port de Bari symbolise l'ouverture de ce front oriental.

Là encore la proximité territoriale joue un grand rôle, au point que la communauté albanaise dispute la première place au Maroc. Il faut rappeler que l'augmentation de l'immigration de l'Est concerne plusieurs pays : la Pologne (déjà présente en 1980, du fait des facilités d'entrée prévues pour les polonais) la Russie, la Roumanie, l'Ukraine et les pays nés du démembrement de la Yougoslavie.

L'ensemble des migrations se densifie et ses différentes composantes, de plus en plus imbriquées, sont difficiles à déchiffrer : différentes étapes, différentes zones de départ et d'arrivée provoquent des changements dans la hiérarchie des communautés les plus nombreuses.

La nécessité de synthétiser ces systèmes, risque de nous induire en erreur, en nous faisant lire l'ensemble des présences des migrants comme un tout, sans correspondance avec la dynamique réel du phénomène.

Enfin il faut souligner que nous sommes en présence de chiffres considérés comme cumulables, mais en réalité on ne tient jamais compte du “turnover” des immigrés, caractéristique des migrations internationales en général : aux nouvelles entrées, il convient d'associer la part de migrants qui s'installent définitivement et un pourcentage non négligeable de départs constituant un retour au pays (Colombo et Sciortino, 2004).



3. L'ensemble des migrations après la dernière régularisation (2002)


Selon les plus récents estimations disponibles en Italie, il y a 2, 6 millions d'étrangers selon la Caritas italienne (2,2 selon le Ministère de l'Intérieur) regroupant 180 nationalités différentes, même si 37 d'entre elles seulement dépassent le seuil des 10.000 personnes. Le continent européen est à la première place (avec 47,9%) suivi de loin par l'Afrique (23,5%).

Après la dernière régularisation, le classement des nationalités change de façon significative. Suite à la disparition du visa pour les Roumains, les demandes de régularisation présentées par ces derniers représentent un cinquième de l'ensemble des demandes de permis de séjour (150.000). Ainsi, la communauté roumaine est devenue la plus importante en Italie, tandis que le Maroc et l'Albanie en 2003 sont loin derrière, même s'ils enregistrent une légère augmentation.

Parmi les communautés qui ont déjà un passé d'immigration, on note une augmentation des Polonais et des Chinois.

On remarque également que ce sont les immigrés en provenance des pays de l'Europe de l'Est qui ont une incidence considérable sur le total des demandes de régularisation, doublant le nombre des présences en Italie : les migrants originaires de l'Est représentent désormais un tiers de la population immigrée et leur arrivée sur le marché du travail italien est appelée à se poursuivre.

Dans ce panorama se distingue le cas de la communauté ukrainienne qui est devenue –avec 112.000 personnes– la quatrième nationalité en Italie. La hausse de cette communauté est exponentielle (+700% entre 2002 et 2004), tout comme celle de la communauté équatorienne qui triple les présences après la régularisation de 2002.

La Ostpolitik de l'Union Européenne a sans aucun doute joué un rôle important dans la transformation des flux d'entrées. En une décennie les immigrés de l'Europe de l'Est sont devenus les principaux protagonistes des dynamiques migratoires en Italie.

Il faut souligner aussi que les investissements des entreprises italiennes en Roumanie ont encouragé les Roumains à se diriger vers l'Italie. Néammoins, les Roms qui ont un passeport roumain sont très peu nombreux, par rapport aux yougoslaves et aux italiens. Autre point à souligner : la solidité des réseaux migratoires mis en place par les immigrés africains, asiatiques et latino-américains qui ont continué à accueillir des compatriotes ces 10 dernières années.


Tab. I.1 Les quinze premières nationalités après la régularisation de 2002

PAYS

Nombre de présences

Accroissement (%)

% par rapport au total des immigrés

Roumanie

239.426

150,20

10,9

Albanie

233.616

32,6

10,6

Maroc

227.940

31,4

10,4

Ukraine

112.802

761,8

5,2

Chine

100.109

56,9

4,6

Philippines

73.847

28,5

3,0

Pologne

65.847

97,6

2,8

Tunisie

60.572

18,8

2,8

Sénégal

47.762

39,3

2,2

Inde

47.170

42,1

2,1

Pérou

46.964

56,1

2,1

Equateur

45.859

302,9

2,1

Egypte

44.798

53,6

2,0

Sri Lanka

41.539

21,1

1,9

Elaboration Totale

2.193.999.

100,0

100

Elaboration de la Caritas d'après les données du Ministère de l'Intérieur (2003)


En conclusion, on peut affirmer que la présence immigrée en Italie est aujourd'hui particulièrement “fluide”. Les hiérarchies changent rapidement et dans les dernières années de nouvelles communautés immigrées sont apparues, d'autres communautés sont devenues plus importantes, d'autres ont progressivement disparu.


4. L'inégale distribution territoriale


La répartition de la population étrangère en Italie présente un certain déséquilibre et elle est sujette à des variations sensibles même sur une courte période. Les régions du Centre et du Nord concentrent en effet la majeure partie des immigrés. Les régions septentrionales rassemblent 57,8% des étrangers, confirmant sa place de premier pôle migratoire de la péninsule et de principale aire de stabilisation territoriale (voire figure).

Ces régions ont enregistré dans les dernières décennies une augmentation remarquable aussi bien en valeur absolue qu'en valeur relative.

La première place de la grande aire territoriale du Nord est confirmée à l'échelle des régions. La Lombardie connaît une augmentation spectaculaire du nombre des immigrés avec plus d'un demi million de migrants résidents en 2003, tandis que l'Emilie-Romagne et la Vénétie rassemblent 10% des présences étrangères sur le territoire. Dans les régions du Centre, il n'y a que le Latium, dont le taux de migrants important (15%, soit 330.000 présences) ne peut s'expliquer que par le rôle polarisateur de Rome.

Dans toutes les régions du Mezzogiorno (Sud et Iles), seule la région Campanie dépasse les 100.000 étrangers (soit 5% du total national). La Toscane (8%) et le Piémont (7,8%) sont les autres régions qui enregistrent une concentration notable (voire figure).

En général, la dernière régularisation semble avoir accentué le tropisme des régions du Nord, augmentant les polarisations de quelques régions du Centre et du Sud.

Le déséquilibre entre le Sud et les autres régions d'Italie est encore plus net si l'on prend en considération le taux de population étrangère rapporté à la population totale par région: le Latium a le taux le plus élevé (6,4%), suivi par la Lombardie (5,4%), par l'Emilie Romagne (5,3%), le Frioul et l'Ombrie (5,2%). Dans tout le Mezzogiorno, seule la région des Abruzzes dépasse les 2% de présences étrangères par rapport à la population totale.



Fig. 2 Les étrangers presents dans le régions italiennes



Fig. 3 Rapport entre population étrangère et la population résidente dans les régions d'Italie (%)



Si on se concentre sur la diffusion régionale des nationalités, on peut souligner les articulations ponctuelles dans la distribution des immigrés, dresser le tableau de la situation au niveau local et dégager les différentes perspectives d'insertion des migrants.

En dépit de l'augmentation des présences de citoyens de l'Europe de l'Est, les communautés marocaines et albanaises continuent à jouer un rôle important dans la répartition des étrangers sur l'ensemble du territoire italien. Le Maroc est la première nationalité étrangère présente en Lombardie, en Vénétie et dans quatre autre régions. Parallèlement, l'Albanie conserve sa première place en Toscane, en Ombrie et dans cinq autres régions. Les seules régions qui voient les migrants de l'Est au sommet de la hiérarchie sont la Campanie (Ukraine), le Latium et le Piémont (Roumanie) et le Frioul (Serbie). Les tunisiens sont encore les plus nombreux en Sicile, tandis que la communauté équatorienne augmente le plus en Ligurie, où elle est en tête .

A l'échelle des communes, il faut rappeler que l'immigration est encore un phénomène majoritairement urbain : même si la diffusion de la présence étrangère touche de plus en plus les centres petits et moyens, presque la moitié des migrants résidents demeure dans les chef-lieux de départements.


Tab. 2 –Les présences étrangères dans les régions italiennes après la régularisation de 2002

RÉGIONS

Nombre de présences

Demandes de régularisation

% par rapport au total des immigrés

VAL D'AOSTE

3.792

686

3,1

PIÉMONT

167.615

57.180

3,9

LIGURIE

57.834

17.638

3,7

LOMBARDIE

502.610

149.807

5,4

TRENTIN HAUT A.

43.366

5.557

4,5

VÉNÉTIE

213.798

61.122

4,6

FRIOUL V.G.

62.052

8.207

5,2

ÉMILIE-ROMAGNE

217.756

56.445

5,3

MARCHES

64.989

14.926

4,3

TOSCANE

175.026

49.540

4,9

OMBRIE

43.845

13.734

5,2

LATIUM

330.695

113.795

6,4

CAMPANIE

111.596

65.860

1,9

ABRUZZES

32.873

9.295

2,6

MOLISE

3.635

1.010

1,1

POUILLES

43.163

13.372

1,1

BASILICATE

5.782

2.338

1,0

CALABRE

33.485

14.643

1,7

SICILIE

65.194

17.242

1,3

SARDAIGNE

14.893

3.029

0,9

ITALIE

2.193.999

675.426

3,8




5. L'insertion dans le marché du travail


Comme nous l'avons dit, le phénomène migratoire reflète les conditions sociales et productives du pays qui a besoin de cette main-d'oeuvre. Les questions qui reviennent le plus souvent sont : que viennent faire ces personnes en Italie? Comment font ces personnes pour trouver du travail dans un pays qui compte plus de 3 millions de chômeurs, en particulier dans le Sud? L'insertion professionelle des migrants se fait dans des activités délaissées par les italiens et que la sociologie anglo-saxonne définit par trois D: dirty, dangerous, demanding.

Le marché du travail italien est de plus en plus segmenté, hétérogène, tertiairisé et caractérisé par le rôle grandissant des petites et moyennes entreprises. La présence d'un vaste réseau écomomique souterrain (qui représente, selon des estimations, 30% du produit intérieur brut italien) est aussi un élément non négligeable. L'économie souterraine consitue pour les migrants un puissant facteur attractif, en particulier dans les régions du Sud. Cela représente la couche secondaire du marché du travail, soit l'aire du travail non garanti, qui concerne surtout le commerce, le travail domestique, le bâtiment et l'agriculture, et concentrée en premier lieu dans les régions méridionales.

De plus, les caractéristiques de l'économie italienne, liées à l'augmentation du niveau scolaire et à la présence grandissante des femmes sur le marché du travail, donne plus de marge à la demande de main-d'oeuvre étrangère pour les activités déqualifiées.

Les aires d'insertion majeure des travailleurs migrants sont:


1 le secteur agricole, surtout en termes de travail précaire saisonnier, mais aussi comme emploi plus stable dans les exploitations agricoles du Centre-Nord et du Sud même si dans une moindre mesure.

2 les entreprises manufacturières de la Plaine du Pô.

3 Le Bâtiment et les manoeuvres en général.

4 Le secteur tertiaire à basse valeur ajoutée et en particulier le travail familial, l'aide aux personnes et le commerce de rue.

5 Le travail autonome et la mobilité commerciale internationale, dont les migrants sont très souvent acteurs.

L'insertion dans le secteur primaire est très stable dans la majorité des exploitations agricoles du Nord et du Centre, mais aussi dans les grandes exploitations du Sud, où les migrants sont de plus en plus nombreux. Il y a egalément des secteurs d'activité, minoritaires, caractérisés par un travail pénible mais bien payé qui sont désormais dominés par certaines communautés comme par exemple les Sik dans l'élevage ou les bûcherons Macédoniens.

Cependant, la plupart des migrants sont liés au secteur agricole pour les activités les plus déqualifiées. Il s'agit très souvent de travaux saisonniers et précaires qui donnent lieu à une importante mobilité sur le territoire, au gré des cultures demandeuses de main-d'oeuvre. Ce type de travaux, surtout dans les campagnes du Sud, se transforment en veritables forme d'exploitation: travail au noir, refus de payer le travail effectué, insultes et actes racistes (fig. 4).

Les petites et moyennes entreprises industrielles de Lombardie et du Nord-Est recrutent en général de plus en plus de migrants. La demande d'emploi dans cette grande aire territoriale donne lieu à un processus de mobilité sociale et de mobilité à l'intérieur du pays: on quitte le Sud (qui demeure une région de transit) pour s'installer dans ces régions: c'est la raison pour laquelle on assiste du coup à l'augmentation des emplois réguliers, des regroupements familiaux, des achats de logements.

Les activités du secteur secondaire sont surtout liées aux petites entreprises (la plupart dans le Bâtiment). Elles représentent un autre secteur “éponge” – comme les travaux saisonniers dans l'agriculture, qui absorbe la main-d'oeuvre migrante masculine. C'est encore le Mezzogiorno qui est le plus touché par le travail au noir dans ce secteur.

Le tertiaire de basse valeur ajoutée est le secteur où les migrants sont le plus impliqués. Le travail à domicile, qui concerne surtout les femmes, et l'aide aux personnes en général représente le secteur d'insertion privilégié de certaines communautés qui vivent dans les grands aires urbaines.

Autre activité tertiaire importante, celle du commerce de rue, caractérisée par une mobilité notable entre les principaux marchés et les axes piétonniers des villes les plus importantes. C'est le secteur de prédilection des communautés africaines (les sénégalais avant tout) qui considèrent ce travail comme partie prenante du projet migratoire définitif. Aujourd'hui plusieurs communautés se consacrent à ce type d'activité qui devient de plus en plus un passage obligé pour accéder au marché économique et par là même une source de revenus supplémentaire quelquefois indispensable.

Pour finir, il convient de souligner l'aspect innovateur de l'internationalisation des migrations du secteur marchand: la circulation migratoire crée un réseau dense et variable de relations entre l'Italie – en particulier la ville de Naples – et les autres pays de la Méditerranée (Schmoll, 2004).



6. Quelques elements concernant la discrimination et la stabilisation


La présence immigrée en Italie est un ensemble dont chacun des multiples aspects tisse des liens solides avec la société italienne. Cependant, les aspects quil faudarit metre en valeur sont celles qui concernent la discrimination qui touche les migrants et les processus de stabilisation qu'ils arrivent à mettre en place, indépendamment des politiques d'intégration existantes.

Un des premiers exemples est lié aux politiques de fermeture que, dans les dernières années, l'Italie, comme tous les pays communautaires, a mises en oeuvre, sans assurer à ces personnes des accès possibles à la citoyenneté (le vote est encore une hypothèse dans les faits).

Les renvois aux frontières sont de plus en plus fréquents et accompagnés de la création, en 1998 – sous le gouvernement de centre-gauche – des centres de permanence temporaire (CPT), véritables centres d'internement où sont placés les clandestins dans l'attente de l'expulsion ou de l'obtention d'une demande de séjour. Il s'agit de 16 centres répartis sur l'ensemble du territoire national, presque toujours surpeuplés, où les droits sociaux les plus élémentaires ne sont pas toujours respectés, comme le dénoncent Amnisty international et Médecins Sans Frontières (Fig. 5).

La localisation des CPT et le nombre des renvois aux frontières nous permettent de démystifier une des interprétations les plus répandues par les médias, et qui consiste à faire des côtes méridionales le seul lieu de débarquement des passeurs d'immigrés clandestins.

Il est vrai que certaines régions, dont les frontières côtières sont particulièrement exposées (c'est-à-dire la Sicile, les Pouilles et plus rarement la Calabre), sont choisies de préférence par les bateaux de clandestins. Cependant, la nouvelle hiérarchie des nationalités montre que d'autres régions d'entrée sont plus touchées par ces flux migratoires clandestins : les frontières terrestres avec la France, la Suisse, l'Autriche et surtout la Slovénie. Les routes de l'Europe Orientale sont utilisées par les ukrainiens et les roumains pour des raisons géographiques évidentes mais aussi par les chinois.

Un autre exemple, celui du marché immobilier, traduit le besoin primaire du processus de stabilisation, le marché immobilier (pour louer ou acheter un appartement).

Fig. 5 Le dossier de MSF sur les cpt en Italie





L'Italie est le pays européen avec le plus grand nombre d'étrangers sans abri. C'est surtout le pays dont le nombre d'immigrés est supérieur à celui des italiens parmi les clochards. En général, on remarque un dualisme important du marché immobilier qui révèle un processus d'exclusion sociale, caractérisé par une véritable discrimination pour l'accès au logement.

Aux migrants sont réservés les logements en mauvais état, ceux que l'on ne proposent même pas aux italiens et en plus, pour des prix exorbitants : il s'agit de “bassi”, autrement dit d'habitations situées au rez-de-chaussée ou en tout cas sombres et malsains dans le centre des villes, ou les pires logements des périphéries urbaines. Le logement précaire est très répandu : usines désafectées et fermes abandonnées, ou encore bidonvilles comme ceux de Villa Literno à Caserte, appelé le Ghetto et qui a été brûlé en 1995.

Deux exemples illustrent le processus d'intégration / stabilisation au sein de la société italienne mis en place par les migrants, même en l'absence d'une véritable politique d'intégration.

Tout d'abord, citons le rôle croissant du travail autonome des migrants. Les entrepreneurs étrangers sont au nombre de 170.000, chiffre qui a doublé dans les cinq dernières années. Les secteurs les plus prisés sont le bâtiment, la restauration (surtout exotique), l'artisanat, les services (phone centers), l'agricuture et la confection. Remarquons aussi que si les entreprises autonomes des immigrés augmentent, celles des italiens baissent (fig. 6).

Autre indice de stabilisation des populations étrangères, la présence de familles (on assiste à une augmentation des regroupements familiaux et des permis de séjour pour raisons familiales, soit 400.000 permis de séjour , dont 60% au Nord) et surtout la présence de mineurs. Ce sont les données sur la scolarisation des mineurs qui soulignent l'évolution extrêmement rapide de la présence étrangère: au début des années 1990 il n'étaient que 180.000, en 2004 ils sont 420.000 (fig. 7).




Fig. 6 170.000 entrepreneurs étrangers, source Il Sole 24 ore


















Fig.7 L'augmentation des mineurs etrangers dans l'école italienne















































Bibliographie

Ambrosini M. (2001) La fatica di integrarsi, Bologna, Il Mulino.

Barbagli M., Colombo A. et Sciortino G. (2004), I sommersi e i sanati. Le regolarizzazioni degli immigrati in Italia, Bologna, Il Mulino.

Caritas (2005), Immigrazione. Dossier statistico 2005, Roma, Idos.

Caponio T., Colombo A. (2005) Migrazioni globali, integrazioni locali, Bologna, Il Mulino.

Colombo A. et Sciortino G. (2004) Gli immigrati in Italia. Assimilati o esclusi: gli immigrati, gli Italiani, le politiche, Bologna, Il Mulino.

Macioti M.I. et Pugliese E. (2003), L'esperienza migratoria. Immigrati e rifugiati in Italia, Roma-Bari, Laterza.

Schmoll C. (2004), Une place marchande cosmopolite. Dynamiques migratoires et circulations commerciales à Naples, Thèse de doctorat, l'Université Paris X – Nanterre.

Venturini A. (2001), Le migrazioni e i paesi sudeuropei. Un'analisi economica. Torino, Utet.

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