Fédération, régions et territorialité de réseaux :
Variations autour des Parcs Naturels Régionaux

Nacima Baron-Yellès

Université de Marne-la-Vallée - DATAR

Résumé Article complet

Introduction :

En 1999, au lendemain de la grande tempête qui avait paralysé une partie de la France et de ses forêts, Jacques LÉVY avait publié dans Libération un article intitulé « Territoires contre réseaux ». Il y développait l'idée selon laquelle, face à cette catastrophe, on pouvait voir une division de la France entre, d'un côté, un système urbain bien maillé, relié par des axes de communication terrestres et informationnels, et des sortes de vides (les « territoires ») en souffrance car moins bien reliés.

Si on considère qu'une partie du grand sud-ouest, du sud du massif central, et du nord-est appartient cette « France des territoires » opposée à la France maillée par les réseaux, il y a peut-être un contre sens à parler des Parcs Naturels Régionaux, même pris collectivement, en tant que réseau.

Pourtant, le système français des parcs naturels régionaux (j'insiste sur l'adjectif français, parce que ce concept de parc habité est au départ un concept original issu de notre pays, à l'opposé de parcs sans l'homme – je renvoie au concept de wilderness et à l'histoire culturelle américaine étudiée par Jean Viard dans Penser la nature1). Ce système français de parcs naturels régionaux, donc, est très intéressant à analyser au point de vue d'une géographie des réseaux.

Les parcs naturels régionaux sont au nombre de 44, ils couvrent plus de 15 % du territoire national et forment le lieu de vie de près de 10 millions d'habitants. Ils sont fortement ancrés sur leur territoire, certains ont plus de trente cinq ans d'existence.

Ils représentent un des outils les plus anciens de l'action publique sur le territoire rural. Ils couvrent toutes les régions. Ils représentent une institution aux visées multiformes (les Parcs naturels régionaux touchent à quasiment tous les domaines de l'action territoriale localisée : qualité des milieux, du cadre de vie, éducation, architecture, agriculture, foresterie, muséologie, patrimoine bâti, protection de la nature, animation rurale2, etc).

Ce réseau particulier d'espaces discontinus (à l'échelle du groupe des 44 Parcs naturels régionaux français) forme un tissu complexe et dense d'hommes, de connaissances, d'expériences capitalisées qui a pour point focal une fédération nationale, sorte de plaque tournante qui, avec plusieurs conférences annuelles, groupes de travail, commissions et plusieurs dizaines de techniciens, assure un lobbying de très bonne qualité.

La conférence vise à présenter un modèle analytique des types de problématisation liées à l'existence de parcs naturels régionaux comme être collectif inscrit dans le temps (de la Ve République, des années 1960 à aujourd'hui, de la fin des Trente Glorieuses aux Trente Piteuses) et dans l'espace hexagonal. Au passage, ce travail permettra de donner quelques clés pour la compréhension des processus internes qui régissent le petit monde des Parcs naturels régionaux, en s'attachant aux coulisses de l'action, en prêtant attention aux jeux d'acteurs. Sur le plan méthodologique, nous3 prenons soin de ne pas avoir un regard légaliste, pour privilégier l'entrée sociologique ou même socio-historique : nous reviendrons plus loin sur l'importance accordée à nos yeux à l'héritage.

1. Sociogenèse et genèse institutionnelle du réseau des parcs naturels régionaux :

L'ancienneté des parcs, (qui fait en partie la force du réseau par rapport à des constructions territoriales beaucoup plus récentes, comme les pays), trouve sa source dans les conditions historiques très spécifiques de leur création. L'objet institutionnel « parc naturel régional » est né dans le contexte de la première moitié des années 1960, époque presque étrange aujourd'hui du point de vue de ses fondements culturels, sociaux, politiques.4

11. La genèse, la création, l' « invention » des PNR correspond à une première synthèse dans laquelle émergent la fois une idée, un modèle d'institution et autour de laquelle se coalisent des intérêts. (3 i)

On prend souvent comme point de départ de l'invention des parcs naturels régionaux le colloque de Lurs, tenu à l'automne 1966 à l'instigation de la DATAR. Il est vrai que ce colloque marque un moment de grande effervescence intellectuelle et de cristallisation de thématiques (approche esthétique et protectionniste de la nature, cohabitation de sociologues, de naturalistes, d'architectes, de sociologues, de psychiatres, etc.) dans un climat de frénésie intellectuelle qui anticipe d'une certaine manière le mois de mai. Ce colloque a été monté par un tout petit groupe de fonctionnaires de la DATAR et de personnalités individuelles qui gravitaient dans leur sphère. Pendant une semaine, des échanges très créatifs ont eu lieu autour de problématiques variées5.

En ce sens, l'idée de parc naturel régional est d'abord fille du contexte sociologique et culturel des Trente Glorieuses6, période de modernisation de la France et de transformation accélérée des structures urbaines et territoriales. Les responsables posaient à l'époque la question territoriale autour de trois grands axes.

  • La reconversion de vieilles régions industrielles, notamment le Nord-Pas-de-Calais. L'idée de requalifier le paysage régional pour être en mesure de moderniser la région, d'attirer des services et des industries plus « modernes » que le charbon était l'idée forte d'Olivier Guichard. Il s'agissait aussi d'offrir des espaces verts de détente dans un contexte de forte densité démographique et urbaine pour changer l'image de la région auprès d'investisseurs étrangers potentiels. C'est cet argument, premier chronologiquement7, qui a conduit à la mission du Commandant Henri Beaugé, lequel a établit les contacts préalables à la création du parc de Saint-Amand-Raismes, dans le Nord.

  • La question des villes et de la civilisation urbaine, dans les années 1960, nourrit également les réflexions et les débats du colloque de Lurs. Les années 1960 se caractérisent par un développement métropolitain accéléré (scénario de croissance spatiale et démographique catastrophique des villes en projetant vers 1980 les courbes de croissance du baby-boom). Dans ce cadre, les participants s'accordent sur la nécessité de réserver une zone d'influence à quelque distance de la métropole (dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres), zone dans laquelle doivent se mettre en place des espaces de services comme les terrains verts de détente, les parcs forestiers, .

- Enfin, le colloque de Lurs traduit un consensus relativement général entre les participants sur la nécessité de concevoir des espaces protégés dans des secteurs habités, à la différence des parcs nationaux8. La DATAR recherche alors un outil institutionnel qui permette de préserver la nature de manière moins coûteuse et plus facile à mettre en place que le système (juridiquement contraignant), des Parcs nationaux.

La question du devenir de la ruralité, paradoxalement, n'est pas directement présente dans cette première synthèse d'idées qui aboutissent à l'invention de l'objet parc naturel régional. Mais il est aussi extrêmement important de comprendre que, dès l'origine, les acteurs sociaux et politiques qui concourent à la première définition de cet objet pensent les parcs naturels régionaux comme un vrai réseau spatial devant occuper à terme une partie relativement importante du territoire français, en tous cas beaucoup plus importante que les parcs nationaux. Une carte fort intéressante9 est présentée lors du colloque, elle montre une dizaine de zones, majoritairement dans la France du sud, des moyennes montagnes les plus touchées par l'exode rural.

12. Le rôle des hommes : un tout petit nombre d'individualités aux profils extrêmement variés crée un système institutionnel extrêmement solide

Au réseau spatial qui se met en place progressivement (parc de Saint-Amand Raismes, Camargue, Armorique) correspond un réseau d'acteurs occupant une position variable par rapport à une institution au départ centrale, la DATAR. Cette chaîne d'hommes part de l'entourage immédiat du premier Délégué à l'Aménagement du Territoire, Olivier Guichard. Les personnalités qui conçoivent la stratégie et impulsent l'action au cœur de ce réseau sont essentiellement Serge Antoine et Henri Beaugé. Autour d'eux, Jean Blanc est un berger de la Crau intégré dans les réseaux syndicalistes agricoles et dans la transformation de l'agriculture pastorale extensive de la bordure des Cévennes. Sous l'essor des idées novatrices de ce dernier10, un petit groupe de jeunes ingénieurs se met en place. Ils sont ingénieurs du GREF le plus souvent, plus rarement issus des Ministères de l'Agriculture et de la Jeunesse et des Sports  (Naudet, Olivaux, Leenhardt, etc.). Ils vont devenir les futurs premiers directeurs des premiers parcs naturels régionaux. Ces hommes vont animer un petit groupe de travail interministériel, transformé officiellement en commission interministérielle des Parcs naturels régionaux à partir de la publication du décret, en mars 1967.

C'est par une série d'entretiens, réalisés en 2002, 2003 et 2004 en relation avec l'association Utopia11, que nous avons reconstitué quarante ans après ce réseau d'hommes. Nous avons pu observer les liens humains très forts qui les ont soudés. Cette complicité entre une vingtaine d'hommes s'est vraiment construite à l'occasion d'un voyage autour du monde réalisé en 1965.

13. Du groupe d'amis et d'intérêts au groupe de pression : la naissance de la Fédération

Jean-François Théry écrit avec raison, au moment du colloque de Lurs : « Une chose est certaine : il n'y aura pas une seule sorte de parcs régionaux, mais de nombreuses formules. Du poumon de la ville à la vaste harmonie régionale, bien des gradations, bien des combinaisons sont envisageables. » Aussi, la diversité de l'objet induit presque obligatoirement la nécessité de sauvegarder un lien malgré leur discontinuité physique. Les parcs, une fois créés, sont très fragiles et doivent se regrouper. Après la fin du réseau « d'origine », et après un temps de latence de trois ou quatre années, les premiers parcs (ils sont à peine une demi-douzaine au seuil des années 1970) s'affilient par le biais d'une association, qui se transforme en fédération.

L'enjeu de ce fonctionnement en réseau précocement institutionnalisé (dès 1971) met tous les parcs, pris collectivement, en capacité à agir sur certains cercles et sur certains leviers. Commence un combat qui se poursuit aujourd'hui. Le réseau, de manière explicite et de manière plus discrète, s'emploie à défendre les parcs naturels régionaux auprès des Parlementaires et des différents ministères (relations avec le Ministère de l'Agriculture, de l'Environnement, de Jeunesse et Sports), cherche des soutiens auprès du monde universitaire, défend les intérêts et fait respecter les décisions de la première Conférence Nationale des Parcs Naturels (CNPN). À; différentes époques, les évolutions politiques (la création du Ministère de l'Environnement, la régionalisation de 1975, la décentralisation de 1982, les lois Pasqua, Voynet, Chevènement et SRU des années 1995 et 1999 à 2001) sont autant de « tournants » que le réseau négocie au nom de tous les parcs naturels régionaux. Le réseau des Parcs, très vite, s'appuie sur le couple Directeur – Président. Cette alliance technico-politique permet aux Directeurs, qui sont en permanence sur le front, face aux demandes des territoires et des groupes professionnels, associations, et autres collectivités, de s'appuyer sur le réseau d'un « grand élu ». Ces élus peuvent s'organiser pour qu'à quatre heures du matin, au cours de la discussion d'un texte à l'Assemblée Nationale, une virgule soit déplacée dans un texte de loi pour « sauver » les principes fondateurs des parcs : exceptionnalité, exemplarité, expérimentation..12


2. Consolidation du réseau des parcs naturels régionaux : une montée en puissance soutenue par la multiplication numérique des parcs naturels régionaux

Les parcs naturels régionaux s'accroissent numériquement du courant des années 1970 aux années 1990 avec des rythmes très variés. C'est un système cumulatif : l'avènement d'un parc naturel régional dans une région donnée est condition d'un ensemble de facteurs extrarégionaux (le contexte politique national, les évolutions de la politique de la ruralité) et de facteurs intra-régionaux, voire locaux (l'existence d'une mobilisation locale, l'obtention d'un consensus).

Au plan de leur être collectif, il y a donc des séquences dans la croissance de ce réseau, avec des temps forts (les années 1980) et des temps plus ralentis, voire des retours en arrière (cas très spécifique du parc naturel régional du Marais poitevin : ce parc existe aujourd'hui sous le nom de Parc régional, puisque le ministère lui a retiré en 1979 son label).

À; ce réseau qui grossit, se structure et se hiérarchise, correspond évidemment une diversification puisqu'à la place d'une typologie simple qu'on pouvait faire au départ (parcs de marais et parcs forestiers, de moyenne montagne, périurbains .), succède une génération de Parcs Naturels Régionaux hybrides (PNR interrégionaux, PNR associant plusieurs écosystèmes, etc.).

21. Le secret de la perduration dans un environnement politique mouvant : l'adaptation permanente au local, la construction d'un système de gouvernement localisé : ou comment devenir le réseau des réseaux locaux

Les parcs naturels régionaux fonctionnent vraiment comme un réseau : à preuve, ils ne sont pas pilotés par un centre, mais ils évoluent tous sur une même « ligne ». Cela devient indispensable tant le contexte de décentralisation rend plus complexe leur stratégies. Ils doivent développer des techniques d'adaptation à différentes situations géopolitiques localisées et en permanence surmonter blocages et conflits.

Il n'y a pas à rechercher une linéarité et un fil directeur dans cette histoire des parcs naturels régionaux, ni même un concept dominant et directeur. Le secret de l'institution de ces êtres collectifs que sont les parcs naturels régionaux, très tôt, c'est d'être très adhérents territorialement. Ils se coulent dans autant de moules différents qu'il y a de territoires locaux. Un Parc Naturel Régional qui vient d'être créé fait plus que se déployer ou couvrir un territoire. À; la différence des autres périmètres institutionnels intercommunaux institués par des lois récentes (pays, communautés urbaines, syndicats mixtes de toutes sortes), le parc naturel régional EST le territoire, prend et manipule son image, parle son langage, doit faire réseau à partir des réseaux physiques et humains tissés localement13. Son avantage majeur est constitué par le fait qu'il n'offre aucune arme coercitive : instituer un parc naturel régional ne se traduit par aucune contrainte sur le plan des autorisations d'aménagement et d'urbanisme.

Ils regroupent des intérêts et des acteurs extrêmement divers, et coagulent des réseaux hétéroclites. Car sur un territoire, ils s'intéressent à tout et intéressent tout le monde. Le parc naturel régional, sur le terrain, se coule dans les modes de structuration de l'espace professionnel, de l'espace social, de la petite société politique rurale, et encore bien d'autres cercles, groupes, coalitions. Ils touchent les cercles du professionnalisme agricole, les réseaux du tourisme territorialisé (syndicats d'initiatives et offices de tourisme, Comités départementaux et régionaux du tourisme, etc.). Le maillage DOIT être total. Intéressent-ils trop de monde ? Le demi-échec du modèle des « Ambassadeurs » de parcs montre les limites de cet exercice, l'impossible mission de fusion avec un territoire, l'utopie de la « politique de proximité » avec la « France d'en bas ».

Depuis une trentaine d'années, la fédération constitue un des niveaux de structuration de ce consensus silencieux sur l'être des parcs : tous ses efforts sont dirigés vers la perduration du réseau. Elle « colore » ce dernier aux concepts du moment. Les « journées des parcs » traduisent cette acculturation des membres du réseau (pris à deux niveaux : acculturation des parcs naturels régionaux, formation collective continue des élus et des agents de ces parcs) à cette trame idéologique changeante. Plutôt qu'idéologie, qui est un grand mot et un gros mot pour ces institutions, il vaudrait mieux parler d'habillage par le vocabulaire, de construction de discours, de formes de langage et de représentations territorialisées qu'on fait partager au sein du groupe « parcs naturels régionaux »14.

22. Forces et faiblesses d'un réseau « territorial »

Parmi les faiblesses qu'on peut lire dans ce mode d'organisation, il s'avère que, globalement, avec le passage de la « modernité » à la « postmodernité »15, apparaissent de nouvelles complexités de réseaux « mixtes » (Associations+entreprises pour contourner les institutions bureaucratiques de protection de l'environnement, Etat + petites collectivités pour contourner les régions, .). Les PNR ne sont pas forcément les mieux placés dans ce nouveau contexte, du fait de leur manque de souplesse. Ils constituent déjà collectivement une grosse machine bureaucratique de 44 syndicats mixtes, de plus de 500 agents ... Ils travaillent en chevauchant des temps institutionnels (Charte révisée tous les dix ans), des temps politiques, des temps techniques. Mais ils ne sont pas en mesure de répondre au temps de la mobilisation sociale, de l'action immédiate, et ils ne peuvent interagir avec la société de manière efficace pour répondre à des « peurs » (catastrophes climatiques, inondations). D'ailleurs ils évitent par exemple de travailler dans le domaine des risques territorialisés.

D'ailleurs, en quarante ans d'exercice, ils ont accompagné un changement rural bien plus qu'ils ne l'ont réorienté ou critiqué. (C'est la conséquence de ce fonctionnement obligatoire sous forme de machine à consensus). Ils ont servi d'élément de modération et d'humanisation du mouvement modernisateur des campagnes françaises des années 1960 aux années 1980. Ils ont anticipé sur la campagne comme espace de « bien-vivre » et ont très tôt capitalisé sur les figures de la campagne résidentielle et de la campagne touristique, folklorique . tout en étant portés (là est aussi un des paradoxes) par des individus qui voulaient la rendre encore vivante, active, agricole .16

Parmi les forces de ce réseau, les Parcs naturels régionaux ont largement contribué à redéfinir et enrichir, croiser et « épaissir » le champ de la politique rurale, en développant un mécanisme de spécialisation qui débouche sur un ensemble cognitif et normatif, un « univers de sens » cohérent infusant les politiques publiques. Le problème, c'est qu'au cours du temps, ils sont devenus otages et prisonniers de cet univers de sens qui leur interdit de se transformer radicalement, et de faire face – c'est notre point de vue – à la mutation intellectuelle qu'implique la notion de développement durable.

Partis de ces réflexions sur les logiques d'héritage du réseau des parcs naturels régionaux, nous comptons désormais saisir ces derniers, toujours en réseau, à travers leurs pratiques, figures et usages.

23. Un réseau spatial qui manque sa cible : il ne couvre plus le rural mais l'urbain car la ruralité a disparu :

Il y a un mode de structuration de l'espace national et un mode de structuration de l'espace régional, et local fondé sur des oppositions notionnelles fondamentales et encore structurantes dans le langage commun, voire dans le vocabulaire académique (ville-campagne, petite-grande ville, littoral - montagne, etc. ). Ces oppositions sont retravaillées à la marge et successivement réinventées, études statistiques lourdes à l'appui, avec les notions de ZPIU, d'aires urbaines, .. Mais le parc naturel régional les ignore parce qu'elles sont contraires à son image. L'image des parcs naturels régionaux, c'est pour une part la ruralité bien tempérée, pour une part la nature pas trop sauvage. Une collection de photos du magazines Parcs édité depuis plus de dix ans par la fédération des parcs naturels régionaux parlerait mieux que n'importe quelle démonstration pour mettre en avant l'importance de l'image paysagère dans la définition des parcs. Des travaux seraient peut-être à développer concernant le recours permanent aux photographies, et à tous les supports visuels (livres d'aquarelles, cartes postales, affiches.)17 . Il s'agit de simulacres, car la réalité des parcs naturels régionaux est largement urbaine, sur le plan paysager, sociologique, économique, comme au plan des mobilités. On est pourtant à peine au seuil d'un dialogue avec les agglomérations qui pourrait être fructueux si les parcs naturels régionaux consentaient à articuler leur logos ruralisant avec les compétences précises des Etablissements Publics de Coopération intercommunales (EPCI).

24. La bataille des réseaux : concurrences des institutions territorialisées

Les scènes de négociation dans lesquelles se jouent le devenir des parcs naturels régionaux, (et notamment le moment des révisions de charte), montre le système de fonctionnement en réseau permanent des parcs naturels régionaux. Il est vrai que, devant la rapidité d'émergence des structures intercommunales dans les quinze dernières années en France, les Parcs Naturels régionaux qui avaient l'avantage de leur prééxister sont en quelque sorte des « sentinelles » qui bénéficient de l'effet d'antériorité sur le territoire (et dans les réseaux locaux) et peuvent en tirer parti. Tous ces jeux de coopération / compétition, de négociation / marchandage montrent l'habileté des capacités négociatrices des parcs naturels régionaux, individuellement et collectivement. De leur discrétion vient en partie leur force : les PNR paraissent tout à fait périphériques dans le champ scientifique et opérationnel pour ceux qui pensent en termes de « réseaux institutionnels locaux », alors que cette marginalité et leur système de convention avec toute une série d'autres acteurs locaux et régionaux est en partie gage de leur poids et de leur pérennité.

25. Des réseaux spatiaux aux territoires identitaires : affaires d'images

On peut entrer dans ce réseau national comme dans une grande fête permanente. Partout, à tout moment, les parcs naturels régionaux fêtent quelque chose sur un de leurs territoires. Les innombrables manifestations publiques et célébrations territoriales des parcs naturels régionaux ne sont pas de simples fêtes de campagne, la Saint Jean et la Saint Michel, mais ont fréquemment un lien avec un processus de candidature en vue d'une labellisation du territoire impliqué, la reconnaissance enfin obtenue de cette labellisation . ou la commémoration de la reconnaissance de différentes distinctions territoriales : Grand Site National, Grand Site régional, Paysage de reconquête, pôle touristique international, pôle nature, etc. D'ailleurs, la course aux distinctions et aux labellisations des territoires permet de développer des productions langagières, rhétoriques et de célébrer de manière incantatoire la splendeur des paysages, la qualité des productions, l'origine contrôlée (AOC, stratégies de marque) de produits alimentaires ou artisanaux.

La mise en PNR (j'entends par là la longue procédure politique locale d'accords entre petites communes rurales qui conduit à la création du Syndicat Mixte intercommunal), puis la survie des Parcs naturels régionaux tient au fait qu'ils respectent tous une consigne tacite, mais essentielle : celle d'agir sur le registre symbolique autant que sur le registre politique et technique. La célébration permanente du paysage, des ressources naturelles, de la beauté du monde (du monde local) est permanente. Le flambeau identitaire s'appuie sur des images (c'est-à-dire des vues vastes, des perspectives larges, des clichés aériens, des vallonnements de collines, de grands espaces18 : volcans, plateaux, .), en essayant de déclencher un sentiment d'appartenance à l'égard de ces visions paysagères sans limites (j'insiste). En parallèle et en coulisses, la « fabrique des territoires » dessine et retaille sans cesse des limites : périmètres institutionnels, communaux, intercommunaux, et puis encore une forêt de lignes et de taches qui se croisent, se superposent, se chevauchent en une mosaïque bigarrée, souvent étrange, presque poétique : limites d'aires protégées (périmètres sensibles, sites Natura 2000, Zones européennes de protection d'oiseaux (ZICO, ZPS, etc.). Il n'est pas rare de trouver plus de vingt micro-territoires différents attachés à autant de types d'aires de protection naturaliste ou architecturale ou paysagère au sein d'un parc naturel régional. Deux images territoriales donc : les paysages ouverts, la vision d'un espace sans limites pour les habitants des parcs, la production et la gestion des périmètres pour les techniciens et les élus. Cette territorialisation à outrance, qui montre simplement que le parc naturel régional est un objet politique et non un instrument de protection de la nature, se traduit par l'impossibilité absolue pour un parc naturel régional de travailler sur les questions concrètes et en particulier sur les fluides : qualité de l'eau, de l'air, . Ce ne sont pas les images qui figent et limitent l'action en rendant normative cette attitude médusée à l'égard des paysages qu'on demande d'observer aux habitants. C'est le fait que les images gomment poliment la bataille permanente des périmètres que se mènent les élus et les acteurs sociaux et économiques dans le cadre de conflits d'intérêt, d'appartenance et d'usages.

Mais la perspective d'une participation de groupes constitués locaux, un peu à la mode des conseils de développement, « travaille » les parcs naturels régionaux de l'intérieur. Ces réseaux plus ou moins informels de citoyens – habitants pourraient jouer un rôle moteur dans le processus de gestion de différents types de conflictualité, aider à surmonter des blocages locaux, calmer ou au contraire soulever des controverses19. Les conditions de l'intervention d'acteurs, pourquoi pas individuels, en tout cas externes par rapport aux réseaux classiques des parcs sont un domaine en voie de précision. La généralisation des conventions et des chartes, ententes, cadres d'accord avec des groupes nouveaux (les petits syndicats d'agriculteurs altermondialistes, les Systèmes d'Echanges Locaux, les initiatives culturelles innovantes), montre l'avidité des parcs naturels régionaux à poursuivre ces politiques de réseau à tous niveaux.

Conclusion

L'existence des parcs naturels régionaux français en tant que réseau est toujours d'actualité. Seulement, en une trentaine d'années, les visées de ce réseau ont bien changé. Dans les années 1970, plusieurs personnalités à l'origine du mouvement des parcs naturels régionaux imaginaient que, à travers cette institution, chaque région française pourrait constituer une sorte de musée du paysage et des sociétés rurales, afin de sauvegarder son identité. Aujourd'hui, dans un monde totalement fragmenté, l'enjeu n'est plus forcément d'entretenir une chaîne d'écomusées mais de gérer une banque d' « images de la France » qui sont structurantes, sur le plan politique, pour nous penser historiquement et géographiquement comme Nation20. Notre réflexion qui prend les parcs naturels régionaux comme illustration du fonctionnement d'un réseau territorial montre que l'enjeu des parcs régionaux se situe bien au-delà de l'environnement – entendu comme secteur limité ou sous-système de l'action publique. Le système des Parcs Naturels Régionaux est plus complexe, parce que les parcs sont protéiformes et structurent un certain type de rapport entre l'Etat et le monde rural.

Ce n'est pas le moindre paradoxe de conclure en reconnaissant qu'à travers les parcs naturels régionaux (mais ils ne sont pas les seuls responsables), il y a eu en quarante ans une complète transformation des réalités techniques et technologiques, anthropologiques et culturelles, sociales et économiques d'une certaine partie autrefois « rurale » du territoire français , et en même temps une formidable puissance de fixation de la « geste institutionnelle ». Comme si les parcs naturels régionaux garantissaient un enchantement nécessaire, et même indispensable, semble-t-il, pour que les Français se représentent et tentent d'appréhender ce qu'ils appellent l'environnement.

Bibliographie :

1 Note explicative, renvoi aux principaux travaux dans ce champ :
VIARD Jean, 1986, Penser la nature, Klincksieck
GUERY François, DAGOGNET François, 1984, Maîtres et possesseurs, Champ Vallon
JOLLIVET Marcel

2 Renvoi aux dimensions multidimensionnelles de l'action publique, tant les champs couverts par les PNR sont larges.

3 Romain Lajarge, maître de conférence Université d'Avignon, Nacima Baron, Université de Marne-la-Vallée.

4 Un entre deux de l'histoire, ni du contemporain, ni de l'historique pur que cette fin des années 1960. Conditions dérogatoires à l'accès aux archives de Gérard Weil (DATAR) obtenues auprès de la Fédération Nationale des Parcs naturels régionaux (en partenariat avec l'association UTOPIA Mémoire des Parcs).

5 Note sur le colloque de Lurs : montrer les différentes parties de ce colloque, les thèmes clés, à partir des actes « clean » mais aussi à partir des notes que Naudet et d'autres ont prises.

6 Il n'est pas possible ici, pour des raisons de place, de faire le lien La perception des problématiques territoriales au début des années 1960 :

  • le problème urbain
  • l'avenir du tourisme
  • le rural.

7 Entretien particulier avec le Commandant Beaugé.

8 Entretien Bernard Saillet, en charge de ce dossier en 1964-65 au Cabinet d'Edgar Pisani.

9 Les deux études BETURE : Romain complète cette note

10 Jean Blanc est né en 1917 à Grenoble, et a exercé une activité pastorale de 1933 à 1957. Il commence comme berger salarié en Provence de 1933 à 1937, puis berger transhumant salarié (en Camargue, puis dans le Vercors de 1940 à 1942). Devenu éleveur transhumant dans les Pyrénées centrales de 1942 à 47, il est propriétaire de troupeau avec activité complémentaire dans l'Aude et la Basse-Provence de 1947 à 1957. Il exerce ensuite une activité dans l'organisation et la vulgarisation pastorale pour le compte de la fédération nationale ovine, est assistant berger en Ariège en 1947 et dans les Basses-Alpes en 1948. Il devient chargé des services nationaux de vulgarisation de 1949 à 1957, fondateur de la revue mensuelle des bergers éleveurs (le Pâtre paraît en octobre 1950 : il est responsable de sa parution jusqu'en décembre 1963). Il dirige la société de presse et d'édition ovine entre 1957 et 1963. Par la suite , il est directeur de la société de presse AZ (Agronomie et Zootechnie) de 1964 à 966. Il s'engage dans l'ethnographie et la muséographie, il est membre associé auprès du musée des Arts et Traditions populaires à Paris, auprès de la Direction des musées de France, de 1960 à 1966. Il est alors inscrit sur la liste d'aptitude (personnel scientifique) à la conservation des musées contrôlés par arrêté du ministre d'Etat chargé des affaires culturelles en date du 22 février 1965.

11 Association qui regroupe un certain nombre d'anciens directeurs de parcs naturels régionaux : (Michel Leenhardt complète)

12 Présentation de Loïc Bidault, directeur du PNR LAT lors de la révision de la Charte du Parc naturel régional Loire Anjou Touraine.

13 D'où les acrobaties que gèrent en permanence les parcs naturels face aux entités politiques, économiques et aux associations de défense de l'environnement. En Bretagne, il y a des agriculteurs qui produisent du lisier. Le parc, c'EST les agriculteurs. Qu'à fait le parc d'Armorique, depuis trente ans, en matière de politique de l'eau ? Un musée de la rivière.
Évidemment, il faut échapper à l'hypothèse fonctionnaliste qui voudrait faire croire il y a un PNR parce que le lieu le « mérite », notamment du point de vue naturel (paysages, ressources de biodiversité). Non, le PNR se mérite du point de vue institutionnel : les collectivités doivent prouver leur solidarité et leur sens de la coopération. Ce faisant, symboliquement, elles SONT parc naturel régional.

14 Les représentations, les mots de l'aménagement, . voir Martin Vanier.

15 Renvoi méthodologique sur ces termes.

16 Au bonheur des campagnes,
PERRIER CORNET Philippe,
URBAIN Jean-Didier, Paradis vert

17 Les agences de protection de la nature deviennent des agences d'imafge. sur les politiques de visualisation du paysage et les stratégies dans lesquelles elles s'insèrent pour soutenir des institutions de protection de la nature, (comme aussi le conservatoire du littoral qui a quasiment embauché des photographes et fait plusierus campagnes d'expositions), voir J. Urry.

18 Le parc naturel des Volcans d'Auvergne a inventé dans les années 1990 le concept de tourisme d'espace.

19 Table ronde d'échange d'expériences sur les ambassadeurs de parcs naturels régionaux aux journées d'Annecy, septembre 2003.

20 Il y a des choses à intégrer de la théorie sociale anglaise sur les relations nature culture paysage pour avoir un regard un peu réflexif sur notre identité rurale, notre religion patrimoniale. Ce travail a été largement fait en Grande Bretagne, par Denis Cosgrove, 1998, Social formation and symbolic landscape, The University of Wisconsin Press, reed. Voir notamment chapitre 7, England : prospects, palladianism and paternal landscapes, p. 189-222.

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