Aw Wäday : un eldorado au sein du Harar

Charlie Barjonet

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La ville d'Aw Wäday a connu une croissance fulgurante, conjointe à l'explosion de la production. A l'origine modeste bourgade formée autour d'un marché de qat (Ezekiel, 1994), Aw Wäday est aujourd'hui le plus grand marché de qat d'Ethiopie (du monde ?) et compterait plus de 20 000 habitants selon les autorités locales. C'est un cas d'urbanisation original en Ethiopie, pays faiblement urbanisé. Les logiques spatiales de la commercialisation du tchat sont un facteur important de polarisation de l'espace. Ainsi, la progression de cette culture d'exportation transforme l'organisation spatiale régionale.

Le qat : une « drogue fraîche »

Le masticatoire de la Corne de l'Afrique a la particularité peu commune pour une drogue d'être un produit frais. Ce stimulant doit en effet être consommé au maximum dans les deux à trois jours qui suivent la récolte car au-delà, il ne procure plus les effets recherchés. Son principal alcaloïde, la cathinone, se transforme en cathine au cours de la dessiccation. Or ce dernier alcaloïde est moins puissant et ne procure pas d'euphorie2. C'est pourquoi le qat a connu une diffusion extrêmement lente. Le développement de réseaux de transports modernes a totalement changé la donne.

Il existe une très grande diversité de qats. Selon les variétés botaniques, les conditions climatiques et pédologiques ainsi que les techniques de culture, toute une gamme de qats se décline : l'aspect, le goût, la teneur en substances psycho-actives varient. A l'instar de tout amateur de vin, le « brouteur » citadin recherche la qualité et cela d'autant plus que la dépense en qat est ostentatoire.

Dans l'est du Harar, les conditions climatiques et pédologiques sont très favorables à la plante et les paysans oromo ont développé des techniques de culture très élaborées. Les tchat de qualité du Harar sont réputés pour être parmi les meilleurs au monde.

Aw Wäday : un marché de gros mondial

Vers le marché d'Aw Wäday se dirigent les plus beaux qats de l'Harargué Est. Les paysans des environs se déplacent eux-mêmes jusqu'au marché vendre leur récolte, et des commerçants se déplacent dans les régions plus éloignées (jusqu'au Tchär Tchär) pour acheter le qat directement chez les paysans et le revendre ensuite sur le marché. Tous les jours, la matinée et la soirée sont consacrées aux transactions, mais jour et nuit, la ville est en effervescence.

Aw Wäday est principalement orientée vers les marchés extérieurs mais approvisionne également le marché domestique. Des détaillantes3 de Dirré Dawa et Jijiga viennent s'approvisionner tous les matins à Aw Wäday. Addis Abeba et Jijiga sont également approvisionnés par des grossistes. La principale destination du qat d'Aw Wäday est la Somalie, notamment le Somaliland. Environ 35 tonnes seraient exportées chaque jour depuis Aw Wäday vers la Somalie. Djibouti est le deuxième marché extérieur tandis qu'au troisième rang vient Londres. La capitale de la Grande-Bretagne est en effet un grand centre de consommation : d'importantes communautés somali, éthiopienne et yéménite y résident. De plus, comme le qat y est légal, Londres est devenue une plaque-tournante d'où le qat repart vers l'Europe et l'Amérique du nord. Enfin, quelques centaines de kilos sont exportés vers Israël, où les juifs yéménites ont introduit la plante, et vers l'Asie où vivent des ressortissants des pays de la Corne de l'Afrique. Fournir une estimation des quantités exportées n'est pas aisé car l'offre de qat varie pendant l'année (entre les saisons sèche et humide) et de jour en jour. De plus, des quantités importantes sont exportées en contrebande, notamment vers Djibouti. D'après les informations recueillies lors du travail de terrain, on peut estimer qu'environ 40 à 50 tonnes de qat sont échangées à Aw Wäday chaque jour.

Le passage de ce marché à une échelle mondiale est une conséquence directe de la chute du Derg en 1991. Sous le régime militaro-marxiste, des quotas de production de qat étaient assignés aux associations de paysans et une bonne partie des exportations était aux mains d'une association quasi-étatique qui achetait le qat à prix fixe tandis que le reste passait en contrebande (Ezekiel, 1994). Libéré de ces contraintes, le commerce du qat est devenu florissant d'autant que l'ouverture du pays ouvrit de nouveaux marchés. La deuxième phase de croissance du marché correspond à la stabilisation politique du Somaliland et à la pacification de l'Ogaden en 1997 qui ont permis le développement de l'axe entre le Harar et Jijiga. Dans les années 1990, le Harar s'est ainsi de plus en plus intégré à l'économie mondiale et une véritable spécialisation agricole s'est opérée.

La ruée vers l'or vert : un marché très urbanisant

Le Harar est une région agricole très densément peuplée, à tel point qu'il est courant que des parents se battent pour la terre. Aw Wäday est ainsi une destination de choix pour les paysans car la commercialisation du qat offre de nombreuses opportunités. En périphérie, les maisons en construction abondent. La croissance urbaine a connu deux phases intenses qui correspondent à la croissance du marché après la chute du Derg et en 1997. Aw Wäday est alors devenue un pôle migratoire et un pôle d'emplois et commercial de premier plan.

Le qat est un produit non fongible dont la commercialisation fait intervenir une multitude d'acteurs. La rencontre entre acheteurs et vendeurs est indispensable pour juger de la fraîcheur et déterminer de quel le type de qat il s'agit. De plus, la commercialisation de cette drogue fraîche doit se réaliser au plus vite et le niveau de l'offre varie de jour en jour. En conséquence, la structure de la collecte et du commerce est fortement atomisée ce qui permet à de nombreux paysans de quitter leurs terres pour prendre part au commerce.

Néanmoins, si Aw Wäday est un grand pôle d'emplois, c'est avant tout parce que le qat doit être conditionné en bottes (les unités de détail). Il s'agit d'une étape « industrielle » dans le circuit commercial, à forte intensité de main d'œuvre. En moyenne, un « ouvrier » met en bottes 30 kg de qat par jour. Or plusieurs dizaines de tonnes sont conditionnées chaque jour. Seuls les hommes réalisent ce conditionnement, généralement de jeunes voire très jeunes ruraux ayant quitté leur terre.

Enfin, Aw Wäday est l'un des plus grands marchés de la contrebande de la région. D'une part, exportations de qat et importations de biens de consommation en contrebande sont très étroitement liées (Ezekiel, 1994). Or Aw Wäday est de très loin le plus grand marché de qat d'Ethiopie. D'autre part, Aw Wäday est une place d'échanges très fréquentée où beaucoup d'argent circule. Par conséquent, petits commerces et services foisonnent, certains restant même ouverts en continu.

Ce marché d'un produit frais engendre ainsi une urbanisation salutaire. Aw Wäday est une ville champignon prospère où se construisent des immeubles, où les paraboles satellites foisonnent, où l'on peut voir une multitude de commerçants qui rivalisent à travers leurs villas et les téléphones portables dernier cri.

Sur un plan politique, le commerce de l'or vert a finalement eu raison des conflits qui ont sévi au Harar après la chute du Derg. Aw Wäday était alors un centre stratégique convoité par les différents fronts oromo (FLO et FILO) où la population était très partisane. Aujourd'hui, les conflits politiques s'effacent avec la prospérité qu'assure le commerce de l'or vert.

1. Cet article est construit à partir de mon mémoire de maîtrise : Aw Woday ou la ruée vers l'or vert : filières de distribution du qat et urbanisation au Harar, Université Paris 4, G. Fumey (dir.) et A. Gascon (co-dir.).

2. Pour ces questions, voir Peter Kalix, « Une drogue nommée khat », La Recherche, n° 172, décembre 1995.

3. La vente de qat au détail dans l'est de l'Ethiopie est réalisée par les femmes.

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